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11 novembre 2006

Précaution

 

 

 

 

 

 

 

En latin, le nom praecautio est attesté une seule fois chez un médecin du Ve siècle. En revanche, le verbe dont il dérive, praecavere, est moins rare. Il semble même presque familier aux modernes, à cause du verbe cavere de l'inscription cave canem (attention au chien) qu'ont vue à Pompéi des millions de touristes. Ce verbe a pour sens "prévenir" ou "empêcher que quelque chose se produise", "se tenir sur ses gardes", "prendre ses précautions". C'est Montaigne qui, en 1580, dans les Essais, a introduit ce nom en français et en y donnant le sens de "disposition prise pour éviter un mal ou en atténuer l’effet", puis en 1588, celui de "manière d'agir prudente, circonspecte". Dans Dom Juan de Molière (1673), on rencontre pour la première fois l’expression par précaution. Il est un emploi éclairant attesté en 1726 chez un spécialiste de rhétorique. C’est précautions oratoires : "certains ménagements que l’orateur doit prendre pour ne point blesser la délicatesse de ceux devant qui ou de qui il parle".

Les Académiciens, dans les diverses éditions de leur Dictionnaire, donnent à précaution le même sens : c’est "ce qu’on fait par prévoyance pour ne pas tomber en quelque inconvénient et pour éviter quelque mal". Le mot "se prend aussi en général pour circonspection, ménagement, prudence". C’est dans les éditions des XIXe et XXe siècles que le sens rhétorique est relevé. Ainsi dans la huitième (1932-35) : "précautions oratoires : moyens détournés qu’on emploie pour se concilier la bienveillance de ses auditeurs, ou pour affaiblir des préventions qui seraient contraires à l’objet qu’on se propose".

Dans son Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, Littré n’apporte rien de nouveau à la définition de précaution. C’est "ce qu’on fait par prévoyance pour éviter un mal", la "circonspection" ou le "ménagement" et, en rhétorique, "toute forme de style par laquelle on cherche à éviter ce qu’il y a de blessant dans ce qu’on va dire". Littré précise que "la précaution se rapporte à l’euphémisme" et que "ce n’est pas une figure particulière".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) reprennent les définitions établies par leurs prédécesseurs : c’est la "prudence que l’on observe pour éviter ou atténuer un mal, un inconvénient, un désagrément ultérieur pressenti" ou la "disposition naturelle qui entraîne quelqu’un à être prudent et prévoyant en toutes circonstances". Le nom est employé aussi dans quelques contextes particulier : "avoir de la précaution" pour "agir sagement et prudemment" ; "être homme de précaution" (prévoyant, d’une sagesse prudente) ; "prendre ses précautions", euphémisme pour "se rendre aux toilettes avant que les circonstances ne l’interdisent" ou "pratiquer l’acte interrompu" et "précautions oratoires" : "prudence, ménagement de langage dont un orateur, un écrivain s’entoure pour ne pas risquer d'impressionner défavorablement son auditoire ou ses lecteurs".

Le sens de précaution ne soulève aucune difficulté et jamais ce mot n'est pris en mauvaise part. Il met en pratique, il réalise, l'antique vertu de prudence.

Dans le Trésor de la Langue française, il n’est pas relevé une seule occurrence de ce principe de précaution que l’on entend tous les jours et que l’on lit partout. La raison en est que principe de précaution est le dernier cri moderne. Il a été hurlé à la Conférence de Rio sur l’environnement (1992) et par la Commission européenne, laquelle, sagement, énonce que "le principe de précaution ne peut être invoqué que dans l’hypothèse d’un risque potentiel" et qu’il "ne peut en aucun cas justifier une prise de décision arbitraire". En février 2005, le Parlement français, le doigt sur la couture du pantalon, a ajouté à la Constitution de la Ve République une charte de l’environnement, dans laquelle le principe de précaution est guindé aussi haut qu’un principe constitutionnel. Diantre ! L’article 5 stipule ceci : "Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veilleront, par application du principe de précaution, et dans leurs domaines d’attribution, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage".

Le principe de précaution invoqué dans les textes réglementaires ne se rapporte qu'au seul "environnement" : rien n'est dit des hommes, de leur identité, de ce qu'ils sont. Seules les herbes et les petites bêtes sont dignes que l'Etat fasse preuve de prudence à leur encontre : les hommes, eux, surtout s'ils sont âgés ou qu'ils soient des enfants ou qu'ils ne soient pas de la bonne origine, n'ont rien à attendre de l'Etat, sinon son imprudence, son impéritie, son imprévoyance, son manque de discernement. Le principe de précaution ne tient pas seulement de la précaution oratoire. Hélas, il inspire mesures, décisions, lois, règlements, etc. Dès lors, on comprend qu’un scarabée ait le pouvoir d’arrêter une autoroute ou qu’une herbe rare interdise la construction d’une usine. Le principe de précaution étant la Constitution, la France risque dans un proche avenir de ne plus être couverte que d’herbes folles et de ne plus être parcourue que par des scarabées.

 

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