Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31 octobre 2006

Légende dorée 3

 

 

 

Légende dorée 3 : Sainte Ségolène Royal

 

 

 

Tout destinait Mlle Marie-Ségolène Royal, fille d’un lieutenant-colonel, à devenir, non pas crémière en chef des beurres et fromages (blancs) de Charentes-Poitou, mais au mieux religieuse chez les Clarisses, au pis grenouille de bénitier. La famille lui avait tracé sa vocation. La mère a eu huit enfants en neuf ans, pas autant que Dieu en aurait voulu : pourquoi pas dix-huit ou dix-neuf en vingt ans ? Les funestes secrets lui auraient-ils été révélés ? Très tôt, la jeune Marie-Ségolène a été modelée à l’intégrisme conservateur : messe le dimanche et les jours fériés, chorale, chants grégoriens, communion, aube, voile, croix pectorale, confirmation et tout le tintouin. Vouée à épouser un uniforme kaki et à enfanter le plus de garçons possible, elle a été dressée par un père officier à la vie rude : pas de chauffage dans la chambre en hiver, on se lave à l’eau froide toute l’année, on dit le bénédicité, on se met au garde-à-vous, on marche, quand on est enfant, au pas et en rangs serrés.

Le père a quitté l’armée, qui n’avait pas su garder ses colonies. Le grand-père X, promotion 1912, guerroya en 1914 avant d’épouser la fille de propriétaires terriens et de finir général. Longtemps, son fils, sa belle-fille, Marie-Ségolène ses sept frères et sœurs ont habité à côté de chez lui. Le grand-père général a gagné toutes les guerres qu’il a faites ; le père lieutenant-colonel les a toutes perdues. En 1940, il s’est rendu avant de combattre. L’unité qu’il commandait a été défaite en Indochine, puis en Algérie. Ses harkis ont été abandonnés aux rasoirs des égorgeurs. Il hait naturellement De Gaulle. Il vote donc, en 1965, Tixier-Vignancourt, candidat de l’extrême extrême droite, et, au second tour, Mitterrand, candidat de l’extrême droite simple, préparant le futur ralliement de sa fille à l’homme de Jarnac. Il a été, jusqu’à sa mort, un électeur de Le Pen. De tous ses enfants, Marie-Ségolène, la nouvelle Sainte de l’occulto-socialisme, est celle qui lui ressemble le plus. Belle brochette d’extrémistes ! Un frère de la crémière en chef, agent secret, sait piloter des Zodiacs. Une de ses cousines est candidate aux élections sur une liste du Front national.

Comment la lumière a-t-elle pu percer les brumes épaisses qui obscurcissaient le cerveau de la future Sainte ? Par quels détours la vérité lui fut-elle révélée ? Elle a commencé par changer de nom de baptême et à renoncer à Marie ou Immaculée Conception, mère du Christ Dieu. Elle se fait appeler Ségolène tout simplement, comme la première abbesse du monastère de Troclar, en Languedoc, au VIIe siècle, dont les reliques sont conservées pieusement dans la cathédrale d’Albi. C’est la première étape de son parcours d’émancipation. Puis, au lieu de se faire engrosser par un militaire choisi par son père, elle fait des études. Elle entre à l’Université de Nancy, en sciences éco, seules sciences qui ne valent pas cher et qui ne coûtent rien. C’est la discipline des progressistes de tout crin et de tout poil qui savent tout, qui expliquent tout par l’économie (id est par les dépenses somptuaires qu’ils conseillent de faire en toute occasion), qui ont des remèdes pour tous les maux et qui réduisent l’infinie variété des choses du monde à deux ou trois théorèmes. Qui se ressemble s’assemble. Bien entendu, ainsi blindée, elle intègre l’ENA. Promotion je ne sais quel coupeur de têtes : Saint-Just ? Robespierre ? Bonaparte ? Couthon ? Dans ces milieux, on aime les têtes. La chance de Mlle Ségolène Royal fut Mitterrand, qui, porté sur la bagatelle, aimait s’entourer de chair fraîche. Le père lui avait donné sa voix en 1965, faute que Tixier fût au second tour. La fille le conseilla à l’Elysée. Il l’en remercia en lui offrant une circonscription sur mesure, où même un âne aurait été élu, s’il avait été investi par le PS. Le fait est que, de fonctionnaire du Prince, elle devint ministre, puis crémière en chef de Charentes Poitou, d’où elle brigue les suffrages des Français. L’agence de pub com Ogilvy l’a vendue comme si elle était un détergent. Ogilvy est une filiale de la multinationale WPP, émanation du Parti démocrate américain et de ses services de propagande, spécialisée dans la désinformation. Elle vend les politiciens clés en main, image et programme politique en même temps : tout en un, pour le même prix. Pas trop cher, en échange d’une future docilité. La bienheureuse a été fourguée aux journaux comme l’aurait été Omo qui lave plus blanc que blanc. Pendant une année, elle a eu droit aux couvertures de tous les magazines popolisés : de Voici au Nouvel Observateur. Aucun journaleux n’a enquêté sur la manipulation, même pas les papes de l’investigation (nom moderne de l’inquisition), les Plenel, Colombani, July, Daniel, Askolovitch, etc. C’est que la crémière a un teint de Sainte Nitouche, une agence de pub com qui la sanctifie et un nom royal. Si les Français l’élisent, ils seront royalistes : ce sera peut-être le moment d’en finir avec la République. Une reine, ça a plus de gueule qu’un Président femme.

L’Eglise catholique canonise des miséreux, des simples d’esprit, des bergères, des servantes. Le social occultisme va pêcher ses Saints dans les eaux troubles de la collaboration, du racisme, du pétainisme, de la bourgeoise vorace de province, de l’extrême extrême droite. Il est donc naturel que son synaxaire ne compte ni paysans, ni ouvriers, ni pauvres. Des lessives et des détergents ou des crémières en chef, mais pas de bergères.

 

 

 

30 octobre 2006

Ambition

 

 

 

 

 

 

Dans la Rome antique, le nom ambitio, dérivé de ambire "aller à l’entour", "parcourir", désignait, avant les élections, les démarches de candidats sollicitant des suffrages par des voies dites légitimes : ils cherchaient à convaincre les électeurs de voter en leur faveur, ils n’achetaient pas leur voix. A partir de ce sens concret de tournée électorale (on dirait aujourd’hui "faire du porte à porte" ou "faire les cages d’escalier"), s’est développé le sens moderne d’ambition.

En français, ce nom est attesté pour la première fois en 1279 au sens de "désir passionné des honneurs et des dignités". Il est pris, comme disent les lexicographes, en "mauvaise part". Les comportements, attitudes, actions qu’il désigne sont jugés défavorablement : le mot a un sens péjoratif ou dépréciatif. En 1694, dans la première édition de leur Dictionnaire, les Académiciens notent que le mot "se prend quelquefois en bonne part" et qu’on "s’en sert pour exprimer un juste désir de faire de grandes actions qui soient dignes d’honneur". Dans la quatrième édition (1762), les deux sens, opposés pour ce qui est du système de valeurs (ou axiologie, en termes savants) auquel ils réfèrent, sont distingués, mais le sens péjoratif est cité le premier : "désir immodéré d’honneur, de gloire, d’élévation, de distinction" et ce mot "se prend aussi en bonne part". Les Académiciens précisent que, pour que le sens ne soit pas péjoratif, "il faut le détourner par une épithète", telle "noble", "sainte", "louable", "honnête", ou "par quelque chose d’équivalent", comme dans les exemples : "ce prince n’a d’autre ambition que de rendre ses peuples heureux", "toute mon ambition est d’avoir l’honneur de vous servir" ou "l’ambition des Saints est de gagner beaucoup d’âmes à Dieu". Dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), Littré distingue un "désir ardent de gloire, d’honneurs, de fortune" (sens péjoratif) d’un simple "désir" ou d’une "recherche" (sens général et neutre).

La distinction des deux sens, péjoratif et mélioratif ou neutre, faite en 1762 dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française n’est pas reprise dans la huitième édition de 1932-1935, où un seul sens est exposé : "désir ou recherche d’honneurs, de gloire, d’élévation, de distinction", que le sens soit négatif ("ambition démesurée") ou positif ("ambition louable"). Dans la neuvième édition (en cours de publication), deux sens sont notés 1 et 2, mais ce qui les distingue, ce n’est plus un système binaire de valeurs qui s’excluent l’une l’autre (bien v mal, louable v blâmable, positif v négatif) et qui nourrissent la doxa sociale, mais l’opposition particulier v général. Dans un premier sens, l’ambition est le "vif désir de s’élever pour réaliser toutes les possibilités de sa nature", que ce désir pousse au bien ou au mal, qu’il soit honnête ou démesuré. Dans un second sens, c’est une aspiration, apaisée en sorte, à quelque chose de vague ou de général : vivre tranquille, rendre son peuple heureux, remplir ses devoirs.

De ce fait, les auteurs de la huitième et de la neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française ont renoncé à définir le nom ambition à partir de présupposés axiologiques ou de préjugés moraux. C’est tout à leur honneur. Ainsi, ils ne plaquent pas de jugement sommaire (bien ou mal) sur les actions humaines. D’un point de vue linguistique, leur définition constitue un progrès par rapport aux définitions de leurs prédécesseurs de 1762 et de Littré. Le paradoxe est que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), qui sont de grands savants et tous docteurs ès choses universitaires, sont revenus à l’opposition de valeurs. Ils distinguent les deux sens, qu’ils présentent comme situés à l’opposé l’un de l’autre, définissant le sens négatif ou dépréciatif en premier.

"A. Généralement péjoratif : recherche immodérée de la domination et des honneurs". Dans ce cas, l’ambition est qualifiée de "démesurée, sans bornes, effrénée, exagérée, sans freins, illimitée, insatiable, sans mesure, prométhéenne, titanique" ; et l’ambitieux est censé "brûler d’ambition, ou être dévoré, enivré, rongé d’ambition". Il a les dents longues; il en raye les parquets. Le sens péjoratif apparaît plus nettement encore dans les emplois d’ambition en psychiatrie ("l’ambition, considérée sous son aspect morbide, traduit les aspirations du vaniteux et de l’orgueilleux à la réalisation d'un projet flatteur. (...) Elle accompagne la tendance euphorique dans certains états comme la manie aiguë et devient un élément dominant du délire dans les psychoses avec mégalomanie, paralysie générale, paranoïa expansive") et en théologie : "péché par lequel on recherche l’honneur d’une manière déréglée, soit qu’on ne le mérite pas, soit qu’on ne le rapporte pas à Dieu, mais uniquement à son avantage personnel".

