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20 novembre 2006

Exclusion

 

 

 

 

 

En latin, exclusio, du verbe excludere, "ne pas laisser entrer", "ne pas admettre", "faire sortir", "éloigner", "chasser", a pour sens "action d’éloigner" quelqu'un ou quelque chose. Le nom exclusion est attesté dans la première moitié du XIVe siècle, mais il est très rarement employé jusqu’au XVIIe siècle. En 1662, La Rochefoucauld l’emploie dans le sens de "action de tenir quelqu’un à l’écart, de le repousser". Longtemps, le mot n’a pas eu de sens social ou sociologique, malgré les apparences. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est défini ainsi : "déclaration par laquelle on exclut quelqu’un de quelque honneur, charge, dignité, prétention, assemblée, etc.". A un lecteur moderne formaté à tout socialiser, cette exclusion semble sociale. Pourtant, cet anachronisme est dû à l’illusion rétrospective. L’exemple "il ne saurait être pape, car il a l’exclusion des couronnes" (les souverains s’opposent à ce qu’il soit élu pape) prouve que l’exclusion, au XVIIIe s, n’avait rien de social. Il en va de même au XIXe siècle. Littré illustre le sens "action d’exclure" par une phrase de Voltaire "je vous souhaite, dans votre retraite, des journées remplies, des amis qui pensent, l’exclusion des sots et une bonne santé" ou "Louis le Jeune ayant donné l’exclusion à un de ses sujets pour l'évêché de Bourges". Les autres emplois appartiennent au domaine intellectuel, où exclusion signifie "incompatibilité" (entre deux hypothèses), "caractère exclusif" (de telle ou telle idée ou méthode) ou "mode de solution des problèmes fondé sur ce qu’on exclut successivement les inconnues".

C’est au XXe siècle que le nom exclusion s’emploie pour désigner une réalité sociale. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ce mot est défini, de façon assez vague, comme "l’action d’exclure" ou "le fait d’être exclu" : la définition, bénigne, peut s’appliquer à des actions ou des faits variés. En revanche, les exemples montrent l’emprise croissante du social dans le sens de ce mot : ainsi "exclusion injuste" et "cette exclusion ne s’appliqua d’abord qu’à quelques personnes, mais on l’étendit ensuite à beaucoup d’autres". Dans la neuvième édition de ce même Dictionnaire (en cours de publication), exclusion n’a plus qu’un sens social, sauf dans la locution à l’exclusion de. C’est "l’action de renvoyer, de chasser quelqu’un d’un lieu, d’un corps, d’un groupe, d’une organisation" ("engager une procédure d’exclusion", "un élève menacé d’exclusion") et, par extension, une "mise à l’écart" ("être victime d’une exclusion injustifiée"). Dans le Trésor de la Langue française, se célèbre l’assomption du social. L’exclusion y est définie comme "l’éviction de quelqu’un ou de quelque chose, d’un lieu où il avait primitivement accès, d’un groupe ou d’un ensemble auquel il appartenait" et aussi comme "l’interdiction à quelqu’un d’accéder dans un lieu ou à une position, procédé qui vise à tenir à l’écart quelqu’un ou quelque chose".

L’acmé est atteint dans la loi que Madame Aubry, celle des 35 heures, a formée pour exclure l’exclusion et la mettre définitivement à l’écart de la société – ce en quoi, on s’en doute, la loi n’a eu aucun effet, sinon verbal, celui de faire parler les ânes pendant vingt ans. La société étant un tout engobant, il n’est plus toléré que des individus restassent à l’écart de ce tout et n’y fusionnassent pas. De tous les discours proférés par ceux qui, sans vergogne, ont exclu de France deux millions de malheureux Français en les obligeant à aller chercher fortune ailleurs, à Londres ou à San Francisco, les envolées lyriques contre le diable grimé en exclusion fictive sont sans aucun doute ce qu’il y a eu de plus cocasse au cours des trente dernières années.

 

 

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