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24 octobre 2006

Ségrégation

 

 

 

 

 

Le nom ségrégation est un double emprunt au latin, puis à l’anglais.

La forme est empruntée au mot de la langue latine de basse époque segregatio qui dérive de segregare, verbe dont le sens premier est " séparer (une brebis) du troupeau " et qui, par extension, a signifié " mettre à part ", " mettre à l’écart ", " séparer ", " éloigner " : éloigner quelqu’un de quelqu’un, mettre quelqu’un à l’écart d’un groupe de buveurs, diviser des adversaires pour mieux se défendre d’eux, éloigner de la vie sauvage, séparer la vertu du souverain bien. En français, ségrégation est attesté pour la première fois en 1374 dans le sens général de "action de séparer". A partir du XIXe siècle, il est utilisé dans les domaines scientifiques ou techniques, en 1864 dans le sens de "séparation en amas distincts de corps préalablement mélangés", en 1904 dans le vocabulaire de la biologie et en 1927 dans celui de la métallurgie.

Le sens moderne est emprunté à l’anglais des Etats-Unis d’Amérique. Il est attesté en 1930 chez Morand dans le sens "séparation absolue, organisée et réglementée, de la population de couleur d’avec les blancs".

Longtemps, les dictionnaires français n’ont enregistré que le premier sens – et pour cause. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il est recensé la première fois en 1762 (quatrième édition) et défini comme "l’action par laquelle on met quelqu’un ou quelque chose à part". Aucun exemple n’illustre ce sens. C’est le seul sens que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe s. : "action par laquelle on met à part, on sépare d’un tout, d’une masse". Il est illustré d’un exemple extrait d’un auteur du XVIe s. : "après cela, la ségrégation faite par eux-mêmes de leurs députés d’avec les autres qui n’étaient que de la suite, ils entrèrent". Dans cet exemple, il n’a que le sens général de "séparation".

Le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-1935) enregistre le seul sens de "séparation", qualifié de didactique : "action par laquelle on met quelqu’un ou quelque chose à part, on le sépare d’un tout, d’une masse" (qui n’est illustré d’aucun exemple) et les extensions de ce sens dans les domaines scientifiques : "en termes de sciences, il désigne l’acte par lequel des êtres ou des objets, d’abord mêlés avec d’autres, s’en séparent ou en sont séparés pour être réunis en un groupe nouveau".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) que sont recensés les deux sens : le sens français, didactique et scientifique, qui n’a rien d’infâme, et le sens emprunté à la langue anglaise.

Le sens français "action de séparer quelqu’un ou quelque chose d’un ensemble" est illustré d'une citation de Sartre : "le monde ne commence ni ne finit nulle part, car la ségrégation que l’existentialiste veut lui faire subir par rapport à la nature, ou plutôt à la condition humaine, est irréelle". Il serait indécent d'inférer de cet emploi que Sartre est raciste. Ségrégation est illustré aussi par cette autre citation : "parmi les influences qui depuis les origines ont diversifié les formes humaines de la préhistoire et de l’histoire et que l’on reconnaît être la ségrégation géographique, les métissages et les conditions du milieu, il semble bien que ces dernières soient appelées à jouer un rôle important". Ce mot est aussi en usage en biologie ("séparation de chromosomes homologues, ceux d’origine paternelle et maternelle, au moment de la méiose"), dans les techniques de construction ("rupture de l’homogénéité dans un mélange de matériaux de maçonnerie"), en géologie ("séparation, hors du corps endogène, de certains minéraux qui se concentrent sous des formes diverses à l’intérieur même de la roche"), dans la métallurgie ("séparation des diverses parties d’un alliage durant sa solidification").

Le sens moderne est propre à quelques pays : Etats-Unis d’Amérique et Afrique du Sud. C’est la "séparation radicale, régie par des lois, de la population de couleur d’avec la population blanche, qui affecte tous les lieux et moments de la vie quotidienne". Des exemples l’illustrent clairement : "les hommes de couleur dans son fameux film Hallelujah sont tous, comme il se doit, puérils, superstitieux, naïfs, sensuels, criminels, bornés. Les problèmes de la "ségrégation" et du quasi-esclavage ne sont pas posés dans un film où l'on cueille le coton, en chantant et en dansant" (Sadoul) et "en Afrique du Sud, la ségrégation a toujours été la politique officielle, en pratique ou en théorie". On pourrait citer d’autres pays où la ségrégation est "régie par des lois" ou inscrite dans le droit : les pays islamiques, où les non-musulmans, dits dhimmis, sont traités en sous-citoyens ; l’Inde, où les parias sont séparés de ceux qui sont intégrés à une caste.