Quand le mot n’est pas péjoratif, il signifie (c’est le sens classé B) "désir d’accomplir, de réaliser une grande chose, en y engageant sa fierté, son honneur". Dans ces emplois, il a pour synonymes idéal et aspiration et il peut être suivi d’un adjectif valorisant : "ambition généreuse, héroïque, légitime, louable".

Les diplômes ont beau être délivrés sous le sceau de l’Etat ; ils ne garantissent rien en matière de savoir. Ils ne préservent pas non plus les docteurs d’un moralisme intempestif et inapproprié.

 

 

29 octobre 2006

Communisme

 

 

Le mot est moderne ; en revanche, la chose que ce mot désigne est archaïque. En Corée, à Cuba, dans les universités d’Occident, c’est une épave arrachée aux temps obscurs qui dérive dans le chaos moderne. Dérivé de l’adjectif commun, il est attesté pour la première fois en 1840 sous la plume de Sainte-Beuve, un critique littéraire bavard et prolifique qui est célèbre dans l’histoire pour avoir eu une aventure galante avec l’épouse bafouée et délaissée de Victor Hugo. Sainte-Beuve l’entend dans le sens de "socialisme préconisant la suppression de la propriété privée". Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré définit le communisme comme le "système d’une secte socialiste qui veut faire prévaloir la communauté des biens, c’est-à-dire l’abolition de la propriété individuelle et la remise de tout l’avoir social entre les mains de l’État qui fera travailler et distribuera les produits du travail entre les citoyens". Les mots secte socialiste sont délicieux. De toute évidence, Littré, qui s’y connaissait en idéologies, utopies, délires occultistes et positivistes ou autres, ne se fait guère d’illusion sur la viabilité, l’efficacité ou la générosité d’un système où "l’État fait travailler" on ne sait qui et "distribue entre les citoyens les produits de ce travail" (fictif), dont il subodore, à juste titre, qu’il ne sera jamais fait. Le communisme, c’est aussi, selon Littré, "toute opinion qui tend à mettre aux mains de l’État un ordre d’intérêts". Le nom communiste est aussi un "terme de jurisprudence" : dans ce cas, il désigne, non celui qui s’approprie les biens d’autrui, mais celui qui possède des biens matériels. Ce ne sont pas les partageux qui sont communistes, mais les possédants, non pas les miséreux, mais les nantis. Sont communistes ceux qui ont "une propriété commune" et qui la "possèdent à l’état d’indivision". Cette définition s’applique à merveille et a posteriori aux hiérarques des pays communistes qui ont refusé (et qui, s’ils exercent le pouvoir, refusent toujours, comme Castro) de partager avec leurs sous-citoyens quelque portion que ce soit du bien commun. Littré est admirable : bien qu’il ait été positiviste, il remet à leur place des mots que les idéologues modernes tiennent pour sacrés ou magiques. Il annonce sans le vouloir le communisme réel.

Le nom communisme n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de 1878 (septième édition). Dans la huitième édition (1932-35), l’article qui y est consacré  est expédié en une phrase : "doctrine sociale qui demande l’abolition du droit de propriété individuelle et la communauté des biens". En revanche, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est plus long (une dizaine de lignes) et plus complet, puisque trois sens sont distingués. Le premier est "doctrine politique qui préconise l’abolition de la propriété individuelle et la communauté des biens" : il est illustré par "le communisme de La République de Platon" et "le communisme de Thomas More", exemples plaisants à dire vrai, puisque les œuvres d’un auteur de l’Antiquité et d’un écrivain anglais de la Renaissance qui écrivaient l’un en grec, l’autre en latin, sont qualifiées d’un terme qui n’existait pas dans leur langue et qui n’apparaît en français qu’au milieu du XIXe siècle. Le deuxième sens est dit spécialisé : "dans la théorie et le vocabulaire marxistes, type de société où la lutte des classes aboutirait à la disparition de celles-ci, où la dictature du prolétariat conduirait au dépérissement de l'État et dans laquelle les biens seraient distribués à chacun selon ses besoins". Ce qui fait le charme de cette définition, ce sont les conditionnels aboutirait, conduirait, seraient distribués, qui attestent que les utopies, quand elles deviennent une réalité tangible et sensible, ne donnent aucune des merveilles qu’elles promettaient. Le troisième sens est politique : c’est, dans les États se réclamant du marxisme-léninisme, "le système politique, économique et social fondé sur la propriété collective des moyens de production et d’échange, et qui constitue, selon ses partisans, l’étape préparatoire à l’établissement du communisme tel que Marx l’a défini". Il en est ainsi dans les exemples "le communisme soviétique", "le communisme chinois, à la chinoise".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), trois sens sont distingués, qui recouvrent en partie les trois sens de l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française. Le premier est un sens dit "historique", c’est-à-dire antérieur au marxisme : c’est la mise en commun des biens ou la doctrine sociale qui prône la mise en commun des biens et la suppression de la propriété individuelle ou la doctrine qui prône l'égalité absolue. Les exemples qui illustrent ce sens méritent de figurer dans une anthologie de la Bêtise : ainsi de Zola ("pendant les trois premiers siècles, chaque église a été un essai de communisme, une véritable association, dont les membres possédaient tout en commun, hors les femmes", 1896) ; de Michelet ("Quant au communisme, auquel je reviendrai, un mot suffit. Le dernier pays du monde où la propriété sera abolie, c’est justement la France. Si, comme disait quelqu’un de cette école, "la propriété n’est autre chose que le vol", il y a ici vingt-cinq millions de voleurs, qui ne se dessaisiront pas demain", 1846) ; de George Sand ("je me jetai par réaction dans le communisme le plus aveugle et le plus absolu. On pense bien que je ne donnais pas ce nom à mon utopie, je crois que le mot n’avait pas encore été créé ; mais je décrétai en moi-même que l’égalité des fortunes et des conditions était la loi de Dieu, et que tout ce que la fortune donnait à l’un, elle le volait à l’autre", 1855) ; de Bloch (1931, "il n’y a pas, chez les insectes, de reine, de roi ni d’ouvrières. Il y a une machine à pondre, dont rien ne nous fait supposer qu’elle exerce le moindre pouvoir. (...) Et le communisme de ces bestioles n’a aucun rapport avec celui des idéologues de notre brave humanité" : encore que ? ).

Le deuxième sens est celui qu’impose le marxisme : c’est "l’organisation économique et sociale basée sur le système de la propriété collective des moyens de production" et la "doctrine qui préconise une telle organisation de la société". Dans le Dictionnaire économique et social publié par les communistes (1975), c’est le "régime social, sans classes, caractérisé par la propriété sociale de tous les moyens de production et d’échange, par la disparition complète de la forme valeur, par l’abondance de la richesse collective, permettant la satisfaction de tous les besoins individuels" : en bref, les auteurs très engagés de ce dictionnaire très croyant annonçaient en 1975, deux ans après la publication en français de l’Archipel du Goulag, que le communisme est un paradis sur la terre. Ceux qui se sont évadés de l’enfer ont dû, je suppose, apprécier à sa juste valeur ce négationnisme d’imbéciles.

Enfin, le troisième sens n’est pas celui des partisans de cette doctrine ou de ce système : c’est le "système politique, économique et social, tel qu’il est prôné et (ou) réalisé en Union soviétique depuis la révolution (sic : sans rire) de 1917 et dans un certain nombre d’autres pays à la suite de celle-ci". Illustrent ce sens Maritain ("considéré dans son esprit et dans ses principes, le communisme, tel qu’il existe, est un système complet de doctrine et de vie", 1936) et De Gaulle ("en maints endroits la ruine, la misère, le désordre pouvaient avoir pour conséquence l’avènement du communisme et procurer aux Soviets autant de victoires sans batailles", 1959).

 

Les textes ci-joints illustrent ironiquement les trois sens exposés ci-dessus.

Mythologie_communiste.2.doc

 

25 octobre 2006

Socialisme

 

 

Socialisme et socialismes 

 

 

 

Le nom socialisme n’existe pas dans l’ancienne langue, laquelle, pourtant, ne manque pas de monstres. Il est donc moderne : il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la septième édition (1878).

Ce nom est dérivé de l’adjectif social auquel est ajouté le suffixe isme. Littré le définit comme un "système qui, subordonnant les réformes politiques, offre un plan de réformes sociales" et il l’illustre par "le communisme, le mutuellisme, le saint-simonisme, le fouriérisme, sont des socialismes". A ce sens, il en ajoute un second, éclairant : "socialisme de la chaire, en allemand Katheder Socialism : doctrines socialistes soutenues par des professeurs d’économie politique". Le socialisme français vient aussi de la chaire. C’est un socialisme de professeur. Littré ajoute que ce socialisme de la chaire, qui "a pris naissance en Allemagne", "est favorable à l’intervention de l’État dans le règlement des questions économiques".

Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), en font une "doctrine qui préconise un plan d’organisation sociale et économique subordonnant les intérêts de l’individu à ceux de l’État". Référée au socialisme réel, cette définition apparaît comme assez juste.

En un siècle, le socialisme réel s’est étendu à tous les pays du monde. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) prennent acte de ce triomphe. En politique, c’est "l’ensemble de doctrines inspirées par des sentiments humanitaires, fondées sur une analyse critique des mécanismes économiques et parfois du statut politique de l'État, ayant pour objectif la transformation de la société dans un sens plus égalitaire". Aussi distinguent-ils un "socialisme chrétien" d’un "socialisme scientifique" et ce dernier d’un "socialisme utopique" et tous ces socialismes du "socialisme industriel" ou de celui que Marx définit comme la "phase de transition entre le capitalisme et le communisme". Tous ces socialismes forment le "socialisme réel" dans les pays où le marxisme est appliqué ; ailleurs, c’est un "socialisme à visage humain" ou le "socialisme non bureaucratique" (purement fictif, comme la licorne) ou le "socialisme à la scandinave". A ces socialismes répertoriés, il faudrait ajouter ceux qui sont oubliés des auteurs du Trésor de la Langue française : les socialismes arabe, cubain, africain, chinois, asiatique, islamique, le socialisme national allemand, etc. Il n’est pas de tyrannie qui n’ait engendré son socialisme.

 

C’est au début du XIXe siècle que le mot a été défini le plus clairement.

