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30 octobre 2006

Ambition

 

 

 

 

 

 

Dans la Rome antique, le nom ambitio, dérivé de ambire "aller à l’entour", "parcourir", désignait, avant les élections, les démarches de candidats sollicitant des suffrages par des voies dites légitimes : ils cherchaient à convaincre les électeurs de voter en leur faveur, ils n’achetaient pas leur voix. A partir de ce sens concret de tournée électorale (on dirait aujourd’hui "faire du porte à porte" ou "faire les cages d’escalier"), s’est développé le sens moderne d’ambition.

En français, ce nom est attesté pour la première fois en 1279 au sens de "désir passionné des honneurs et des dignités". Il est pris, comme disent les lexicographes, en "mauvaise part". Les comportements, attitudes, actions qu’il désigne sont jugés défavorablement : le mot a un sens péjoratif ou dépréciatif. En 1694, dans la première édition de leur Dictionnaire, les Académiciens notent que le mot "se prend quelquefois en bonne part" et qu’on "s’en sert pour exprimer un juste désir de faire de grandes actions qui soient dignes d’honneur". Dans la quatrième édition (1762), les deux sens, opposés pour ce qui est du système de valeurs (ou axiologie, en termes savants) auquel ils réfèrent, sont distingués, mais le sens péjoratif est cité le premier : "désir immodéré d’honneur, de gloire, d’élévation, de distinction" et ce mot "se prend aussi en bonne part". Les Académiciens précisent que, pour que le sens ne soit pas péjoratif, "il faut le détourner par une épithète", telle "noble", "sainte", "louable", "honnête", ou "par quelque chose d’équivalent", comme dans les exemples : "ce prince n’a d’autre ambition que de rendre ses peuples heureux", "toute mon ambition est d’avoir l’honneur de vous servir" ou "l’ambition des Saints est de gagner beaucoup d’âmes à Dieu". Dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), Littré distingue un "désir ardent de gloire, d’honneurs, de fortune" (sens péjoratif) d’un simple "désir" ou d’une "recherche" (sens général et neutre).

La distinction des deux sens, péjoratif et mélioratif ou neutre, faite en 1762 dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française n’est pas reprise dans la huitième édition de 1932-1935, où un seul sens est exposé : "désir ou recherche d’honneurs, de gloire, d’élévation, de distinction", que le sens soit négatif ("ambition démesurée") ou positif ("ambition louable"). Dans la neuvième édition (en cours de publication), deux sens sont notés 1 et 2, mais ce qui les distingue, ce n’est plus un système binaire de valeurs qui s’excluent l’une l’autre (bien v mal, louable v blâmable, positif v négatif) et qui nourrissent la doxa sociale, mais l’opposition particulier v général. Dans un premier sens, l’ambition est le "vif désir de s’élever pour réaliser toutes les possibilités de sa nature", que ce désir pousse au bien ou au mal, qu’il soit honnête ou démesuré. Dans un second sens, c’est une aspiration, apaisée en sorte, à quelque chose de vague ou de général : vivre tranquille, rendre son peuple heureux, remplir ses devoirs.

De ce fait, les auteurs de la huitième et de la neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française ont renoncé à définir le nom ambition à partir de présupposés axiologiques ou de préjugés moraux. C’est tout à leur honneur. Ainsi, ils ne plaquent pas de jugement sommaire (bien ou mal) sur les actions humaines. D’un point de vue linguistique, leur définition constitue un progrès par rapport aux définitions de leurs prédécesseurs de 1762 et de Littré. Le paradoxe est que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), qui sont de grands savants et tous docteurs ès choses universitaires, sont revenus à l’opposition de valeurs. Ils distinguent les deux sens, qu’ils présentent comme situés à l’opposé l’un de l’autre, définissant le sens négatif ou dépréciatif en premier.

"A. Généralement péjoratif : recherche immodérée de la domination et des honneurs". Dans ce cas, l’ambition est qualifiée de "démesurée, sans bornes, effrénée, exagérée, sans freins, illimitée, insatiable, sans mesure, prométhéenne, titanique" ; et l’ambitieux est censé "brûler d’ambition, ou être dévoré, enivré, rongé d’ambition". Il a les dents longues; il en raye les parquets. Le sens péjoratif apparaît plus nettement encore dans les emplois d’ambition en psychiatrie ("l’ambition, considérée sous son aspect morbide, traduit les aspirations du vaniteux et de l’orgueilleux à la réalisation d'un projet flatteur. (...) Elle accompagne la tendance euphorique dans certains états comme la manie aiguë et devient un élément dominant du délire dans les psychoses avec mégalomanie, paralysie générale, paranoïa expansive") et en théologie : "péché par lequel on recherche l’honneur d’une manière déréglée, soit qu’on ne le mérite pas, soit qu’on ne le rapporte pas à Dieu, mais uniquement à son avantage personnel".

Quand le mot n’est pas péjoratif, il signifie (c’est le sens classé B) "désir d’accomplir, de réaliser une grande chose, en y engageant sa fierté, son honneur". Dans ces emplois, il a pour synonymes idéal et aspiration et il peut être suivi d’un adjectif valorisant : "ambition généreuse, héroïque, légitime, louable".

Les diplômes ont beau être délivrés sous le sceau de l’Etat ; ils ne garantissent rien en matière de savoir. Ils ne préservent pas non plus les docteurs d’un moralisme intempestif et inapproprié.

 

 

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