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15 novembre 2006

Cesse

 

 

 

 

 

Le nom féminin cesse, déverbal de cesser, est un vieux mot français qui est attesté dès le XIIe siècle au sens de " fin " dans ne prendre cesse (ne pas prendre fin) et, en 1450, dans sans nulle cesse au sens de " sans arrêt ". La concurrence de fin (de finir) a restreint l’emploi de ce nom à quelques locutions figées : sans cesse ou n’avoir pas de cesse que

Les anciens dictionnaires notent ces emplois restreints. Les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), remarquent que l’article " ne se met jamais devant cesse " (la cesse ne se dit plus et ne s’est peut-être jamais dit, puisque, dans l’ancienne langue française, les articles n’étaient pas obligatoires) et que le nom " n’a d’usage qu’en cette seule phrase (ils veulent dire en cette seule locution adverbiale) sans cesse ". Sans cesse signifie " toujours ", " continuellement ", " sans fin " comme dans " parler sans cesse " ou " travailler sans cesse ". Ils notent aussi l’emploi de la locution familière " n’avoir point de cesse " pour dire " ne cesser point ".

Dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré donne à cesse le sens de " fin ", " relâche ". Il note aussi que ce mot " tombe peu à peu hors de l’usage " et qu’il " n’est plus guère usité que dans les locutions " n’avoir pas de cesse " et " sans cesse ", comme dans " parler, travailler sans cesse " (ce sont les exemples cités par les Académiciens). Pour illustrer " n’avoir pas de cesse ", il cite les exemples " il n’a ni repos ni cesse ", " sa haine contre vous n’aurait jamais de cesse " (Tristan) et " O cruauté du sort qui n’a jamais de cesse ! " (Racan) ou des exemples extraits d’auteurs du XVIe s. : " Or sus, esprit, temps est (il est temps) que (tu) donnes cesse à ta douleur et fâcheuse tristesse " (Marot), " je ne l’ay plus, par mort il a pris cesse " (Marot) et " ce pendant ma détresse ne prendra fin ne cesse que par vous, sa maîtresse " (Saint-Gelais).

Dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire (1932-35 et en cours de publication), les Académiciens reprennent la définition qui apparaît dans la quatrième édition de 1762 : " le fait de cesser " ; le mot " s’emploie toujours sans article et seulement dans les expressions " sans cesse " et n’avoir point de cesse " (1932-35) et " le fait de cesser ", " seulement dans quelques locutions " n’avoir point de cesse que ", " n’avoir ni repos ni cesse " (ni repos ni répit), comme dans " travailler sans repos ni cesse ", " sans cesse, sans arrêt, sans relâche ", " il parle sans cesse ", " il pleut sans cesse depuis trois jours ".
Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) reprennent ces définitions. Ils notent que cesse " s’emploie sans article " et qu’il signifie " fait de cesser ", " répit ", " arrêt ". Comme Littré, mais à la différence des Académiciens, ils citent des écrivains modernes qui emploient ce nom : Arnoux (" nous n’avons pas une minute de cesse ", 1946) et Giono (1929 : " A force vint l’aube, puis, dix heures du matin qui était notre heure de cesse, et on s’arrêta pour aller dormir ".

 

Ce qui est source de difficulté, c’est l’expression " n’avoir point (ou pas) de cesse ". Les Académiciens en 1762, 1932 et aujourd’hui encore font de cette expression un synonyme de " ne pas (ou point) cesser ", ce qui est inexact ou source d’ambiguïté, comme le montrent les exemples qui illustrent ce sens. En 1762 et 1932 : " il n’aura point de cesse que vous ne lui ayez donné ce qu’il demande " ; dans la neuvième édition (en cours de publication) : " il n’aura point de cesse qu’il n’ait obtenu cette place ". L’expression n’est pas à proprement parler " n’avoir pas de cesse ", mais " n’avoir pas de cesse que … ne ", comme le montrent, à juste titre, les auteurs du Trésor de la langue française : " n’avoir (pas ou point) de cesse que + subj. + (ne) ", expression dont ils définissent le sens ainsi : " ne pas avoir de repos avant que ". Les exemples cités dans tous les dictionnaires, aussi bien ceux de l’Académie que celui de Littré ou le Trésor de la Langue française, confirment la justesse de cette analyse. Ainsi de Sainte-Beuve (1842 ) : " il n’eut point de cesse qu’il ne l’eût institué " (il n’eut point de repos ou de répit avant qu’il ne l’eût institué ou il s’arrêta quand il l’eut institué) ; de La Fontaine : " Le démon n’a point de cesse qu’il n’ait mis le fil sous la presse " (il ne s’arrête pas avant d’avoir mis le fil sous la presse) ; dans le Dictionnaire de l’Académie française : " il n’aura point de cesse que vous ne lui ayez donné ce qu’il demande " (il cessera de vous importuner quand il aura obtenu ce qu’il demande). Ce sens a été clairement établi par les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : " n’avoir point de cesse que " signifie " ne pas cesser " (ce qui est inexact) et " ne pas trouver le repos avant que " (ce qui est juste), comme l’illustre la phrase " il n’aura point de cesse qu’il n’ait obtenu cette place ". C’est dans ce sens que Proust emploie cette expression dans La Prisonnière (1922) : " Nous n’avons de cesse que nous puissions expérimenter si la fière jeune fille au bord de la mer, si la vendeuse à cheval sur le qu’en-dira-t-on, si la distraite marchande de fruits ne sont pas susceptibles, à la suite de manèges adroits de notre part, de laisser fléchir leur attitude rectiligne …". Il existe une variante de cette expression, que citent les auteurs du Trésor de la Langue française. C’est " ne (pas) connaître de cesse que + (ne) ", comme dans l’exemple de Verlaine : " mais l’État voyait cela d’un mauvais œil et ne connut de cesse qu’il n’eût tiré d’où ? un affreux bonhomme… " (1896).

Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est l’emploi assez fréquent l’expression " n’avoir de cesse de ", comme dans les exemples " il n’a de cesse de critiquer ", " il n’a de cesse de protester ". Il est clair que dans ces exemples, l’expression a pour sens " ne pas cesser de ". Autrement dit, elle a un sens opposé à celui de " n’avoir de cesse que … ne ". C’est la construction " n’avoir de cesse de " qui est fautive. Elle est consécutive à la contamination de l’expression relevée dans tous les dictionnaires par la construction du verbe cesser ou ne pas cesser de faire quelque chose. Le sens de " il n’a de cesse de protester " n’est pas " il ne cesse pas de protester ", mais " il continuera de protester tant qu’il n’aura pas obtenu satisfaction " ou " il ne s’arrêtera pas avant qu’il n’ait obtenu réparation ".

 

 

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