Il est attesté pour la première fois en français en 1831 au sens de "doctrine qui sacrifie l’individu à la société". La définition est assez conforme à la réalité, si sacrifier est entendu dans un des sens que Littré y donne : "faire périr" un ou des homme(s), comme dans l’exemple "on a sacrifié les meilleures troupes pour une attaque inutile".

Le mot est attesté en italien en 1803 – trente ans avant que les Français ne l’adoptent. En italien, il désigne "un conservatisme bienveillant et éclairé". Cette définition n’est-elle pas meilleure, à condition de remplacer les adjectifs "bienveillant" et "éclairé" par leurs antonymes "malveillant " et "obscurantiste", quand on connaît le socialisme réel dans les pays de l’Est, que toutes les définitions qu’on peut lire dans les dictionnaires modernes, que ce soit le Dictionnaire de l’Académie française ou le Trésor de la langue française ?

Selon Proudhon, qui est souvent lucide, le socialisme bouleverse l’ordre métaphysique. Il n’assigne pas le Mal à l’homme, mais à la société. L’homme est innocenté : il est bon par nature. Le péché originel est transféré à la société. Si ce péché était un fouteux, son transfert aurait dépassé en dollars ceux de Zidane et Ronaldo au Real de Madrid. Proudhon écrit : "l’immense majorité du socialisme, Saint-Simon, Owen, Fourier, et leurs disciples, les communistes, les démocrates, les progressistes de toute espèce, ont solennellement répudié le mythe chrétien de la chute pour y substituer le système d’une aberration de la société". Certes, mais quelque quatre-vingt dix millions de malheureux ont été sacrifiés sur l’autel. Ont-ils été tués par un système naturellement bon ou intrinsèquement mauvais ? Et pourquoi ont-ils été sacrifiés ? Pourquoi les a-t-on fait périr, quel que soit leur âge ou leur sexe, qu’ils soient femmes, enfants ou vieillards ? N’est-ce pas parce qu’ils étaient jugés pervers, mauvais, coupables ? Le socialisme se débarrasse du péché originel, mais pour le renforcer. Avant le socialisme, le baptême ou le repentir effaçait le péché. Le socialisme triomphant ne s’embarrasse pas de ces filandreuses considérations. Il tue, il sacrifie, il fait périr les coupables – tous ceux qui ne sont pas élus par Marx ou ses disciples, tous ceux qui continuent à être jugés mauvais et qui, pour cela, paient de leur vie ce péché. Le socialisme n’est que la énième ruse de la raison grâce à laquelle les hommes accomplissent sans vergogne et sans retenue ce qu’ils se targuent d’abolir.

 

 

 

24 octobre 2006

Ségrégation

 

 

 

 

 

Le nom ségrégation est un double emprunt au latin, puis à l’anglais.

La forme est empruntée au mot de la langue latine de basse époque segregatio qui dérive de segregare, verbe dont le sens premier est " séparer (une brebis) du troupeau " et qui, par extension, a signifié " mettre à part ", " mettre à l’écart ", " séparer ", " éloigner " : éloigner quelqu’un de quelqu’un, mettre quelqu’un à l’écart d’un groupe de buveurs, diviser des adversaires pour mieux se défendre d’eux, éloigner de la vie sauvage, séparer la vertu du souverain bien. En français, ségrégation est attesté pour la première fois en 1374 dans le sens général de "action de séparer". A partir du XIXe siècle, il est utilisé dans les domaines scientifiques ou techniques, en 1864 dans le sens de "séparation en amas distincts de corps préalablement mélangés", en 1904 dans le vocabulaire de la biologie et en 1927 dans celui de la métallurgie.

Le sens moderne est emprunté à l’anglais des Etats-Unis d’Amérique. Il est attesté en 1930 chez Morand dans le sens "séparation absolue, organisée et réglementée, de la population de couleur d’avec les blancs".

Longtemps, les dictionnaires français n’ont enregistré que le premier sens – et pour cause. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il est recensé la première fois en 1762 (quatrième édition) et défini comme "l’action par laquelle on met quelqu’un ou quelque chose à part". Aucun exemple n’illustre ce sens. C’est le seul sens que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe s. : "action par laquelle on met à part, on sépare d’un tout, d’une masse". Il est illustré d’un exemple extrait d’un auteur du XVIe s. : "après cela, la ségrégation faite par eux-mêmes de leurs députés d’avec les autres qui n’étaient que de la suite, ils entrèrent". Dans cet exemple, il n’a que le sens général de "séparation".

Le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-1935) enregistre le seul sens de "séparation", qualifié de didactique : "action par laquelle on met quelqu’un ou quelque chose à part, on le sépare d’un tout, d’une masse" (qui n’est illustré d’aucun exemple) et les extensions de ce sens dans les domaines scientifiques : "en termes de sciences, il désigne l’acte par lequel des êtres ou des objets, d’abord mêlés avec d’autres, s’en séparent ou en sont séparés pour être réunis en un groupe nouveau".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) que sont recensés les deux sens : le sens français, didactique et scientifique, qui n’a rien d’infâme, et le sens emprunté à la langue anglaise.

Le sens français "action de séparer quelqu’un ou quelque chose d’un ensemble" est illustré d'une citation de Sartre : "le monde ne commence ni ne finit nulle part, car la ségrégation que l’existentialiste veut lui faire subir par rapport à la nature, ou plutôt à la condition humaine, est irréelle". Il serait indécent d'inférer de cet emploi que Sartre est raciste. Ségrégation est illustré aussi par cette autre citation : "parmi les influences qui depuis les origines ont diversifié les formes humaines de la préhistoire et de l’histoire et que l’on reconnaît être la ségrégation géographique, les métissages et les conditions du milieu, il semble bien que ces dernières soient appelées à jouer un rôle important". Ce mot est aussi en usage en biologie ("séparation de chromosomes homologues, ceux d’origine paternelle et maternelle, au moment de la méiose"), dans les techniques de construction ("rupture de l’homogénéité dans un mélange de matériaux de maçonnerie"), en géologie ("séparation, hors du corps endogène, de certains minéraux qui se concentrent sous des formes diverses à l’intérieur même de la roche"), dans la métallurgie ("séparation des diverses parties d’un alliage durant sa solidification").

Le sens moderne est propre à quelques pays : Etats-Unis d’Amérique et Afrique du Sud. C’est la "séparation radicale, régie par des lois, de la population de couleur d’avec la population blanche, qui affecte tous les lieux et moments de la vie quotidienne". Des exemples l’illustrent clairement : "les hommes de couleur dans son fameux film Hallelujah sont tous, comme il se doit, puérils, superstitieux, naïfs, sensuels, criminels, bornés. Les problèmes de la "ségrégation" et du quasi-esclavage ne sont pas posés dans un film où l'on cueille le coton, en chantant et en dansant" (Sadoul) et "en Afrique du Sud, la ségrégation a toujours été la politique officielle, en pratique ou en théorie". On pourrait citer d’autres pays où la ségrégation est "régie par des lois" ou inscrite dans le droit : les pays islamiques, où les non-musulmans, dits dhimmis, sont traités en sous-citoyens ; l’Inde, où les parias sont séparés de ceux qui sont intégrés à une caste.

L’histoire de ségrégation apprend que le sens français de ce mot n’a jamais rien eu d’infâme et que le sens moderne importé des Etats-Unis d’Amérique est étranger à la France et à la civilisation qu’elle a créée. C’est Alexis Carrel qui, le premier, a étendu ce mot à d’autres réalités (par exemple la division de la société en classes, la poursuite des études, etc.) que la séparation des races : "discrimination, de droit ou de fait, de personne, de groupes sociaux ou de collectivités, suivant la condition sociale, le niveau d’instruction". Hier, aux Etats-Unis et en Afrique du Sud, comme aujourd’hui dans les pays d’islam, la ségrégation est une réalité du droit. Elle est faite de lois écrites. Carrel l’a étendue aux faits qui ne sont pas juridiques : "discrimination de droit ou de fait", écrit-il. Carrel est un savant reconnu certes, mais c’est aussi un idéologue dont certaines thèses n’auraient pas détonné outre-Rhin entre 1933 et 1945. Pourtant, cela n’a pas retenu les idéologues du camp d’en face, les prétendus progressistes, de suivre la voie qu’il a tracée en étendant à toutes les réalités sociales la ségrégation. Les sociologues, qui idéologisent bien en toute occasion, l’ont acclimaté en France, pays fondé sur l’égalité en droit, sans aucun doute pour la noircir. C’est la "discrimination sociale de fait à l’égard d’individus ou de groupes d’individus en raison de leurs race, ethnie, religion, mœurs, sexe, âge, condition sociale", écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française. Dans les exemples cités, la ségrégation affecte les jeunes ouvriers et les femmes : "cette ségrégation qui dans la vie civile sépare les jeunes bourgeois des jeunes ouvriers, il la ressentit comme une mutilation" (Beauvoir) et "pour les femmes, ségrégation à tous les échelons de la vie publique, barrage devant les postes de responsabilité, etc." (L'Express, 1966).

Certes le sens de ségrégation est atténué ou affaibli, mais l’affaiblissement du sens a rendu possible la "naturalisation" de ce mot américain ou sud-africain ou propre aux réalités de pays islamiques. Le phénomène d’extension du sens moderne à des réalités qui ne sont pas raciales touche aussi le dérivé ségrégationnisme. Il désigne la politique de ségrégation raciale qui a été appliquée en Afrique du Sud et aux Etats-Unis et qui l’est encore au Soudan ou en Arabie. Il désigne aussi, par analogie, un simple jugement, comme l’atteste l’exemple cité : "rien ne me met plus hors de moi que ce ségrégationnisme à la fois social et esthétique qui consiste à reconnaître comme un fait courant que les ouvriers sont incapables de beauté, comme hier (mais on ne s’y risque plus) les Noirs d’intelligence" (in Arts et loisirs, 1967).

Certes, la ségrégation est, chez les sociologues, une hypothèse qui consiste à rendre compte de faits sociaux à partir d’un terme emprunté au droit qui régit les rapports injustes ou inégalitaires ou méprisants que les hommes entretiennent entre eux. Or, l’hypothèse n’est pas validée par les faits : en Arabie peut-être, en France non. La seule validation qui en est donnée est celle de la langue – plus exactement l’emploi impropre et abusif des noms ségrégation, apartheid, discrimination. Elle n’a pas de réalité, elle est un simple effet verbal. Les sociologues, quoi qu’ils prétendent, ne font pas de la science, mais de la (mauvaise) littérature. Comme de simples Ponson du Terrail ou Eugène Sue ou Paul Féval, ils écrivent un feuilleton ou une longue série, dont tous les épisodes sont identiques : c’est le roman noir de la France.

