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29 octobre 2006

Communisme

 

 

Le mot est moderne ; en revanche, la chose que ce mot désigne est archaïque. En Corée, à Cuba, dans les universités d’Occident, c’est une épave arrachée aux temps obscurs qui dérive dans le chaos moderne. Dérivé de l’adjectif commun, il est attesté pour la première fois en 1840 sous la plume de Sainte-Beuve, un critique littéraire bavard et prolifique qui est célèbre dans l’histoire pour avoir eu une aventure galante avec l’épouse bafouée et délaissée de Victor Hugo. Sainte-Beuve l’entend dans le sens de "socialisme préconisant la suppression de la propriété privée". Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré définit le communisme comme le "système d’une secte socialiste qui veut faire prévaloir la communauté des biens, c’est-à-dire l’abolition de la propriété individuelle et la remise de tout l’avoir social entre les mains de l’État qui fera travailler et distribuera les produits du travail entre les citoyens". Les mots secte socialiste sont délicieux. De toute évidence, Littré, qui s’y connaissait en idéologies, utopies, délires occultistes et positivistes ou autres, ne se fait guère d’illusion sur la viabilité, l’efficacité ou la générosité d’un système où "l’État fait travailler" on ne sait qui et "distribue entre les citoyens les produits de ce travail" (fictif), dont il subodore, à juste titre, qu’il ne sera jamais fait. Le communisme, c’est aussi, selon Littré, "toute opinion qui tend à mettre aux mains de l’État un ordre d’intérêts". Le nom communiste est aussi un "terme de jurisprudence" : dans ce cas, il désigne, non celui qui s’approprie les biens d’autrui, mais celui qui possède des biens matériels. Ce ne sont pas les partageux qui sont communistes, mais les possédants, non pas les miséreux, mais les nantis. Sont communistes ceux qui ont "une propriété commune" et qui la "possèdent à l’état d’indivision". Cette définition s’applique à merveille et a posteriori aux hiérarques des pays communistes qui ont refusé (et qui, s’ils exercent le pouvoir, refusent toujours, comme Castro) de partager avec leurs sous-citoyens quelque portion que ce soit du bien commun. Littré est admirable : bien qu’il ait été positiviste, il remet à leur place des mots que les idéologues modernes tiennent pour sacrés ou magiques. Il annonce sans le vouloir le communisme réel.

Le nom communisme n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de 1878 (septième édition). Dans la huitième édition (1932-35), l’article qui y est consacré  est expédié en une phrase : "doctrine sociale qui demande l’abolition du droit de propriété individuelle et la communauté des biens". En revanche, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est plus long (une dizaine de lignes) et plus complet, puisque trois sens sont distingués. Le premier est "doctrine politique qui préconise l’abolition de la propriété individuelle et la communauté des biens" : il est illustré par "le communisme de La République de Platon" et "le communisme de Thomas More", exemples plaisants à dire vrai, puisque les œuvres d’un auteur de l’Antiquité et d’un écrivain anglais de la Renaissance qui écrivaient l’un en grec, l’autre en latin, sont qualifiées d’un terme qui n’existait pas dans leur langue et qui n’apparaît en français qu’au milieu du XIXe siècle. Le deuxième sens est dit spécialisé : "dans la théorie et le vocabulaire marxistes, type de société où la lutte des classes aboutirait à la disparition de celles-ci, où la dictature du prolétariat conduirait au dépérissement de l'État et dans laquelle les biens seraient distribués à chacun selon ses besoins". Ce qui fait le charme de cette définition, ce sont les conditionnels aboutirait, conduirait, seraient distribués, qui attestent que les utopies, quand elles deviennent une réalité tangible et sensible, ne donnent aucune des merveilles qu’elles promettaient. Le troisième sens est politique : c’est, dans les États se réclamant du marxisme-léninisme, "le système politique, économique et social fondé sur la propriété collective des moyens de production et d’échange, et qui constitue, selon ses partisans, l’étape préparatoire à l’établissement du communisme tel que Marx l’a défini". Il en est ainsi dans les exemples "le communisme soviétique", "le communisme chinois, à la chinoise".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), trois sens sont distingués, qui recouvrent en partie les trois sens de l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française. Le premier est un sens dit "historique", c’est-à-dire antérieur au marxisme : c’est la mise en commun des biens ou la doctrine sociale qui prône la mise en commun des biens et la suppression de la propriété individuelle ou la doctrine qui prône l'égalité absolue. Les exemples qui illustrent ce sens méritent de figurer dans une anthologie de la Bêtise : ainsi de Zola ("pendant les trois premiers siècles, chaque église a été un essai de communisme, une véritable association, dont les membres possédaient tout en commun, hors les femmes", 1896) ; de Michelet ("Quant au communisme, auquel je reviendrai, un mot suffit. Le dernier pays du monde où la propriété sera abolie, c’est justement la France. Si, comme disait quelqu’un de cette école, "la propriété n’est autre chose que le vol", il y a ici vingt-cinq millions de voleurs, qui ne se dessaisiront pas demain", 1846) ; de George Sand ("je me jetai par réaction dans le communisme le plus aveugle et le plus absolu. On pense bien que je ne donnais pas ce nom à mon utopie, je crois que le mot n’avait pas encore été créé ; mais je décrétai en moi-même que l’égalité des fortunes et des conditions était la loi de Dieu, et que tout ce que la fortune donnait à l’un, elle le volait à l’autre", 1855) ; de Bloch (1931, "il n’y a pas, chez les insectes, de reine, de roi ni d’ouvrières. Il y a une machine à pondre, dont rien ne nous fait supposer qu’elle exerce le moindre pouvoir. (...) Et le communisme de ces bestioles n’a aucun rapport avec celui des idéologues de notre brave humanité" : encore que ? ).

Le deuxième sens est celui qu’impose le marxisme : c’est "l’organisation économique et sociale basée sur le système de la propriété collective des moyens de production" et la "doctrine qui préconise une telle organisation de la société". Dans le Dictionnaire économique et social publié par les communistes (1975), c’est le "régime social, sans classes, caractérisé par la propriété sociale de tous les moyens de production et d’échange, par la disparition complète de la forme valeur, par l’abondance de la richesse collective, permettant la satisfaction de tous les besoins individuels" : en bref, les auteurs très engagés de ce dictionnaire très croyant annonçaient en 1975, deux ans après la publication en français de l’Archipel du Goulag, que le communisme est un paradis sur la terre. Ceux qui se sont évadés de l’enfer ont dû, je suppose, apprécier à sa juste valeur ce négationnisme d’imbéciles.

Enfin, le troisième sens n’est pas celui des partisans de cette doctrine ou de ce système : c’est le "système politique, économique et social, tel qu’il est prôné et (ou) réalisé en Union soviétique depuis la révolution (sic : sans rire) de 1917 et dans un certain nombre d’autres pays à la suite de celle-ci". Illustrent ce sens Maritain ("considéré dans son esprit et dans ses principes, le communisme, tel qu’il existe, est un système complet de doctrine et de vie", 1936) et De Gaulle ("en maints endroits la ruine, la misère, le désordre pouvaient avoir pour conséquence l’avènement du communisme et procurer aux Soviets autant de victoires sans batailles", 1959).

 

Les textes ci-joints illustrent ironiquement les trois sens exposés ci-dessus.

Mythologie_communiste.2.doc

 

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