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05 novembre 2006

Détonner

 

 

Détoner et détonner

 

 

 

Ces deux verbes homonymes se prononcent de la même manière. Ils se distinguent par l’orthographe.

Détoner a pour sens, selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) "émettre en un temps très bref un bruit plus ou moins violent qui rappelle celui du tonnerre", comme l’attestent les exemples "faire détoner un explosif", "faire détoner de la poudre", "les vins activés (dont les vins de Champagne) détonent, éclaboussent, puis meurent" et "ces chimistes considéraient comme un jeu puéril de faire détoner la nitroglycérine au moyen d’une amorce de fulminate de mercure" (Anatole France, 1908) ou, par métaphore, "se produire très brusquement", comme dans cet extrait de Duhamel : "soudain, de vieilles chicanes détonaient comme des bombes" (1933).

Détonner signifie "sortir de la bonne intonation et par conséquent chanter faux", comme dans la phrase de Maupassant "les voix fausses et pointues des femmes faisaient détonner les voix grasses des hommes" (1883) et, au figuré (par métaphore), "ne pas être en harmonie avec quelque chose ou quelqu’un", comme chez Huysmans : "vous avez toujours des comparaisons qui rappellent la caserne et des expressions qui n’ont rien de monastique, fit le père zélateur à ce frère dont l’allure de faubourien de Paris détonnait un peu dans le groupe" (1903).

Si ces deux verbes s’écrivent différemment, ce n’est pas seulement parce qu’ils n’ont pas le même sens, mais parce qu’ils ne sont pas formés de la même manière. Détoner (avec un seul n) est un emprunt. En latin, detonare signifie à la fois "tonner fortement" et "cesser de tonner" : il a donc deux sens sinon contraires, du moins opposés – ce qui est très rare dans quelque langue que ce soit et qui constitue, de fait, une espèce d’anomalie linguistique. En revanche, le verbe détonner est de formation française : au nom ton, ont été ajoutés à la fois le préfixe dé – et la désinence verbale – er. C’est pour marquer cette différence de formation que l’orthographe les distingue.

Dans l’histoire de la langue, cette distinction n’a pas toujours été observée. Ainsi, les Académiciens, que l’on pourrait croire respectueux de la norme, relèvent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), le seul verbe détoner, auquel ils donnent, non pas le sens de "émettre un bruit plus ou moins violent", mais celui de "sortir du ton qu’on doit garder pour bien chanter", comme l’attestent les exemples "il n’est pas maître de sa voix, il détone à tout moment", "il a l’oreille juste, il sent bien quand on détone", "il ne s’accorde pas avec les autres, il détone", et aussi, dans un sens figuré, à propos d’un ouvrage d’esprit, "s’écarter du ton juste ou du ton général", comme l’atteste l’exemple "il y a (dans cette œuvre) des choses qui détonent" (il y a des choses qui ne sont pas dans le goût général de l’ouvrage).

Cette "erreur" est corrigée dans les huitième et neuvième éditions (1932-1935 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Détoner est défini ainsi dans les deux éditions : "s’enflammer subitement avec bruit", "faire explosion" (1932-35) et ce sens est illustré par les exemples suivants : "faire détoner de la poudre", "faire détoner des explosifs" et "la nitroglycérine détone au choc". Quant au verbe détonner, il est défini dans ces deux mêmes éditions ainsi : "sortir du ton qu’on doit garder pour chanter juste" (exemple : "il n’a pas l'oreille juste, il détonne à tout moment") et, au figuré, "ne pas s’accorder avec ce qui est autour de soi, avec l’ensemble dont on fait partie" ou "produire un contraste désagréable", comme dans les exemples : "cet individu détonne dans un tel milieu", "sa tenue, ses propos détonnaient dans cette assemblée", "ces deux couleurs détonnent", "il y a dans ce livre des passages qui détonnent". Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens rappellent que ces deux verbes sont formés différemment : le premier est un emprunt au latin, le second est dérivé du nom ton.

Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré distingue nettement les deux verbes. Détoner, c’est "faire un bruit explosif" ; détonner, c’est "sortir du ton", "chanter faux" et "être ou faire disparate, en parlant des choses" ("il y a dans ce livre des pages qui détonnent"), alors que, dans la langue actuelle, détonner s’emploie aussi à propos des personnes ou de leur comportement. Littré est aussi le seul à distinguer détonation de détonnation (forme que les autres dictionnaires ignorent). La détonation est un "bruit plus ou moins violent qui se fait entendre, soit dans de rapides combinaisons ou décompositions chimiques, soit quand un corps change brusquement d’état ou de volume" ; la détonnation (est-ce un hapax ?) est "l’action de sortir du ton".

Pourtant, en dépit des efforts faits pour distinguer ces deux verbes, la controverse n’a jamais cessé aux XIXe et XXe siècle. On comprend pourquoi. L’orthographe sépare détoner de tonnerre auquel il est sémantiquement apparenté et détonner du nom intonation, alors que ces deux mots sont formés à partir du même nom ton. Napoléon Landais, dans son Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français (1834) écrit détonner au sens de "faire entendre un bruit très fort" par analogie avec tonner et il écrit détoner au sens de "sorti du ton" avec un seul n. Dans l’article détonation de son Dictionnaire, Littré aurait aimé "que détonation (explosion) s’écrivît détonnation, par analogie au radical tonnerre, et que détonner (sortir du ton) s’écrivît détoner, par analogie à intonation", comme l’ont écrit longtemps les Académiciens. Le débat porte sur une question de fond et que l’on peut résumer ainsi : sur quoi se fonder pour établir la bonne orthographe ou l’orthographe, sinon juste, du moins la moins décevante ? Les mots de sens proche auquel un mot peut être associé ou l’étymologie et la formation ? Si l’on fait prévaloir l’association entre détoner et tonnerre, il faut écrire détonner et détonnation avec deux n. Si l’on tient pour plus solide la formation, il faut écrire détoner et détonation avec un seul n, en dépit de tonnerre. Littré choisit l’étymologie : "le verbe latin detonare n’a qu’une n, écrit-il, de sorte que l’étymologie demande qu’on n’en mette qu’une ; et que, pour détonner, il est ordinaire que, dans ces cas, une consonne finale se double". Littré aurait dû écrire pour être plus clair : "dans le cas où un verbe est formé à partir d’un nom qui ne termine par on, comme sonner à partir de son".

La solution ne satisfait pas Littré : il subsiste entre détonner et intonation "une anomalie". Littré suggère que l’Académie adopte, pour fixer l’orthographe de ces verbes ou de ces noms dérivés de mots terminés, par exemple, par on (l’hésitation continue aujourd’hui : fonctionnaliste doit-il s’écrire avec un seul n ou deux n ?), le principe énoncé par deux grands grammairiens du XVIIIe s, Du Marsais et Duclos, et qui consiste en ceci : "on ne double pas les lettres qui ne se prononcent pas quand l’étymologie ne les exige pas". Il suggère donc, pour rapprocher détonner d’intonation, que l’on écrive détoner, avec un seul n, aussi bien pour chanter faux que pour émettre un bruit très fort. Littré est progressiste, il juge donc l’Académie conservatrice. Pourtant, il suggère aux Académiciens de suivre le principe le plus conservateur qui soit : "ils n’auraient d’ailleurs en bien des cas qu’à suivre l’orthographe du moyen âge, qui ne doublait pas les lettres".

La controverse continue au XXe siècle. Dupré, auteur en 1972 d’un excellent ouvrage sur les "difficultés de la langue français", juge absurde d’écrire avec deux n les termes de musique détonner, entonner et leurs dérivés, alors que intonation, tonal, tonalité ne prennent qu’un seul n. Il propose d’intervertir l’orthographe de ces deux verbes : détonner avec deux n réfèrerait à un phénomène naturel, comme le nom tonnerre, et détoner pour désignerait une explosion provoquée artificiellement. Le vers de Verlaine "sur le bois jaunissant où la bise détone" justifie ces débats. Est-ce que la bise émet un bruit d’explosion ? Ou chante-t-elle faux ?

 

 

 

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