 

 

23 octobre 2006

Complément à "jeûne" (note du 26 septembre)

 

 

 

 

 

La grande bouffe est-elle un " jeûne " ?

 

 

Dans Le Monde, au site de ce journal, le samedi 21 octobre, dans les kiosques, le dimanche 22 octobre 2006, un article intitulé "Ramadan à Oran", dont voici quelques extraits :

 

"Alors, pour se calmer les nerfs, ils (les musulmans) vont se livrer à la seule activité qui vaille, en période de ramadan : faire des courses, et de façon compulsive.

On achète tout ce qui passe ! On voit des soles, on achète ! On voit des crevettes, on achète ! On voit de la viande, on achète ! On accumule aussi toutes sortes de pains. On n’en fera rien, mais on s’en fout. Et demain, rebelote !, résume Nebil, rieur et désabusé.

Si les cafés et les restaurants d’Oran sont tous fermés, c’est la cohue dans les marchés. Le plus prisé est l’immense Medina J’dida, ou "marché de la Ville nouvelle", réputé pour son abondance et ses bas prix. En prenant garde aux pickpockets - fléau d’Oran -, on se fraie un chemin entre des têtes de mouton ensanglantées, des monceaux de dattes, des gâteaux de l’Aïd, des cageots de coqs vivants, de dindes, de lapins, que le vendeur égorge d’un geste preste avant de les tendre au client...

Pendant le ramadan, on ne mange pas, mais on ne pense qu’à ça, du matin au soir ! Finalement, ce mois de jeûne, c’est le mois de la bouffe !, s'esclaffe Seddik.

Lui et Nebil regrettent-ils que le carême fasse partie des cinq obligations de l'islam ? Ils sursautent. Pas du tout. On y tient, c’est un mois de fête !, répondent-ils, sincères.

Les Oranais, comme la plupart des Algériens, portent un regard à la fois chaleureux et distancié sur le ramadan. S’ils en déplorent la folie dépensière, ils en chérissent le côté festif, le temps passé en famille, le sentiment d’appartenance, les rituels, les plats et les gâteaux qu’on sert le soir : la h'rira (ou chorba), soupe traditionnelle à la tomate, aux pois chiches et à la coriandre. Les boureks, feuilletés de viande en rouleau ou en triangle. Le tajine h’lou, aux pruneaux et aux abricots. La chamiya, gâteau de semoule et de miel..."

 

 

 

Mme la journaliste du Monde, qui est allée constater sur le terrain ce en quoi consiste le ramadan, continue pourtant, malgré les faits, à nommer carème la grande bouffe.     

 

22 octobre 2006

Pratique

 

 

 

 

Le succès de ce nom est l’un des plus étonnants qui soit. Attesté pour la première fois en 1256, il est emprunté à practice, mot du latin d’Eglise désignant la vie quotidienne opposée à la contemplation. Ce mot est lui-même emprunté à praktiké, mot grec qui signifie chez Platon "savoir faire" par opposition à la science "spéculative". A l’origine, c’est un terme philosophique employé par les théologiens et qui, sous la forme practica, est devenu usuel dans la langue latine de la scolastique et du droit au Moyen Age (cf. Bloch et Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, P.U.F.). Terme de l’école et de la basoche, il est alors passé dans la langue commune, où il a pris des sens divers : "savoir-faire", "expérience qu’une personne a dans un métier", "façon d’agir", "actes extérieurs relatifs au culte", "clientèle", "fréquentation habituelle".

C’est dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) que la variété de ces sens anciens apparaît le plus clairement. Pour les Académiciens, c’est d’abord un terme didactique (celui de la scolastique) "qui n’est en usage qu’en parlant de ce qui se réduit en acte, dans un art, dans une science" et qui, entendu ainsi, est opposé à théorie, comme dans l’exemple "la pratique ne répond pas toujours à la théorie". Ainsi, on dit "mettre en pratique" pour dire "mettre en exécution des préceptes, des projets, des idées, etc.". Ce sens est illustré par la phrase : "il ne suffit pas de savoir les commandements de Dieu, il faut les mettre en pratique". Pratique a aussi une acception ordinaire. Il signifie "usage, coutume, manière, façon d’agir reçue dans quelque pays". Il désigne aussi l’expérience des choses du monde, comme dans "la pratique des affaires forme le jugement". Au pluriel, le nom se dit "des menées et des intelligences secrètes avec des personnes d’un parti contraire". Terme de commerce, il désigne la clientèle d'un boutiquier : "la chalandise que toute sorte de marchands, d’artisans et d’ouvriers ont pour le débit de leurs marchandises et pour le fait de leur négoce" ou "l’exercice et l’emploi que les procureurs et les médecins ont dans leur profession". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s.), distingue dix-huit acceptions différentes, dont celle-ci : "il s’est dit de l’argent que les comédiens se procuraient par leurs représentations". Ce sens est illustré par ces vers de Corneille : "Ainsi tous les acteurs d’une troupe comique, / Leur poème récité, partagent leur pratique" (Illusion comique). 

Le nom pratique évolue comme d’autres noms étudiés dans ce Dictionnaire de la Nouvelle Langue française, tels manifestation, militant, création, créateur, propagande, stigmatisation. La théologie et la philosophie y donnent un sens que les sciences sociales et le marxisme diffusent dans la langue moderne. Les marxistes tiennent la pratique pour sacrée. C'est leur absolu que cette activité militante qui est censée transformer un jour la réalité sociale et économique. "La pratique ne s’identifie pas à la seule activité productrice. (...) Althusser a généralisé à toutes les formes de la pratique la structure formelle du mode de production, mais on peut discuter cette généralisation", est-il écrit en 1982 dans un ouvrage savant consacré au marxisme : 1982, c’était encore l’époque où d’innombrables savants et politiciens affirmaient sans rire que le marxisme était l’avenir de la France. Il est vrai que, quand il est employé au pluriel, pratiques a pour sens "actes extérieurs de la piété, de la dévotion" et que, entre les idées dévotes et les croyances marxistes, la différence est mince.

Le marxisme ayant sanctifié pratique, la sociologie l’a adoubé. Elle étudie les pratiques sociales et les pratiques culturelles. La pratique sociale, c’est le "comportement habituel d’un individu ou d’un groupe" ; et si ce comportement tient au divertissement (acheter un disque, assister à un concert des Rolling Stones, regarder la télévision ou un film), la pratique est dite culturelle. Pour illustrer ce sens, les auteurs du Trésor de la Langue française citent un sociologue qui étale sa Bêtise, tel un bobo ses fesses sur un canapé de Starck : "Analyser sociologiquement une pratique sociale quelconque revient à expliquer cette situation apparemment contradictoire où l’on peut dire que toute pratique sociale est le produit de régularités objectives, alors que chaque pratique sociale présente des caractéristiques différentes d’un individu à l’autre".

Si Flaubert lisait cette phrase dévote, il aurait de quoi rire pendant au moins un siècle.

 

 

 

21 octobre 2006

Réfugié

 

 

 

 

Ce nom est la forme substantivée du participe passé du verbe réfugier, dérivé de refuge, "asile". En 1435, ce verbe est attesté au sens de "trouver asile". L’emploi de réfugié comme nom date de 1576 et celui du verbe réfléchi (se réfugier) de 1597. En 1572, réfugié est employé pour qualifier des choses : les biens réfugiés sont des biens "mis à l’abri". En 1636, il est attesté dans le sens, aujourd’hui désuet, de "donner asile".

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe est défini ainsi : "se retirer en quelque lieu ou auprès de quelqu’un pour être en sûreté" (id est en sécurité). Les exemples sont : "il s’est réfugié dans une église", "il s’est réfugié dans une telle ville, dans un tel royaume", "se réfugier chez un prince, auprès d’un prince". Pour ce qui est du nom réfugié, les Académiciens précisent : "on appelle absolument réfugiés les calvinistes qui sont sortis de France, à l’occasion de la révocation de l’Édit de Nantes".

Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré donne à ce nom deux sens : "celui ou celle qui s’est retiré(e) dans un autre pays pour échapper à la persécution" (ainsi les réfugiés polonais) et "il se dit des calvinistes chassés de France par la révocation de l’édit de Nantes". C’est dans ce sens que Voltaire l’emploie : "il y a dix mille réfugiés français à Berlin, qui ont fait de cet endroit sauvage une ville opulente et superbe". L’adjectif réfugié qualifie aussi le "style des auteurs protestants qui, résidant en pays étranger, depuis la révocation de l’édit de Nantes, n'écrivaient pas avec pureté, ou, du moins, n’avaient pas suivi les changements de la langue" : ainsi, selon Voltaire, "Bayle n’avait pas le style réfugié".

Ces deux sens sont exposés par les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : celui qui "se retire en quelque lieu ou auprès de quelqu’un pour être en sûreté" et "les réfugiés protestants et, absolument, les réfugiés, les calvinistes que la Révocation de l'Édit de Nantes fit sortir de France", et par les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) : "personne qui a trouvé refuge hors de sa région, de son pays d’origine dans lequel il était menacé (par une catastrophe naturelle, une guerre, des persécutions politiques, raciales, etc.)" et "exilé protestant qui a quitté la France après la Révocation de l’Édit de Nantes". Le style réfugié est celui des écrivains protestants qui, exilés hors de France, ignoraient les usages nouveaux introduits dans la langue française.

C’est aussi le nom qui a été donné en mai et juin 1940 aux habitants de l’Est et du Nord de la France qui ont quitté leur village ou leur ville menacés par les armées d’Hitler. Saint-Exupéry l’emploie dans ce sens : "Leur village, depuis dix jours, était inlassablement traversé par des réfugiés du Nord. Ils ont assisté, dix jours durant, à cet intarissable exode".

