Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16 octobre 2006

Intervention

 

 

 

 

 

Ce mot, emprunté à la langue latine du droit, est attesté depuis 1322. Le premier sens est "action d’intervenir". Longtemps, il a été le seul. C’est ainsi qu’il est défini dans les quatrième, huitième, neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1935, en cours de publication), par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe s) et par les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994). Ce qui diffère d’un emploi à l’autre, ce sont les domaines dans lesquels se fait l’intervention ("une affaire controversée", "un procès", "un acte", "quelque affaire", "des négociations", "la conduite de la vie", "la Bourse", "l’économie") et l’identité de la personne ou de la "chose" qui intervient : "l’autorité souveraine", "le gouvernement français", "les sens", "la philosophie", "la justice", "les pompiers", "la force", "la police", "les banques centrales", "l’État", "les intellectuels" (pendant l’affaire Dreyfus), "le Souverain Pontife", "la grâce", "la Providence", "l’En Haut", "Dieu" (emploi qu’illustrent les Académiciens en 1935 ainsi : "spécialement, en termes de dévotion, intervention divine"). Cet extrait de L’Ancien régime et la Révolution en illustre le sens  : "le gouvernement s’introduisait sans cesse dans la sphère naturelle de la justice (...) : comme si la confusion des pouvoirs n’était pas aussi dangereuse de ce côté que de l’autre, et même pire ; car l’intervention de la justice dans l’administration ne nuit qu’aux affaires, tandis que l’intervention de l’administration dans la justice déprave les hommes et tend à les rendre tout à la fois révolutionnaires et serviles" (Tocqueville).

L’intervention a pour contraire la résignation, laquelle consiste à ne pas rien faire, et cela, conformément au principe de non-intervention , défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : "principe du droit international selon lequel l'intervention est illégitime, sauf si elle est demandée par l’État dans lequel elle doit avoir lieu, ou si elle est prévue par un accord, un traité, une décision d’un organisme international" et par Littré : "non-intervention, système de politique internationale dans lequel on prétend que les gouvernements n’ont pas le droit d’intervenir à main armée dans les affaires et les troubles les uns des autres". Quand les autorités du Soudan ont purifié, entre 1981 et 2002, les provinces du Sud du pays de toutes les populations qui étaient jugées alors nuisibles ou inférieures, parce qu’elles n’étaient pas musulmanes (il y eut environ un million de morts), les autorités des pays dits civilisés, Kouchner le reître de l’ingérence en toutes choses à leur tête, ont préféré détourner les yeux pour regarder ailleurs et se sont abstenues d’intervenir pour faire cesser un génocide en cours.

L’emploi du nom intervention en chirurgie, au sens "d’opération", est attesté en 1877. Dans la huitième édition (1935) du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens est glosé ainsi : "en termes de médecine, intervention chirurgicale, intervention d’un spécialiste".

Les autres sens d’intervention sont récents et propres à la modernité. Le premier de ces deux sens n’est pas relevé dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935) : uniquement dans la neuvième édition en cours de publication ("action, démarche qu’on accomplit, en tant qu’intermédiaire, en faveur de quelqu’un" - ce qu’illustre la phrase : "solliciter l’intervention d’un supérieur auprès d’une autorité pour appuyer une demande") et, bien entendu, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994 : "démarche auprès de quelqu’un pour obtenir quelque chose" - synonymes : intercession, médiation, piston (fam.), recommandation). Le second est glosé ainsi dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "spécialement : le fait de prendre la parole au cours d’un débat, d’une discussion, etc.", comme dans les fragments de phrases suivants : "intervention d’un orateur", "intervention au Sénat", "intervention radiophonique, télévisée du chef de l’État". La définition du Trésor de la Langue française, dans laquelle il est fait allusion à l’improvisation, est plus intéressante, dans la mesure où elle explique les dérives symptomatiques que l’on constate actuellement dans l’emploi d’intervention  : "participation, souvent improvisée, à un débat, à une discussion, à une séance et, par métonymie, paroles prononcées à cette occasion", comme l’illustre cette citation : "dans la controverse, il avait le génie de l’intervention décisive. Il attendait que chacun eût exprimé ses vues. Puis il prenait la parole. Son esprit lucide et perçant fonçait droit au cœur du sujet" (Martin du Gard, 1955).

Depuis quelques années, intervention remplace engagement. Engagement sonne rance, Légion étrangère, Sartre, Beauvoir, collabo. Intervention fait moderne, branché, un brin occulte et nouvelle religion. C’est le mot fétiche du gauchisme culturel. Il déclenche la logorrhée inepte et convenue. Pour qu’une installation ou quelque autre performance soit réussie, non pas au sens où elle marque les esprits, épate les bobos gogos, scandalise les bourgeois, mais au sens où elle déclenche le mécanisme des subventions, il faut qu’elle soit interrompue par l’intervention, subversive, rebelle, anticonformiste et tout ce que l’on voudra d’autre, de "l’artiste" subventionné qui a conçu l’installation ou la performance. Il intervient en découpant un gigot au couteau électrique ou en dépeçant un lapin, ou en disant des vers écrits en bambara ou dans la langue des Aborigènes d’Australie, ou en se barbouillant le corps de tags de couleurs vives, etc. et tout ce que l’on voudra d’autre. L’essentiel est que l’intervention ait l’air improvisée et heurte par son incongruité les rares spectateurs, même si elle a été mille fois répétée et qu’elle fût convenue comme le clou de l’expo. Dans le charabia situationniste, l’intervention de l’artiste a la même fonction que celle des CRS dans une manif. Elle permet de créer une situation à laquelle les amateurs d’art sont conviés, ne serait-ce que pour subvertir la notion même d’art et en ôter tout caractère sacré – que l’art n’a plus depuis des siècles. Dans les colloques universitaires très savants et même savantasses (en sciences sociales ou humaines), il n’y a plus de conférencier, ni même de "communicant", ni même de chercheur invité à exposer devant ses confrères les résultats de ses "travaux" de l’année, mais, comme dans un sit-in, une performance ou une installation du gauchisme culturel, des "intervenants".

Intervenir aujourd’hui, c’était en 1950 s’engager. Alors, quand on était artiste, on exprimait sa préférence pour Mao, Staline, Castro, Pol Pot, Kim Il Sung et autres tyrans à moustaches ou à barbe. On restait dans l’ordre politique. En 2000, les artistes engagés n’expriment plus publiquement leur préférence pour les moustachus ou les barbus. Ils se tiennent à l’écart du politique. Ils restent dans leur champ. Ils interviennent, non pas pour le cultiver, mais pour qu’il reste en friches. Ils ne subvertissent qu’eux-mêmes. L’intervention est leur manière à eux d’ironiser sur ce qu’ils font et ce qu’ils sont.

 

 

Les commentaires sont fermés.