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17 octobre 2006

Détournement

 

 

 

 

 

 

Le nom détournement, qui nous est familier à la fois parce qu’il est d’un emploi courant et qu’il a été formé suivant un processus commun (au verbe détourner est ajouté le suffixe – ment, signifiant "action de"), ne figure pas dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1835). C’est à partir de la septième édition, publiée en 1878, que les Académiciens le relèvent. Ils le définissent de façon fruste. Dans la huitième édition (1932-35), ils se contentent des mots "action de détourner", illustrant ce sens par le "détournement d’un cours d’eau" et par l’emploi figuré – le détournement de fonds ou de titres étant "l’action de disposer de sommes ou de titres dont on n’a pas la libre propriété".

Pourtant, le nom est ancien. Il est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens "d’empêchement" ; puis, au début du XVe siècle, au sens de "changement de direction" et, au milieu du XVIe siècle. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe s.), relève deux sens : "action de détourner" (par exemple la tête) et "soustraction frauduleuse" (de fonds, de deniers, de papiers, de titres, de mineur, de mineure). Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), ne relèvent que deux sens : "action de détourner quelque chose " (un cours d’eau par exemple)  et, comme terme de droit, "le fait de soustraire illégitimement quelque chose à sa destination pour en faire son profit personnel" (détournement de biens, de fonds, de titres, d’une succession, d’actif, de pouvoir, de mineur, d’avion). Le Trésor de la Langue française relève aussi deux sens : "action de changer la direction initiale d’une voie" (cours d’eau, avion, révolution) et, comme terme de droit, l’action de soustraire un bien ou une personne à autrui.

C’est peu. Les auteurs de dictionnaires sont timides. Alors que le mot est défini en quelques lignes, le phénomène qu’il désigne est massif dans la culture, la publicité, les arts. S’il existe quelque chose dont on puisse dire qu’il caractérise la modernité – comme un trait propre et spécifique -, c’est le détournement de sens (que l’on nomme parodie), de formes, d’objets, de textes, d’œuvres, etc. Détourner une œuvre ou un texte est l’activité préférée des modernes. Elle touche tous les domaines, aussi bien l’art que la pub, le savoir, les variétés, l’histoire, la politique. Un hurluberlu peint une paire de moustaches sur un tableau célèbre de Vinci, il nomme le barbouillage obtenu LHOOQ (elle a chaud au cul), ça fait pleuvoir des millions de dollars sur le faiseur de moustaches. C’est ainsi qu’en usent les chansonniers : la vache à mille francs, chantaient-ils dans les années 1960, quand le prix de la viande augmentait tous les jours, parodiant la valse à mille temps de Brel. Les publicitaires en sont les spécialistes. Leurs messages ne sont que des détournements de sens ou de forme de grandes œuvres. Les idéologues sont comme la pub et la com. : ils détournent. L’appel du 18 juin devient l’appel du 18 joint. Les CRS sont rebaptisés SS, le retour de clandestins chez eux déportation raciale, la désobéissance aux lois démocratiquement votées par les délégués du peuple souverain résistance (à laquelle, bien entendu, les parents ou les grands-parents ont refusé naguère, par veulerie, de participer), comme si le législateur était à la solde d’une armée d’occupation. Le titre du journal Libération, l’organe des bobos nantis, des puissants, des voraces et des milliardaires du show biz, est un détournement de sens. C’est L’Occupation qu’il aurait dû se nommer. Les images, les slogans, les œuvres d’art, les belles phrases, les livres, les événements historiques, etc. tout est occasion de détournement. Il semble que ça rapporte gros sur le plan symbolique et en fric, autant que les détournements de fonds. Voilà à quoi se ramènent de nos jours l’innovation, l’invention verbale, l’expérimentation formelle.

Les Modernes croient qu’ils sont supérieurs à tous ceux qui les ont précédés. Pure illusion : ils se contentent de les répéter dans la dérision, la posture, le masque, le leurre, la farce, le burlesque. Ils sont persuadés de jouer sur une scène d’opéra, ils sont dans les coulisses d’un opéra bouffe. Dans La lutte des classes en France en 1848, Marx disait (en substance) que l’Histoire ne se répétait pas ou que, si elle était amenée à bégayer, elle le faisait toujours dans le ridicule. C’est ce à quoi on assiste dans la modernité. Les grandes œuvres relèvent de l’art ; détournées, elles ne sont plus rien – sinon, pour citer Beckett, un râle vagi : le cri premier et ultime d’un nouveau-né qui rend l’âme.

 

 

 

 

 

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