Ce nom a été en usage pendant de longs siècles dans le cadre de l’histoire de France et des événements tragiques qui l’ont bouleversée. Aujourd'hui, plus de deux millions de Français ont trouvé un asile en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Belgique, en Suisse, etc. soit pour fuir la misère et le chômage, soit pour ne pas finir fonctionnaire territorial végétant sous la coupe d'un quelconque politicien, soit pour exprimer leurs talents et leurs mérites, soit pour jouir des fruits de leur travail, soit pour échapper à la voracité fiscale d'un Léviathan en faillite, soit pour ne pas vivre en parasite aux crochets de leurs campatriotes laborieux. Ils sont dix fois plus nombreux à avoir quitté, malgré eux, la France que les Huguenots en 1685. Or aucun de ces Français n'est nommé réfugié. Aucun journaliste, aucun homme politique, aucun sociologue, aucun professeur d'un collège de France, etc. ne jugent juste de les désigner de ce terme juste. Réfugiés est réservé à d'autres. Seuls les ressortissants de pays du tiers-monde qui s’invitent à la table de l’Etat providence moribond et aux guichets de l’assistance sociale à l’agonie sont nommés réfugiés économiques. C'est un euphémisme. Les désigner ainsi n’est pas neutre : c’est laisser croire qu’ils ne seraient plus chez eux "en sûreté". Il est même parmi ces réfugiés des activistes qui n’auraient en rien détonné dans le troisième Reich de 1933 à 1945 (FIS, En-nahda, Sentier lumineux, Frères musulmans, Loups gris, etc.) et qui, s’ils avaient accédé au pouvoir dans leur pays natal, agiraient en tyrans ou en autocrates gloutons. En dépit de cela, ils ont obtenu l’asile politique en France où ils sont qualifiés sans rire de réfugiés politiques.

 

 

18 octobre 2006

Sotie

 

 

 

 

 

 

Le nom sotie, bien qu’il soit ancien, est rare. Il est attesté pour la première fois à la fin du XIIe siècle au sens de sottise, mot qui, peu à peu, s’est substitué à sotie dans ce sens précis. Il est dérivé de sot comme idiotie d’idiot. C’est en 1483 qu’il est employé dans son sens moderne pour désigner une pièce de théâtre, généralement brève et qui tient de la farce, et dont les personnages sont des sots ou des fous. Il est défini ainsi dans les quatrième (1762) et huitième éditions (1935) du Dictionnaire de l’Académie française : "nom des anciennes farces du théâtre français dans sa naissance" (1762) et "nom de certaines pièces satiriques du vieux théâtre français, où figuraient des sots et des sottes, personnages allégoriques" (1935). Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré, pour expliquer le sens obscur de ce mot rare, rédige un article d’encyclopédie : "pièce de notre ancien théâtre (XVe siècle et commencement du XVIe siècle), sorte de satire allégorique dialoguée, où les personnages étaient censés appartenir à un peuple imaginaire nommé le peuple sot ou fol, lequel représentait, aux yeux des spectateurs, les dignitaires et personnages du monde réel. Ainsi le sot juge était un juge quelconque ; la mère sotte était l’Église, et ainsi de suite pour tous les états".

L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) tient de l’encyclopédie. Deux emplois sont distingués. Le premier est celui de l’histoire littéraire de la France : "farce satirique en vogue aux XIVe et XVe s., reposant sur une critique bouffonne de la société et des mœurs de l'époque, et jouée par des acteurs appelés sots ou fous". C’est dans ce sens qu’Anatole France et Marcel Proust emploient l’un et l’autre ce nom : "Oui, je les appellerai tous ! Diseurs de fabliaux (...) faiseurs de soties, de diableries et de joyeux devis" (France, 1888) et "sans irrévérence, comme le peuple vieux du moyen âge sur le parvis même de l’église jouait les farces et les soties, c’est à ce dicere que fait penser le marchand de chiffons" (Proust, 1922).

Le second emploi est de Gide qui a qualifié de sotie certains de ses ouvrages ironiques ou critiques : "Pourquoi j’intitule ce livre sotie ? Pourquoi récits les trois précédents ? C’est pour manifester que ce ne sont pas à proprement parler des romans. (...) Récits, soties… Il m’apparaît que je n’écrivis jusqu’aujourd’hui que des livres ironiques (ou critiques, si vous le préférez), dont sans doute voici le dernier" (Gide, 1914).


C’est dans ce dernier sens qu’il faut entendre la sotie que voici.

 

Sotie.doc

17 octobre 2006

Détournement

 

 

 

 

 

 

Le nom détournement, qui nous est familier à la fois parce qu’il est d’un emploi courant et qu’il a été formé suivant un processus commun (au verbe détourner est ajouté le suffixe – ment, signifiant "action de"), ne figure pas dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1835). C’est à partir de la septième édition, publiée en 1878, que les Académiciens le relèvent. Ils le définissent de façon fruste. Dans la huitième édition (1932-35), ils se contentent des mots "action de détourner", illustrant ce sens par le "détournement d’un cours d’eau" et par l’emploi figuré – le détournement de fonds ou de titres étant "l’action de disposer de sommes ou de titres dont on n’a pas la libre propriété".

Pourtant, le nom est ancien. Il est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens "d’empêchement" ; puis, au début du XVe siècle, au sens de "changement de direction" et, au milieu du XVIe siècle. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe s.), relève deux sens : "action de détourner" (par exemple la tête) et "soustraction frauduleuse" (de fonds, de deniers, de papiers, de titres, de mineur, de mineure). Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), ne relèvent que deux sens : "action de détourner quelque chose " (un cours d’eau par exemple)  et, comme terme de droit, "le fait de soustraire illégitimement quelque chose à sa destination pour en faire son profit personnel" (détournement de biens, de fonds, de titres, d’une succession, d’actif, de pouvoir, de mineur, d’avion). Le Trésor de la Langue française relève aussi deux sens : "action de changer la direction initiale d’une voie" (cours d’eau, avion, révolution) et, comme terme de droit, l’action de soustraire un bien ou une personne à autrui.

C’est peu. Les auteurs de dictionnaires sont timides. Alors que le mot est défini en quelques lignes, le phénomène qu’il désigne est massif dans la culture, la publicité, les arts. S’il existe quelque chose dont on puisse dire qu’il caractérise la modernité – comme un trait propre et spécifique -, c’est le détournement de sens (que l’on nomme parodie), de formes, d’objets, de textes, d’œuvres, etc. Détourner une œuvre ou un texte est l’activité préférée des modernes. Elle touche tous les domaines, aussi bien l’art que la pub, le savoir, les variétés, l’histoire, la politique. Un hurluberlu peint une paire de moustaches sur un tableau célèbre de Vinci, il nomme le barbouillage obtenu LHOOQ (elle a chaud au cul), ça fait pleuvoir des millions de dollars sur le faiseur de moustaches. C’est ainsi qu’en usent les chansonniers : la vache à mille francs, chantaient-ils dans les années 1960, quand le prix de la viande augmentait tous les jours, parodiant la valse à mille temps de Brel. Les publicitaires en sont les spécialistes. Leurs messages ne sont que des détournements de sens ou de forme de grandes œuvres. Les idéologues sont comme la pub et la com. : ils détournent. L’appel du 18 juin devient l’appel du 18 joint. Les CRS sont rebaptisés SS, le retour de clandestins chez eux déportation raciale, la désobéissance aux lois démocratiquement votées par les délégués du peuple souverain résistance (à laquelle, bien entendu, les parents ou les grands-parents ont refusé naguère, par veulerie, de participer), comme si le législateur était à la solde d’une armée d’occupation. Le titre du journal Libération, l’organe des bobos nantis, des puissants, des voraces et des milliardaires du show biz, est un détournement de sens. C’est L’Occupation qu’il aurait dû se nommer. Les images, les slogans, les œuvres d’art, les belles phrases, les livres, les événements historiques, etc. tout est occasion de détournement. Il semble que ça rapporte gros sur le plan symbolique et en fric, autant que les détournements de fonds. Voilà à quoi se ramènent de nos jours l’innovation, l’invention verbale, l’expérimentation formelle.

Les Modernes croient qu’ils sont supérieurs à tous ceux qui les ont précédés. Pure illusion : ils se contentent de les répéter dans la dérision, la posture, le masque, le leurre, la farce, le burlesque. Ils sont persuadés de jouer sur une scène d’opéra, ils sont dans les coulisses d’un opéra bouffe. Dans La lutte des classes en France en 1848, Marx disait (en substance) que l’Histoire ne se répétait pas ou que, si elle était amenée à bégayer, elle le faisait toujours dans le ridicule. C’est ce à quoi on assiste dans la modernité. Les grandes œuvres relèvent de l’art ; détournées, elles ne sont plus rien – sinon, pour citer Beckett, un râle vagi : le cri premier et ultime d’un nouveau-né qui rend l’âme.

 

 

 

 

 

16 octobre 2006

Intervention

 

 

 

 

 

Ce mot, emprunté à la langue latine du droit, est attesté depuis 1322. Le premier sens est "action d’intervenir". Longtemps, il a été le seul. C’est ainsi qu’il est défini dans les quatrième, huitième, neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1935, en cours de publication), par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe s) et par les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994). Ce qui diffère d’un emploi à l’autre, ce sont les domaines dans lesquels se fait l’intervention ("une affaire controversée", "un procès", "un acte", "quelque affaire", "des négociations", "la conduite de la vie", "la Bourse", "l’économie") et l’identité de la personne ou de la "chose" qui intervient : "l’autorité souveraine", "le gouvernement français", "les sens", "la philosophie", "la justice", "les pompiers", "la force", "la police", "les banques centrales", "l’État", "les intellectuels" (pendant l’affaire Dreyfus), "le Souverain Pontife", "la grâce", "la Providence", "l’En Haut", "Dieu" (emploi qu’illustrent les Académiciens en 1935 ainsi : "spécialement, en termes de dévotion, intervention divine"). Cet extrait de L’Ancien régime et la Révolution en illustre le sens  : "le gouvernement s’introduisait sans cesse dans la sphère naturelle de la justice (...) : comme si la confusion des pouvoirs n’était pas aussi dangereuse de ce côté que de l’autre, et même pire ; car l’intervention de la justice dans l’administration ne nuit qu’aux affaires, tandis que l’intervention de l’administration dans la justice déprave les hommes et tend à les rendre tout à la fois révolutionnaires et serviles" (Tocqueville).

L’intervention a pour contraire la résignation, laquelle consiste à ne pas rien faire, et cela, conformément au principe de non-intervention , défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : "principe du droit international selon lequel l'intervention est illégitime, sauf si elle est demandée par l’État dans lequel elle doit avoir lieu, ou si elle est prévue par un accord, un traité, une décision d’un organisme international" et par Littré : "non-intervention, système de politique internationale dans lequel on prétend que les gouvernements n’ont pas le droit d’intervenir à main armée dans les affaires et les troubles les uns des autres". Quand les autorités du Soudan ont purifié, entre 1981 et 2002, les provinces du Sud du pays de toutes les populations qui étaient jugées alors nuisibles ou inférieures, parce qu’elles n’étaient pas musulmanes (il y eut environ un million de morts), les autorités des pays dits civilisés, Kouchner le reître de l’ingérence en toutes choses à leur tête, ont préféré détourner les yeux pour regarder ailleurs et se sont abstenues d’intervenir pour faire cesser un génocide en cours.

