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03 octobre 2006

Revendication

 

 

 

 

 

 

Le mot est moderne, non pas par sa forme, mais par son sens. Les linguistes expliquent savamment que la forme de ce nom, ainsi que revendiquer, a été refaite à partir des deux mots latins, en usage dans le droit, rei vindicatio : "action de réclamer une chose". En français, il est attesté pour la première fois en 1506 dans le Nouveau Coutumier général comme terme de jurisprudence au sens de "action de réclamer une chose qui nous appartient et qui est entre les mains d’un autre". C’est ainsi qu'il est défini en 1762 dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "action de revendiquer", c’est-à-dire de "réclamer une chose qui nous appartient et qui est entre les mains d’un autre". Deux exemples l’illustrent : "revendication d’un terrain" et "exercer une action en revendication". Ils précisent aussi que ce nom "n’a d’usage qu’en style de pratique" (id est de jurisprudence). Cet autre exemple, cité dans l’article consacré à revendiquer, est éloquent : "revendiquer un livre, quelque partie d’un ouvrage, quand un autre s’en est déclaré l’auteur". La revendication est légitimée par un texte écrit ou par une coutume attestée. Elle a le droit pour elle.

Le mot, relativement ancien, a eu un emploi limité à la seule justice pendant trois siècles. Le sens a évolué, comme cela se passe souvent, par extension, la revendication en justice, fondée sur un droit, servant de modèles aux revendications sociales ou autres.  Les sens actuels datent de 1861 ("action de réclamer ce qu’on regarde comme un droit", Proudhon) et de 1927, comme terme de psychopathologie pour désigner un délire ou une psychose. Littré relève le premier de ces deux sens modernes dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle) à l’article revendication ("dans le langage général : action de réclamer ce que l'on regarde comme un droit", qu’il illustre de l’exemple "la revendication de la liberté, des droits politiques"). Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), distinguent aussi deux sens, celui qui est en usage dans le droit et le sens étendu : "il se dit aussi, dans le langage ordinaire, de l’action de réclamer ce qu’on regarde comme un droit". Dans la langue moderne, ce second sens éclipse le premier sens juridique ("action en justice par laquelle une personne fait reconnaître le droit de propriété qu’elle a sur un bien"), comme l’atteste l’article revendication du Trésor de la Langue française (1972-1994), où il est cité en premier : "1. action de revendiquer, de réclamer ce qui est considéré comme revenant de droit, comme dû, comme indispensable". Les synonymes en sont demande, exigence, prétention, réclamation. Les exemples sont revendication économique, politique, sociale, territoriale, revendication de justice, de liberté, de paix. Ce nom est même devenu l’oriflamme de la révolte chez les idéologues comme Jaurès (1911 : "quand la bourgeoisie s’est sentie menacée par la revendication propre du prolétariat, elle s’est ruée à de furieuses répressions") ou comme Martin du Gard (1913 : "Je vois l’extension monstrueuse des puissances de l’argent ; toutes les revendications les plus légitimes écrasées et maintenues sous sa tyrannie").

La modernité accordant tous les droits à tous et à chacun, "l’envie du pénal" multiplie les procès à l’infini. Tout est objet de revendications. A la clé, il y a dommages sonnants et réparations trébuchantes. Quand tous les droits, même ceux qui sont imaginaires, sont permis, il est naturel que revendications, employé au pluriel et dans un sens étendu, signifie "récriminations incessantes", comme chez Courteline (1893 : "en homme persécuté de revendications criardes, éternellement tiraillé entre ses bonnes intentions et l’impossibilité de les réaliser faute de capitaux suffisants…") et chez Duhamel (1933 : "parfois, la querelle expirait en radotages, en revendications rabâcheuses"). L’obsession revendicative finit même par se transformer en délire : c’est "l’attitude délirante chronique systématisée, caractérisée par une activité psychique polarisée vers l'obtention de satisfactions, de réparation pour des injustices supposées", comme l’écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française qui pensent bien en toute chose, citant pour attester la réalité de ce délire le psychologue Virel : "dans le délire de revendication, on constate une idée prévalente à forte charge affective orientée vers les recherches d’une satisfaction à obtenir".

On ne saurait mieux expliquer les succès furieux de ces revendications en tout genre et de toute espèce dans la France actuelle.

 

 

 

 

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