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06 novembre 2006

Discriminer

 

 

 

 

 

En latin, le verbe discriminare a pour sens "séparer" ou "diviser". Ainsi, d’une route, on disait en latin qu’elle discrimine (sépare) une région ; ou d’une route éclairée par des torches, qu’elle "discrimine les champs contigus" : elle sépare nettement la route de ces champs.

C’est en 1876, dans le supplément que Littré a donné à son Dictionnaire de la Langue française, que le verbe discriminer, emprunté au latin, sous la forme du participe présent et adjectif discriminant, est attesté pour la première fois en français comme terme de mathématique. Voici la phrase que seuls les mathématiciens comprendront : "si on différentie une forme à k variables, le résultant de ces k dérivées prend le nom de discriminant de la forme x (fonctions homogènes à un nombre quelconque d’inconnues). Il n’est pas nécessaire d’avoir l’expression du discriminant pour construire la solutive".

C'est un verbe de la dernière modernité. Il n’est relevé dans aucune des huit éditions (1694-1935) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, à ce verbe, il est consacré un article dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Le sens n’est pas très différent du sens du verbe latin discriminare. C’est, disent les auteurs de ce Trésor, "différencier, en vue d’un traitement séparé, un élément des autres ou plusieurs éléments les uns des autres en (le ou les) identifiant comme distinct(s)". Il a pour synonyme le verbe distinguer. Ainsi on discrimine les problèmes, les rhumatismes infectieux, les choses, le granit, le lin, les visiteurs, les sujets normaux des sujets présentant un syndrome mental donné, etc.

Le drame est que ce verbe ressemble au verbe anglais to discriminate, attesté en anglais depuis 1638, et qui, lui, a les deux sens que voici : "discriminate ong thing from another, between two things : make, see a difference between. Can you discriminate good books from bad, discriminate between good and bad books" (distinguer une chose d’une d’autre, entre deux choses, faire ou voir une différence entre deux choses) ; et "discriminate against ; treat differently, make distinctions. Laws which do not discriminate against anyone, treat all people in the same way" (discriminer quelqu’un, le traiter différemment. Lois qui ne discriminent personne, qui traitent tout le monde de la même manière).

Autrement dit, discriminer quelqu’un, au sens de faire subir une discrimination, est un néologisme sémantique : c’est un sens étranger à la France, à son histoire, à sa civilisation. Ce sens propre à l’anglais a désigné les réalités juridiques de la ségrégation raciale spécifique des Etats-Unis d’Amérique ou de l’Afrique du Sud. En France, les discriminations sont interdites depuis deux siècles ou plus. Introduire en français ce sens pour en faire une réalité sociale de la France, c’est une escroquerie. Bien entendu, c’est ainsi qu’en usent sociologues et journalistes.

Alors que ce sens anglais est relevé dans le Trésor de la Langue française en "remarque" ("on rencontre dans la documentation un emploi absolu de discriminer avec une nuance péjorative, correspondant à discrimination") et que les auteurs de ce dictionnaire n’ont pas défini ce verbe comme infamant, les Académiciens, qui sont habituellement avisés, laissent accroire, à l’article discriminer de la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, que le verbe discriminer est français depuis toujours et que son sens discriminatoire, id est raciste, quand ce verbe s’applique à des personnes, serait son sens naturel et historique : "distinguer, établir une différence entre deux ou plusieurs personnes, deux ou plusieurs choses, d’après des caractères distinctifs". Il n’aurait pas été inconvenant de préciser que "établir une différence entre deux ou plusieurs personnes (…) d’après des caractères distinctifs", tels que l’origine, la couleur de la peau, les croyances, etc. est un sens étranger à la France et propre aux pays de langue anglaise et que l’importer pour le plaquer sans vergogne sur les réalités de la France est peut-être conforme aux règles du libre échange ou du commerce international, mais doublement inutile : la langue française est libéralement pourvue en monstres et la discrimination n’a pas de réalité en France.

Dire des mots impropres ou des formules obscures pour faire advenir des réalités qui n’existent pas, c’est de la magie. C’est sans doute ça, la sociologie.

 

 

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