L’emploi du nom intervention en chirurgie, au sens "d’opération", est attesté en 1877. Dans la huitième édition (1935) du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens est glosé ainsi : "en termes de médecine, intervention chirurgicale, intervention d’un spécialiste".

Les autres sens d’intervention sont récents et propres à la modernité. Le premier de ces deux sens n’est pas relevé dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935) : uniquement dans la neuvième édition en cours de publication ("action, démarche qu’on accomplit, en tant qu’intermédiaire, en faveur de quelqu’un" - ce qu’illustre la phrase : "solliciter l’intervention d’un supérieur auprès d’une autorité pour appuyer une demande") et, bien entendu, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994 : "démarche auprès de quelqu’un pour obtenir quelque chose" - synonymes : intercession, médiation, piston (fam.), recommandation). Le second est glosé ainsi dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "spécialement : le fait de prendre la parole au cours d’un débat, d’une discussion, etc.", comme dans les fragments de phrases suivants : "intervention d’un orateur", "intervention au Sénat", "intervention radiophonique, télévisée du chef de l’État". La définition du Trésor de la Langue française, dans laquelle il est fait allusion à l’improvisation, est plus intéressante, dans la mesure où elle explique les dérives symptomatiques que l’on constate actuellement dans l’emploi d’intervention  : "participation, souvent improvisée, à un débat, à une discussion, à une séance et, par métonymie, paroles prononcées à cette occasion", comme l’illustre cette citation : "dans la controverse, il avait le génie de l’intervention décisive. Il attendait que chacun eût exprimé ses vues. Puis il prenait la parole. Son esprit lucide et perçant fonçait droit au cœur du sujet" (Martin du Gard, 1955).

Depuis quelques années, intervention remplace engagement. Engagement sonne rance, Légion étrangère, Sartre, Beauvoir, collabo. Intervention fait moderne, branché, un brin occulte et nouvelle religion. C’est le mot fétiche du gauchisme culturel. Il déclenche la logorrhée inepte et convenue. Pour qu’une installation ou quelque autre performance soit réussie, non pas au sens où elle marque les esprits, épate les bobos gogos, scandalise les bourgeois, mais au sens où elle déclenche le mécanisme des subventions, il faut qu’elle soit interrompue par l’intervention, subversive, rebelle, anticonformiste et tout ce que l’on voudra d’autre, de "l’artiste" subventionné qui a conçu l’installation ou la performance. Il intervient en découpant un gigot au couteau électrique ou en dépeçant un lapin, ou en disant des vers écrits en bambara ou dans la langue des Aborigènes d’Australie, ou en se barbouillant le corps de tags de couleurs vives, etc. et tout ce que l’on voudra d’autre. L’essentiel est que l’intervention ait l’air improvisée et heurte par son incongruité les rares spectateurs, même si elle a été mille fois répétée et qu’elle fût convenue comme le clou de l’expo. Dans le charabia situationniste, l’intervention de l’artiste a la même fonction que celle des CRS dans une manif. Elle permet de créer une situation à laquelle les amateurs d’art sont conviés, ne serait-ce que pour subvertir la notion même d’art et en ôter tout caractère sacré – que l’art n’a plus depuis des siècles. Dans les colloques universitaires très savants et même savantasses (en sciences sociales ou humaines), il n’y a plus de conférencier, ni même de "communicant", ni même de chercheur invité à exposer devant ses confrères les résultats de ses "travaux" de l’année, mais, comme dans un sit-in, une performance ou une installation du gauchisme culturel, des "intervenants".

Intervenir aujourd’hui, c’était en 1950 s’engager. Alors, quand on était artiste, on exprimait sa préférence pour Mao, Staline, Castro, Pol Pot, Kim Il Sung et autres tyrans à moustaches ou à barbe. On restait dans l’ordre politique. En 2000, les artistes engagés n’expriment plus publiquement leur préférence pour les moustachus ou les barbus. Ils se tiennent à l’écart du politique. Ils restent dans leur champ. Ils interviennent, non pas pour le cultiver, mais pour qu’il reste en friches. Ils ne subvertissent qu’eux-mêmes. L’intervention est leur manière à eux d’ironiser sur ce qu’ils font et ce qu’ils sont.

 

 

15 octobre 2006

Signes 16

 

 

 

Le rétablissement de la peine de mort

 

 

 

La peine de mort est rétablie en France. Cela s’est fait en douce. Il n’a pas été nécessaire de faire voter le peuple. Même les députés, pourtant attachés à leurs prérogatives de législateurs, n’ont pas eu leur mot à dire. Qu’on se le dise donc ! Attention aux abattis. Couic ! Plus de gorge. Vous savez à quoi s’exposent les imprudents.

Robert Redeker, philosophe, habite dans la région de Toulouse, ce qui prouve que les Toulousains ne sont pas condamnés à jurer cassoulet, Stade toulousain, tombe la chemise, Téfécé et putaing de con. Robert Redeker a beau vivre à Toulouse, cité métissée, où l’Etat rémunère, en violation de la loi de 1905, un imam diplômé de l’école de théologie d’Al Azhar, au moins 30000 francs par mois (soit, en nouvelle monnaie, 4500 e), il n’en est pas moins français. On peut donc être philosophe, toulousain et français. C’est rare sans doute, mais ça existe.

Ce que nulle part en France on ne peut être, à savoir "condamné à mort", Robert Redeker, à Toulouse, bien qu’il soit français, l’est, lui, condamné à mort. Il est même le seul Français de France qui soit condamné à mort. Bien entendu, si cela ne tenait qu’à lui, il aurait volontiers et sur le champ renoncé à ce privilège. Mais comment faire entendre raison à ceux qui n’ont point d’oreilles, mais un sabre coupant comme un rasoir, et qui ont un Coran dans la tête ?

La France a beau avoir aboli la peine de mort (c’est la gloire de Mitterrand et de son âme damnée Badinter), elle n’empêche en rien qu’un Français soit condamné à mort. Pas sur la lune, ni en Arabie saoudite. Non ! En France. Toulouse est encore en France, peut-être plus pour longtemps - du moins, jusqu’à plus ample informé. Robert Redeker n’est pas le sujet de ces enturbannés qui ont fait main basse sur l’Iran ou l’Arabie, où ils décapitent à tour de bras. En veux-tu des têtes, en voilà. Il est citoyen français, citoyen de la République citoyenne et français de la France française. Comme il est citoyen et français (peut-être pas pour longtemps : s’il se fait égorger, il ne sera plus rien), la DST le protège. Noblesse oblige.

En France, il est des lobbies actifs et puissants qui s’indignent à l’idée que la peine de mort puisse être un jour rétablie en France et en Europe. Ils seraient prêts à couper la tête de Bush qui ne veut rien entendre et qui continue, contre vents et marées, à approvisionner la Mort en chair humaine. Eh bien, devinez. Tous les opposants à la peine de mort ont applaudi, à mots couverts certes, du bout des lèvres certes, au rétablissement de la même peine de mort : le Mouvement pour le Racisme, la Ligue des Droits de l’Homme musulman, Sauce raciste, le PCF, la Ligue, les syndicats enseignants (toujours les premiers à hurler avec les loups), le Ministre à la con de l’Educ-nat, le PS (qui ne dit mot consent). Pour se justifier, tous ont avancé la même raison : Redeker ne l’a pas volé, Redeker est raciste, Redeker porte un nom juif ou un nom boche, Redeker est un violent, Redeker n’avait qu’à se taire, Redeker pue, selon la Ligue des Droits de l’Homme musulman à trucider les mécréants.

Le quotidien de l’Intelligence Incarnée a fait fort. Comme d’habitude. Nihil novi sub sole. Il a attendu le 30 septembre 2006, 10 jours après la condamnation à mort, pour annoncer à ses lecteurs qu’un philosophe toulousain était condamné à mort, alors que ses confrères en avaient publié la nouvelle dès que la sentence a été connue. L’article est signé Ternisien, le pote à Ramadan, Alaoui, UOIF et à tout ce qui porte barbe, calotte, djellaba, hidjab, tchador, burka. L’article est glacial. Ce n’est pas la sentence de mort qui glace Ternisien, mais les paroles impudentes qu’aurait prononcées Redeker et qui, de ce fait, a amplement mérité à avoir, lui, son épouse et ses enfants, la gorge tranchée. Un éditorial de la rédaction daté du 1 octobre fait encore plus fort. Plus fort que Ternisien, il faut le faire ! Ce qui est révélé, c’est que Robert Redeker a été condamné à mort (nouvelle que tous les citoyens de la République citoyenne savaient le 1 octobre 2006) et qu’il ne l’a sans doute pas volé (sentence dont le bien fondé n’avait pas encore convaincu les citoyens de la République citoyenne). Ce qui est caché, c’est le nom du cheikh qui a prononcé la sentence. Pourtant, ce cheikh est connu de tous les services du Monde. Il a un nom, une œuvre, des responsabilités. Il se nomme Qaradawi, il est théologien et responsable d’un Conseil des musulmans d’Europe, il est milliardaire, il réside au Qatar et dans tous les lieux accueillants de la terre, où il y a des femmes faciles et vénales, il est le mentor des Frères musulmans et de l’UOIF, la branche française de cette organisation raciste, à qui Sarkozy a offert le CFCM, il est l’intime de Ramadan. Or, ce Ramadan, cette UOIF, ces Frères musulmans, ce Qaradawi, etc. sont les enfants chéris du Monde et de ses services, les petits chouchous de ces petits messieurs, leurs protégés, ceux que Le Monde couve, au cas où… Si la République citoyenne devenait islamique, les arrières seraient assurés. Déjà, en 1940, Le Temps, dont Le Monde a pris la suite (seul le nom a changé), caressait dans le sens du poil les armées ennemies qui défilaient victorieuses sur les Champs Elysées.

