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19 novembre 2006

Exploitation

 

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe exploiter, est attesté pour la première fois en 1340. Il a alors un sens juridique. C’est une "saisie". Cet emploi n’est pas incongru, puisque exploit a longtemps signifié, et signifie encore, "acte" accompli par un huissier pour faire appliquer une décision de justice : ce peut être une assignation, une notification, une saisie, etc. Ce n’est qu’en 1662, assez récemment donc, que ce terme de droit a pris un sens économique. Dans les Lettres, instructions et mémoires de Colbert, secrétaire d’Etat de Louis XIV, il désigne "l’action d’exploiter, de faire valoir une chose". On sait peut-être, en dépit de la très mauvaise réputation qui lui est faite, que Colbert est aussi éloigné au colbertisme dont il est accusé (le colbertisme serait un léninisme d’Etat avant l’heure) que Descartes ne l’est du cartésianisme (ce serait la récitation de quelques dogmes sclérosés et racornis). En 1776, le nom qui signifie "action d’exploiter" désigne, comme cela se produit fréquemment en français, le lieu où se fait l’action : "le bien exploité, le lieu où se fait la mise en valeur de ce bien" (in Encyclopédie de d’Alembert et Diderot). Il est enregistré assez tardivement dans le Dictionnaire de l’Académie française : en 1798, dans la cinquième édition. De ce retard, on peut inférer que ce nom a longtemps été d’un usage restreint.

Jusqu’en 1832, exploitation a un sens neutre : à la mise en valeur économique d’un bien quelconque ne se mêle aucune morale. C’est Say, un spécialiste d’économie politique, qui y introduit le Mal, en l’employant dans le sens de "action de tirer de quelque chose ou de quelqu’un un profit illicite ou excessif" : d’où la célèbre exploitation de l'homme par l'homme. Les Académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire exposent d’abord le sens neutre ("action d’exploiter, de faire valoir une chose, en tirer le profit du produit", comme dans "l’exploitation d’un domaine", "la ferme a de beaux bâtiments d’exploitation", "l’exploitation des bois, d’une mine, d’un chemin de fer") ; puis le sens partial : "au figuré, il signifie action de tirer de quelque chose un profit illicite ou excessif", comme dans "il y a abus, c’est une véritable exploitation" et "exploitation de la crédulité publique". Dans son Dictionnaire de la langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), Littré relève les deux sens favorables et défavorables, suivant que l’exploitation porte sur les choses ou sur les hommes ou suivant qu’elle est économique ou sociale : "action d’exploiter des terres, des bois, une mine, etc." et "en un sens défavorable, exploitation d’un homme, le profit excessif que l’on en tire en l’employant", sens qui est illustré par cet exemple éloquent : "l’exploitation de l’homme par l’homme est une chose odieuse, anti-sociale ; et il me semble qu’à mon égard vous en avez un peu abusé".

Alors que le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) reste discret sur le sens défavorable d’exploitation exposé en annexe ("figuré et péjoratif : action de tirer abusivement profit de") et illustré de "l’exploitation de la crédulité publique" et de "Proudhon a dénoncé l’exploitation de l’homme par l’homme", le Trésor de la Langue française (1972-94) s’attarde longuement sur le sens figuré et péjoratif : "action de tirer abusivement profit de quelqu’un ou de quelque chose" : de la crédulité, du public, de la femme, de ses maîtresses, etc. et plus particulièrement sur la version marxiste de l’exploitation : celle de l’homme par l’homme et l’exploitation capitaliste, comme si les auteurs du Trésor, tous fonctionnaires du CNRS ou de l’Université, avaient été rémunérés pour rédiger, non un thesaurus de la langue française, mais une encyclopédie du marxisme et du léninisme. Un court exemple aurait suffi pour illustrer ces sens minuscules. Au lieu de cela, il est infligé aux lecteurs un vrai cours de marxisme dans une langue de bois, morte aujourd’hui, mais qui semblait vivante aux lexicographes et autres docteurs de l’université des années 1970. L’engagement idéologique est diabolique. Il est assez puissant pour amener des fonctionnaires de l’Etat à transformer un article de dictionnaire en pensum de propagande.

On ne peut pas résister au plaisir de reproduire in extenso ces citations qui illustrent l’exploitation par le marxisme de la crédulité des (pseudo) savants. Dans la langue marxiste, l’exploitation de l’homme par l’homme est le "rapport socio-économique fondamental consistant en ce que les hommes démunis de moyens de production doivent travailler en partie gratuitement au profit des possesseurs des moyens de production", tandis que l’exploitation capitaliste est - la distinction est subtilissime -, la "forme historique de l’exploitation de l’homme par l’homme consistant, sur la base du travail salarié, à utiliser la force de travail pour produire la plus-value". De nombreuses phrases sont citées, non pas pour illustrer le sens de ce mot, mais pour essayer de faire accroire qu’il est l’œuvre de Satan : "exploitation de la classe laborieuse", "du droit de la force sont dérivés l’exploitation de l’homme par l’homme, autrement dit le servage, l’usure, (...) en un mot la propriété" (Proudhon), "l’argent qui favorise l’exploitation du travailleur (...) en réduisant son salaire à la plus petite somme dont il a besoin pour ne pas mourir de faim" (Zola), "il faut abolir toute différence de classe en transportant à l’ensemble des citoyens, à la communauté organisée, la propriété des moyens de production et de vie qui sont, aujourd’hui, aux mains d’une classe, une force d’exploitation et d’oppression" (Jaurès), "l’exploitation bourgeoise et capitaliste ayant atteint la limite de tolérance vitale des classes exploitées, la guerre civile latente entre les classes se dénoue enfin par l’effondrement violent de la bourgeoisie" (Jaurès), "le travail le plus pénible peut être accompagné de joie dès que le travailleur sait pouvoir goûter le fruit de sa peine ; la malédiction commence avec l’exploitation de ce travail par un autrui mystérieux qui ne connaît du travailleur que son rendement" (Gide).

Les docteurs de l’université réussissent, sous le couvert de la science, l’exploit de transformer le Trésor de la Langue française en un thésaurus de l’ânerie marxiste, comme s’ils voulaient que la postérité retienne d’eux qu’ils en étaient les plus beaux spécimens.

 

 

 

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