L’histoire de ségrégation apprend que le sens français de ce mot n’a jamais rien eu d’infâme et que le sens moderne importé des Etats-Unis d’Amérique est étranger à la France et à la civilisation qu’elle a créée. C’est Alexis Carrel qui, le premier, a étendu ce mot à d’autres réalités (par exemple la division de la société en classes, la poursuite des études, etc.) que la séparation des races : "discrimination, de droit ou de fait, de personne, de groupes sociaux ou de collectivités, suivant la condition sociale, le niveau d’instruction". Hier, aux Etats-Unis et en Afrique du Sud, comme aujourd’hui dans les pays d’islam, la ségrégation est une réalité du droit. Elle est faite de lois écrites. Carrel l’a étendue aux faits qui ne sont pas juridiques : "discrimination de droit ou de fait", écrit-il. Carrel est un savant reconnu certes, mais c’est aussi un idéologue dont certaines thèses n’auraient pas détonné outre-Rhin entre 1933 et 1945. Pourtant, cela n’a pas retenu les idéologues du camp d’en face, les prétendus progressistes, de suivre la voie qu’il a tracée en étendant à toutes les réalités sociales la ségrégation. Les sociologues, qui idéologisent bien en toute occasion, l’ont acclimaté en France, pays fondé sur l’égalité en droit, sans aucun doute pour la noircir. C’est la "discrimination sociale de fait à l’égard d’individus ou de groupes d’individus en raison de leurs race, ethnie, religion, mœurs, sexe, âge, condition sociale", écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française. Dans les exemples cités, la ségrégation affecte les jeunes ouvriers et les femmes : "cette ségrégation qui dans la vie civile sépare les jeunes bourgeois des jeunes ouvriers, il la ressentit comme une mutilation" (Beauvoir) et "pour les femmes, ségrégation à tous les échelons de la vie publique, barrage devant les postes de responsabilité, etc." (L'Express, 1966).

Certes le sens de ségrégation est atténué ou affaibli, mais l’affaiblissement du sens a rendu possible la "naturalisation" de ce mot américain ou sud-africain ou propre aux réalités de pays islamiques. Le phénomène d’extension du sens moderne à des réalités qui ne sont pas raciales touche aussi le dérivé ségrégationnisme. Il désigne la politique de ségrégation raciale qui a été appliquée en Afrique du Sud et aux Etats-Unis et qui l’est encore au Soudan ou en Arabie. Il désigne aussi, par analogie, un simple jugement, comme l’atteste l’exemple cité : "rien ne me met plus hors de moi que ce ségrégationnisme à la fois social et esthétique qui consiste à reconnaître comme un fait courant que les ouvriers sont incapables de beauté, comme hier (mais on ne s’y risque plus) les Noirs d’intelligence" (in Arts et loisirs, 1967).

Certes, la ségrégation est, chez les sociologues, une hypothèse qui consiste à rendre compte de faits sociaux à partir d’un terme emprunté au droit qui régit les rapports injustes ou inégalitaires ou méprisants que les hommes entretiennent entre eux. Or, l’hypothèse n’est pas validée par les faits : en Arabie peut-être, en France non. La seule validation qui en est donnée est celle de la langue – plus exactement l’emploi impropre et abusif des noms ségrégation, apartheid, discrimination. Elle n’a pas de réalité, elle est un simple effet verbal. Les sociologues, quoi qu’ils prétendent, ne font pas de la science, mais de la (mauvaise) littérature. Comme de simples Ponson du Terrail ou Eugène Sue ou Paul Féval, ils écrivent un feuilleton ou une longue série, dont tous les épisodes sont identiques : c’est le roman noir de la France.

 

 

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