 

L’article qui a valu au philosophe Robert Redeker une condamnation à mort a été publié dans Le Figaro du 19 septembre. Ce n’est pas une analyse de fond, ni l’exposé argumenté d’une thèse, mais une réaction à plusieurs faits, à savoir : les meurtres gratuits de prêtres et de fidèles chrétiens et les destructions de bâtiments dits occidentaux qui, dans les pays musulmans, ont sanctionné la publication, dans un journal danois, de dessins ; et les destructions d’églises et le meurtre gratuit d’une vieille femme de 70 ans qui ont puni le Pape d’avoir dit à l’université de Ratisbonne ce qu’il n’a jamais dit. De ces faits, Redeker a tiré la conclusion que les musulmans cherchent à imposer aux Européens leurs propres normes en matière de censure, de silence obligatoire dans les rangs, de renoncement à toute pensée, de servitude imposée à tous, de barbarie, etc. : conclusion assez juste que Ternisien, Le Monde et les autres ont interprétée comme une critique sans fondement, injuste et scandaleuse de l’islam.

Jusqu’à ce que Robert Redeker soit condamné à mort pour avoir écrit ce qu’il a écrit, on aurait pu penser que sa conclusion était exagérée. Les avanies (c’est de ce terme que les anciens auteurs désignaient les mauvais traitements que les mahométans infligeaient aux chrétiens, juifs, tièdes ou incroyants) qu’il subit en confirment la justesse. S’il en était besoin, elles confirment aussi que les puissants de la seule Parole autorisée dans les media participent, au même titre que le cheikh Qaradawi, à l’entreprise d’asservissement que Robert Redeker a signalée et dont ils se font les complices.

 

 

 

04 octobre 2006

Indigène

 

 

 

 

 

C’est Rabelais qui le premier a introduit en français cet adjectif latin (Pantagruel, 1532), sans en changer le sens. En latin, indigena s’applique à des personnes qui vivent dans le pays dont elles sont originaires ; en français aussi. Voltaire l’emploie dans ce sens-là : "qui est établi de tout temps dans le pays où il habite" (1769, Essai sur les mœurs). Au XVIIIe siècle, la description de la nature progressant, cet adjectif s’est dit d’une plante ("originaire du pays où il se trouve") et d’un animal : ils sont ainsi distingués des plantes et des animaux exotiques.

Au XVIIIe siècle, cet adjectif est employé pour la première fois comme nom. Il désigne dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, quatrième édition) le "naturel d’un pays". Quelques années plus tard, il se dit de "la personne faisant partie d’une population qui était implantée dans un pays antérieurement à la colonisation". Au cours des deux derniers siècles, le sens d’indigène n’a pas changé. Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré y donne deux sens : "1° qui est originaire du pays" (animaux, productions, médicaments indigènes) et "2° qui est établi de tout temps en un pays, en parlant des nations". Ce sens est illustré d’un exemple éloquent tiré de Voltaire (Essai sur les mœurs) : "ce sont les peuples de l’Arabie proprement dite, qui étaient véritablement indigènes, c’est-à-dire qui, de temps immémorial, habitaient ce beau pays sans mélange d’aucune autre nation, sans avoir été jamais ni conquis, ni conquérants". Littré note que les habitants d’un village sont parfois nommés familièrement et par dérision des indigènes.

Les auteurs du Trésor de la langue française reprennent le classement établi par Littré. Indigène se rapporte aux choses (végétation indigène) et aux personnes (qui est originaire du pays où il habite) : dans ce dernier emploi, il s’oppose à étrangers, immigrants, conquérants. Quand il est un nom, indigène désigne les personnes natives du pays où elles vivent et où leurs ascendants ont vécu depuis une époque reculée.

 

De fait, en France, les indigènes sont ceux qui sont nommés parfois les Français de souche ou, tout simplement, les Français. Il n’y a pas d’autres indigènes qu’eux. Ils vivent dans le pays dont ils sont originaires depuis la nuit des temps. Ils sont indigènes au sens propre de ce terme, mais aussi dans le sens qui apparaît à la fin du XVIIIe siècle, au moment où s’observent les premiers faits de colonisation – c’est-à-dire le transport massif de populations d’un pays dans un autre. Les indigènes composent cette population qui était implantée en France antérieurement à l’arrivée massive de gens venus de pays tiers et organisés en colonies sur son sol.

 

Depuis deux décennies, les puissants de l’idéologie ont décidé de tenir les populations étrangères, venant de pays tiers, ou d’origine étrangère, récemment installées en France, pour des indigènes et même pour les seuls indigènes de France, les autres, les Français, les véritables indigènes, étant des intrus, des gêneurs ou des étrangers. Cette manipulation est manifeste dans la langue, où le mot indigène est utilisé comme une arme. Ceux qui transforment les mots en armes ont de qui tenir : le modèle, ce sont les nazis. Ces indigènes d’un nouveau genre sont nommés par les activistes de l’ultra-gauche gauchiste et gauchisante les indigènes de la république. Attention, ce n’est pas une désignation ironique : elle est à prendre au premier degré ou, comme on voudra, au pied de la lettre. Ces populations, toutes honorables qu’elles sont, ne sont en rien des indigènes. Elles sont composées d’étrangers, de colons, d’immigrants, de conquérants – d’indigènes non. C’est par abus qu’elles s’approprient la qualité d’indigènes ou qu’on les qualifie d’indigènes, sans doute pour qu’un jour, elles revendiquent à leur profit la loi du premier occupant et les droits qui y sont liés. De même, les beurs portant un uniforme dans le film de propagande Indigènes étaient, dans la réalité, entre 1943 et 1945, puis lors des guerres coloniales, les soldats de l’Armée d’Afrique, composée de Pieds-noirs et d’Européens et de soldats recrutés en effet parmi ceux que l’on appelait, à juste titre, quand ils se trouvaient dans leur pays, les indigènes : ils habitaient le pays (Maroc, Algérie, Tunisie, Mali, Sénégal) qui était celui de leurs parents et de leurs ancêtres depuis la nuit des temps. Mais débarqués en Italie et en France, ces soldats n’étaient plus des indigènes, pas plus que les soldats américains ou anglais qui ont foulé le sol de France à compter du 6 juin 1944.

De fait, ce nom est l’un des plus détestables qui soient : parce que, longtemps dans les colonies, il a été un terme de mépris et parce que, aujourd’hui, il fait l’objet d’une de ces manipulations historiques et idéologiques dont les ultras sont coutumiers, du type "parti des 75000 fusillés", "Mitterrand héros de la Résistance" ou, en 1981, "changer la vie".

 

 

03 octobre 2006

Revendication

 

 

 

 

 

 

Le mot est moderne, non pas par sa forme, mais par son sens. Les linguistes expliquent savamment que la forme de ce nom, ainsi que revendiquer, a été refaite à partir des deux mots latins, en usage dans le droit, rei vindicatio : "action de réclamer une chose". En français, il est attesté pour la première fois en 1506 dans le Nouveau Coutumier général comme terme de jurisprudence au sens de "action de réclamer une chose qui nous appartient et qui est entre les mains d’un autre". C’est ainsi qu'il est défini en 1762 dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "action de revendiquer", c’est-à-dire de "réclamer une chose qui nous appartient et qui est entre les mains d’un autre". Deux exemples l’illustrent : "revendication d’un terrain" et "exercer une action en revendication". Ils précisent aussi que ce nom "n’a d’usage qu’en style de pratique" (id est de jurisprudence). Cet autre exemple, cité dans l’article consacré à revendiquer, est éloquent : "revendiquer un livre, quelque partie d’un ouvrage, quand un autre s’en est déclaré l’auteur". La revendication est légitimée par un texte écrit ou par une coutume attestée. Elle a le droit pour elle.

Le mot, relativement ancien, a eu un emploi limité à la seule justice pendant trois siècles. Le sens a évolué, comme cela se passe souvent, par extension, la revendication en justice, fondée sur un droit, servant de modèles aux revendications sociales ou autres.  Les sens actuels datent de 1861 ("action de réclamer ce qu’on regarde comme un droit", Proudhon) et de 1927, comme terme de psychopathologie pour désigner un délire ou une psychose. Littré relève le premier de ces deux sens modernes dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle) à l’article revendication ("dans le langage général : action de réclamer ce que l'on regarde comme un droit", qu’il illustre de l’exemple "la revendication de la liberté, des droits politiques"). Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), distinguent aussi deux sens, celui qui est en usage dans le droit et le sens étendu : "il se dit aussi, dans le langage ordinaire, de l’action de réclamer ce qu’on regarde comme un droit". Dans la langue moderne, ce second sens éclipse le premier sens juridique ("action en justice par laquelle une personne fait reconnaître le droit de propriété qu’elle a sur un bien"), comme l’atteste l’article revendication du Trésor de la Langue française (1972-1994), où il est cité en premier : "1. action de revendiquer, de réclamer ce qui est considéré comme revenant de droit, comme dû, comme indispensable". Les synonymes en sont demande, exigence, prétention, réclamation. Les exemples sont revendication économique, politique, sociale, territoriale, revendication de justice, de liberté, de paix. Ce nom est même devenu l’oriflamme de la révolte chez les idéologues comme Jaurès (1911 : "quand la bourgeoisie s’est sentie menacée par la revendication propre du prolétariat, elle s’est ruée à de furieuses répressions") ou comme Martin du Gard (1913 : "Je vois l’extension monstrueuse des puissances de l’argent ; toutes les revendications les plus légitimes écrasées et maintenues sous sa tyrannie").

La modernité accordant tous les droits à tous et à chacun, "l’envie du pénal" multiplie les procès à l’infini. Tout est objet de revendications. A la clé, il y a dommages sonnants et réparations trébuchantes. Quand tous les droits, même ceux qui sont imaginaires, sont permis, il est naturel que revendications, employé au pluriel et dans un sens étendu, signifie "récriminations incessantes", comme chez Courteline (1893 : "en homme persécuté de revendications criardes, éternellement tiraillé entre ses bonnes intentions et l’impossibilité de les réaliser faute de capitaux suffisants…") et chez Duhamel (1933 : "parfois, la querelle expirait en radotages, en revendications rabâcheuses"). L’obsession revendicative finit même par se transformer en délire : c’est "l’attitude délirante chronique systématisée, caractérisée par une activité psychique polarisée vers l'obtention de satisfactions, de réparation pour des injustices supposées", comme l’écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française qui pensent bien en toute chose, citant pour attester la réalité de ce délire le psychologue Virel : "dans le délire de revendication, on constate une idée prévalente à forte charge affective orientée vers les recherches d’une satisfaction à obtenir".

On ne saurait mieux expliquer les succès furieux de ces revendications en tout genre et de toute espèce dans la France actuelle.

