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12 novembre 2006

Distinction

 

 

 

 

 

En latin, le nom distinctio, dérivé du verbe distinguere, est l’action de faire une différence entre deux choses ou de distinguer le vrai du faux. C’est dans ce sens qu’il est attesté en français au XIIe s. : "état de ce qui est distingué, différencié" (1170), puis au sens de "subtilités de l’esprit" (1585). Le jugement qui distingue le vrai du faux étant une des expressions les plus éloquentes de l’intelligence humaine, il a servi à distinguer les hommes : en 1670, la distinction est le sens de "supériorité qui place au-dessus du commun".

Ces sens sont relevés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Une distinction est une division, une séparation, une différence, comme dans ces exemples : "écrire sans distinction de chapitres", "bible imprimée sans distinction de versets", "faire distinction de l’ami et de l’ennemi", "faire la distinction des droits de quelqu’un d’avec ceux d’un autre", "on a tout passé au fil de l’épée, sans distinction d’âge ni de sexe". Outre cela, c’est aussi une préférence, une prérogative, une singularité avantageuse, comme le montrent les exemples : "aimer les distinctions", "traiter quelqu’un avec distinction", "les distinctions plaisent à celui qui les reçoit et offensent les autres". Dans cette édition, les Académiciens relèvent aussi un sens en usage en logique et dans le jargon des écoles, désuet de nos jours, celui de "explication de divers sens qu’une proposition peut recevoir".

Au XIXe siècle, quand commence, dans la langue et partout ailleurs, la longue domination du social, substitut de la religion, distinction prend le sens de "manières élégantes dans le langage ou la tenue" (1831, Balzac). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, ajoute aux sens recensés par les Académiciens français ce nouveau sens social. C’est "ce qui, dans la tenue, a un caractère d’élégance, de noblesse et de bon ton", comme dans "un air de distinction" et "la distinction des manières". Littré note que "ce sens paraît être récent, car on ne le trouve pas dans les auteurs anciens". De fait, il est attesté pour la première fois en 1831 dans un roman de Balzac.

Dans les huitième et neuvième éditions (1932 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens sont clairement exposés : "action de séparer nettement une chose d’une autre", "séparation des divers sens qu’une proposition peut recevoir", "action de mettre une différence entre des personnes ou des choses ou d’avoir égard à la différence qui est entre elles", "prérogative, honneur, marque de préférence, d’estime, d’égard", "bon ton, élégance, dignité des manières".

 

Or, depuis que Bourdieu a piétiné la culture de France, pour que rien n’y pousse plus, le nom distinction est devenu un synonyme de culture. Plus exactement, Bourdieu réduit la culture à une simple marque de distinction, c’est-à-dire à pas grand-chose : de pauvres préjugés sociaux, presque aussi sots que Bourdieu soi-même. Quand on consulte un dictionnaire, on comprend, à lire les sens déplaisants qui sont donnés à distinction, que ce mot ait désigné ce que les sociologues honnissent plus que tout, à savoir la culture des arts, des lettres et des sciences. Dans le Trésor de la Langue française, ce nom a tout pour, comme disent les jeunes, faire "gerber". C’est la singularité ou la supériorité qui place quelqu’un ou quelque chose à part ou au-dessus des autres. Certes il est précisé que ce sens est vieilli. Cela n’empêche pas qu’il soit illustré de l’exemple "la distinction de la naissance" : de cela, on est en droit d’inférer que la distinction appartiendrait en propre aux aristocrates – donc à une "classe nuisible", pour parler bourdivin. Les synonymes en sont éclat et grandeur. Un autre sens relevé, usuel celui-là, est "marque d’honneur qui distingue le mérite ou le rang d’une personne et la désigne à l’attention respectueuse d’autrui". Les synonymes sont faveur, privilège, prérogative. L’exemple qui illustre ce sens atteste le caractère déplaisant et antisocial de ces distinctions. "La maréchale était la personne la plus infatuée de l’avantage d’une haute naissance, et des distinctions attachées à son rang". La distinction, ce sont aussi des "manières élégantes dans le langage, la tenue qui distinguent une personne des autres". Les exemples cités dans le Trésor de la Langue française sont tous dévalorisants : "une femme aristocratique et son sourire fin, la distinction de ses manières et son respect d’elle-même m’enchantent" (Balzac) ou "une gentille jeune fille, qui se piquait de distinction aristocratique" (Rolland), "les étrangers de distinction ont rempli mes salons magnifiquement décorés" (Chateaubriand), "j’ai fréquenté plusieurs anglais de distinction" (About).

A l’aune de ces définitions et exemples, on peut évaluer l’ampleur du mépris que le démocrate Bourdieu portait à la culture, qu’il entend comme une somme de préjugés stupides propres à des aristocrates bornés et imbus de leur race. Ce qui est ahurissant, c’est que Bourdieu n’a pas exprimé ses thèses en 1450, quand existait une vraie noblesse, sotte et inculte, mais dans les années 1960-70 : près de deux siècles après que les nobles ont renoncé à leurs privilèges (nuit du 4 août 1789) et sont devenus des citoyens comme les autres. Pourtant Bourdieu a beau haïr la noblesse disparue, plus que Lénine, par exemple, ne la haïssait, il n’en continuait pas moins à manger avec une fourchette, dans sa propre assiette, comme les aristocrates l’ont appris aux Français, bourgeois et paysans, et non à se servir de nourriture à pleines mains directement dans un plat collectif. La haine de la noblesse ne suffit pas à faire de lui un démocrate. S’il est une institution aristocratique, c’est le Collège de France. Or, Bourdieu a tant fait des mains et des dents qu’il a fini, à force de brigues, par se faire élire dans ce palais, d’où il a criblé de ses piques la malheureuse culture et tous ceux qui, démocrates et hommes du peuple, s’y adonnaient, non pas parce que cette culture n’avait pas de valeur en soi, mais parce que, selon Bourdieu, elle aurait été la marque aristocratique d’une distinction de sang, transmise à la naissance de père à fils ou de mère à fille.

 


 

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