 

 

 

 

02 octobre 2006

Islamisme

 

 

 

Retour sur islamisme  

 

 

 

Ce nom apparaît pour la première fois en 1697 dans un ouvrage, Bibliothèque orientale (ou Dictionnaire universel contenant généralement tout ce qui regarde la connaissance des peuples de l’Orient, leurs histoires et traditions, véritables ou fabuleuses, leurs religions, sectes et politique, leurs gouvernements), dont l’auteur, dénommé Barthélemy d’Herbelot de Molainville fut longtemps, au Collège de France, titulaire de la chaire de langues orientales. C’est donc un mot savant et d’usage longtemps restreint. Herbelot, en 1697, n’aurait sans doute pas osé imaginer que ce mot factice devînt un jour populaire. Il est formé par adjonction du suffixe isme au nom islam. Le suffixe est français, le nom est emprunté à l’arabe : le mot obtenu n’existe pas en arabe, il est français. Herbelot l’a fabriqué pour intégrer le nom islam, devenu islamisme, à la série de noms désignant des religions et tous terminés par isme : christianisme, athéisme, catholicisme, protestantisme, hindouisme, bouddhisme, etc.

Il est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française à partir de la quatrième édition en 1762, toujours avec le même sens : "nom que prend le mahométisme". Il est précisé aussi que ce nom "se dit aussi relativement aux pays mahométans dans le même sens que chrétienté par rapport aux chrétiens". Dans la huitième édition (1935) de ce même Dictionnaire, la définition est, à quelques mots près, identique : "nom que l’on donne quelquefois au mahométisme" et "il se dit aussi relativement aux pays mahométans, dans le même sens que chrétienté par rapport aux pays chrétiens".

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe s.), reprend la définition de ce mot qu’il scinde en deux acceptions : "1° la religion de Mahomet" et "2° l’ensemble des pays où règne cette religion, dans le même sens que chrétienté par rapport aux pays chrétiens".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994, 16 volumes, des dizaines de milliers de pages) réduisent ces deux acceptions à une seule. De fait, ils reviennent à ce qui était la norme dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) et à la volonté d’Herbelot, qui a fabriqué ce mot. Dans le volume 10 (publié en 1983 – il y a donc vingt-trois ans, et non pas trois siècles), ils écrivent à l’entrée islamisme "religion des musulmans. Synonyme islam". Les exemples cités confirment la définition : "le pacha, d’après un texte du Koran qui était favorable à l’accusé, lui donna l’alternative ou d’être pendu une seconde fois, ou de se faire turc. Aboulias préféra ce dernier parti, et pratiqua pendant quelque temps l’islamisme" (Lamartine, 1835) ; "l’islamisme, par la plus flagrante contradiction, n’a-t-il pas vu dans son sein un développement de science purement rationaliste ?" (Renan, 1890) ; "après la conquête de Jérusalem par les Arabes, la plupart des Chrétiens durent se convertir à l’islamisme pour échapper aux supplices" (Adam, 1902).

Voilà ce qu’il en est d’islamisme.

Cependant, depuis quelques années, des idéologues, qui se plient aux diktats des muftis, imams, ayatollahs, cheikhs exerçant en France et en Europe, enjoignent de distinguer l’islamisme de l’islam, parce que ces hiérarques se sentiraient insultés ou stigmatisés ou victimes d’on ne sait quel complot quand ces deux mots sont synonymes. Il est des auteurs de dictionnaires, Petit Larousse par exemple, qui se sont soumis à l’injonction, à dire vrai menaçante. C’est aussi le cas des Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication). A islamisme, ils donnent, en dépit de l’histoire, deux sens : "1. Religion musulmane, islam" et "2. Mouvement politique et religieux prônant l'expansion de l'islam et la stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie publique et privée. Aujourd’hui, (ce mot) désigne plus particulièrement un mouvement politique et idéologique se réclamant des fondements de l’islam et qui peut prendre un caractère extrémiste". Les Académiciens ont accepté de raser les murs. En dépit de cela, ils ne tranchent pas le nœud gordien des liens étroits et serrés entre l’islamisme (dans le nouveau sens 2.) et l’islam. Pour eux, il est évident que les réalités désignées par ces deux noms sont si étroitement liées qu'elles ne peuvent pas être séparées. "Expansion de l'islam" et "stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie publique et privée" sont deux des fondements du droit musulman et deux des piliers de la politique islamique de l'Arabie saoudite, pays mosquée.

 

 

01 octobre 2006

Identité

 

 

 

 

 

 

Ce qui caractérise ce nom depuis trois siècles, c’est son succès croissant, tel qu’on peut l’établir à partir d’éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française. Les articles qui y sont consacrés sont de plus en plus longs d’une édition à l’autre. Dans la quatrième édition de ce dictionnaire (1762), la définition d’identité en expédiée une courte phrase : c’est "ce qui fait que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une". Dans la huitième édition (1935), l’article est quatre fois plus long ; aujourd’hui, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est deux fois long qu’en 1935 et alors qu’en 1762, identité avait une seule signification, élémentaire et même fruste, en 2006, les Académiciens y donnent quatre acceptions distinctes.

Quant au moteur de recherche Google, il propose plus de trente millions de pages quand il est interrogé sur l’identité. De deux lignes en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française à plus de trente millions de pages aujourd’hui : voilà qui donne une idée de l’extension quasiment à l’infini des emplois de ce nom. Non seulement les sens se sont multipliés (sans doute est-ce l’effet de la bureaucratisation croissante du monde, les bureaucraties étant soucieuses d’établir l’identité de leurs administrés, ressortissants, ayants droit, etc. et multipliant cartes et contrôles d’identité ?), mais encore le mot a changé de domaine. En 1762, il était confiné dans la didactique : c’était un mot de docteur ou de pédant. Il est aujourd’hui commun et général, aussi bien celui dans la bouche ou sous la plume des docteurs en sociologie et autres sciences sociales ou humaines de l’Université de Dijon que des jeunes de banlieue.

Ce nom est attesté au début du XIVe s. au sens de "ce qui fait qu’une chose ou une personne est la même qu’une autre et qu’il n’existe aucune différence entre elles" et cela, conformément au sens du nom latin identitas dont il est le calque et qui signifie "qualité de ce qui est le même", identitas étant dérivé de l’adjectif du latin classique idem au sens de "même" ou de "le même". C’est dans la seconde moitié du XVIIIe s et dans la première moitié du XIXe s (de 1756 à 1851) que le nom s’est enrichi de sens nouveaux, lesquels sont parfois une simple extension du premier sens : ainsi, en 1797, il est attesté au sens de "caractère de ce qui, sous divers noms ou aspects, ne fait qu’une seule et même chose" ; en 1756, chez Voltaire, au sens de "caractère de ce qui est permanent" et de "conscience de la persistance du moi". De la philosophie, le mot s’étend aux mathématiques, puis à la logique. Le sens administratif apparaît pendant les événements nommés Révolution, en 1801 exactement, alors que le général Bonaparte établit son pouvoir personnel : c’est le "fait qu’un individu est bien celui qu’il dit être ou présumé être". En 1881, il est décidé d’instituer une plaque d'identité annonciatrice des cartes d’identité modernes, lesquelles, longtemps, n’ont pas été obligatoires.

Si l’on exclut les emplois spécialisés en mathématiques, logique, médecine légale et administration, il apparaît que identité a deux sens principaux, nettement distincts, comme le montre clairement l’article identité du Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s.) de Littré. C’est la "qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une" et la "conscience qu’une personne a d’elle-même". Les deux sens, à savoir "l’exacte ressemblance entre des êtres, des choses qui ont une existence distincte" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et le "caractère de ce qui, dans un être, reste identique, permanent, et fonde son individualité" (ibidem), sont séparés par un fossé conceptuel. Un même terme désigne deux concepts. Voltaire en a eu conscience. Dans le Dictionnaire philosophique, il le définit de cette manière : "ce terme scientifique ne signifie que "même chose" : il pourrait être rendu en français par mêmeté". Dans le second sens, qui apparaît justement chez Voltaire en 1756, à savoir "conscience de la persistance du moi", ce n’est pas le concept de mêmeté qui nourrit ce terme, mais un autre concept que l’on peut désigner du terme d’ipséité, formé à partir du mot latin ipse, qui signifie "en personne", "lui-même", "elle-même". De la ressemblance entre deux ou plus de deux objets, personnes, grandeurs ou animaux, l’identité est transportée à un objet ou à une personne unique pour signifier la persistance dans le temps de cet objet ou de cette personne. Ce mot est enté sur deux concepts distincts : la mêmeté (ou ressemblance entre deux ou plus de deux objets ou personnes) et l’ipséité (ou conscience qu’a un individu de sa permanence dans le temps : il reste lui-même, il ne s’aliène pas à autrui, il sait qui il est). Voltaire écrit, pour illustrer ce dernier concept : "John Locke est le premier qui ait fait voir ce que c’est que l’identité et ce que c’est que d’être la même personne, le même soi" ou encore : "c’est la mémoire qui fait votre identité ; si vous avez perdu la mémoire, comment serez-vous le même homme ?".

Il est un emploi récent du nom identité que les sciences humaines et sociales ont introduit et généralisé dans la langue commune, en parlant de l’identité culturelle, des identités collectives ou de l’identité nationale. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ignorent ces emplois. Pourtant, dans les années 1960-1970, il était souvent question dans les discours savants ou idéologiques de l’identité culturelle ou religieuse, ou des identités collectives forgées au cours de l’histoire par une religion, une culture, une nation, une civilisation. En revanche, les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, les relèvent : "par analogie : l’identité culturelle d’un peuple, l’ensemble des traits qui le définissent, tels que sa langue, ses mœurs, ses croyances" et "identité nationale : conscience d’appartenir à une nation en tant que telle". La note que les Académiciens y consacrent est brève, mais elle a le mérite d’exister. Selon eux, le sens collectif est un développement par analogie du sens de "conscience de soi". L’hypothèse est vraisemblable. Mais le fait est que, dans les identités collectives, c’est la mêmeté, autrement dit la ressemblance entre les membres du groupe, qui prévaut sur l’ipséité ou la conscience que le groupe aurait de lui-même. L’identité culturelle est ce que les membres d’un groupe ont en commun : règles, normes, représentations, valeurs, langue, et elle suppose que les membres du groupe adhèrent tous aux règles, normes, langue, etc. qui définissent cette culture. En fait, dans ce concept, la mêmeté prime sur l’ipséité : ce qui est exigé d’un groupe humain, ce n’est pas qu’il soit lui-même, c’est que ses membres se conforment à un modèle, généralement élaboré par des idéologues.