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22 novembre 2006

Instruction

 

 

 

 

 

En latin, instructio, auquel a été emprunté instruction, est l’action de disposer quelque chose dans un lieu quelconque. En "bas" latin ou en latin tardif, il a pour sens "action d’instruire" et "enseignement".

En 1320, il est attesté pour la première fois en français non pas dans le sens latin ("enseignement"), mais dans celui de "directive" : ce sont les ordres donnés par un supérieur à ses subordonnés et, quand il est employé au pluriel, à partir du début du XVIe siècle, ce nom désigne les "ordres et renseignements donnés (par le souverain ou ses ministres) à un ambassadeur" (ou à un envoyé quelconque), et qui définissent l’objet ou le cadre de sa mission ou de son ambassade. Instruction est en usage dans la langue de l'informatique depuis 1968.

C’est à la fin du XVe siècle (un siècle et demi après la première attestation) qu’instruction commence à s’employer dans le sens latin, qui est aussi l’un des trois sens modernes : "action de communiquer à quelqu’un des connaissances". Montaigne l’emploie dans l’expression sans aucune instruction de lettres avec le sens de "savoir acquis par l’étude".

Le troisième sens, celui qui est en usage dans le droit et la justice et qui équivaut à inquisition ou enquête, apparaît assez tard (1636, instruction de procès) ; et c’est au début du XIXe s. que les juges chargés d’instruire une affaire criminelle (à charge ou à décharge) sont nommés juges d’instruction. L’inquisition ayant laissé des souvenirs horribles en Europe, il ne pouvait être question de ressusciter ce mot, même dans le sens précis d’enquête, pour en affubler des juges : c’eût été leur ôter tout crédit et les désigner à la vindicte du public, avant même que leur enquête n’ait commencé.

Ces trois sens sont relevés et exposés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française : d’abord "éducation" ("l’instruction de la jeunesse, des enfants") et "préceptes qu’on donne pour instruire" ; ensuite "on dit aussi l’instruction d’un procès pour dire tout ce qui est nécessaire pour mettre un procès en état d’être jugé" ; enfin "ordres et les mémoires qu’un prince donne à son ambassadeur, à son envoyé ou à ceux qu’il charge de quelque commission".

C’est ainsi que Littré dans son Dictionnaire de la langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe s, définit instruction : d’abord "action d’enseigner diverses connaissances", "savoir, connaissances, précepte donnés pour instruire" ; ensuite "ordres", "avis", "explications qu’une personne donne à une autre pour la conduite de quelque affaire, de quelque entreprise, et dans ce sens il s’emploie surtout au pluriel" ; enfin, comme terme de jurisprudence, "ensemble des formalités et des informations nécessaires pour mettre une cause, une affaire civile ou criminelle en état d’être jugée".

Littré était républicain et positiviste. Il croyait dans les vertus du savoir. Il pensait que les hommes s’amenderaient, seraient moins brutaux et plus honnêtes, agiraient en toute occasion raisonnablement, s’ils avaient accès au savoir, à la science, aux connaissances. Il exprime ses idées et ses préférences idéologiques dans l’article qu’il consacre à l’instruction. Il ne rédige pas un article de dictionnaire, mais un hymne raisonnable. Il illustre le sens scolaire par "instruction primaire, instruction secondaire, instruction professionnelle, répandre le bienfait de l’instruction, instruction obligatoire et gratuite, système de distribution de l’instruction, dans lequel on oblige tous les enfants à fréquenter l’école, les dispensant de toute rétribution, l’instruction publique, celle que l’État distribue au public par l'intermédiaire de certains corps, le ministre de l’instruction publique et absolument, l’Instruction publique, le ministère de l'instruction publique, employé à l’Instruction publique". Littré précise que, dans ce dernier sens, "on met un I majuscule" à Instruction publique.

Ces convictions sont des "illusions perdues". Les Modernes ne les partagent plus. Ils ne croient plus dans les bienfaits du savoir, mais dans ceux de "l’éducation", surtout quand elle est, comme chez les fascistes, "nationale" - c’est-à-dire dans des comportements imposés, dans une morale bien pensante assénée, dans le dressage verbal à une langue fade et sans aspérités, dans les automatismes acquis.

 

 

21 novembre 2006

Populo

 

 

 

 

 

Ce nom est attesté à la fin du XVe s. Dérivé, comme poupée ou poupon, du latin populaire puppa, il a le sens, désuet aujourd’hui, de "petit enfant". De 1694 à 1835, il est enregistré dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française au sens de "petit enfant gras et potelé". En 1762, l’article populo est rédigé ainsi : "terme populaire, qui se dit d’un petit enfant gras et potelé". L’exemple qui l’illustre est "voilà un joli petit populo". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), populo est mentionné comme vieux et il est défini ainsi : "petit enfant". Deux citations illustrent ce sens : "ces pertes-là (des enfants qui meurent) se réparent, et tant qu’il y aura sur la terre des hussards de mon calibre, et de jolies cocottes, un populo de plus ou de moins ne sera pas une affaire" (1809) et "je suis marié, j’ai trois populos" (Berlioz, 1859).

C’est ce sens qui est donné à populo dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe s). Populo est relevé comme un terme familier dont le sens est "petit enfant gras et potelé". Les exemples sont "un joli petit populo", "une bande de petits populos", l’expression "elle a fait un populo", dont Littré précise qu’elle "se dit d’une fille qui a fait une faute". Très étrangement, Littré est le seul qui enregistre le sens "ancien nom d’une liqueur de table", l’illustrant d’une citation de Patin, auteur du XVIIe s : "du vin d’Espagne, du rossolis et du populo".

 

A partir de 1866, il est attesté un second emploi de populo qui n’a rien en commun avec le premier : c’est, dans l’argot des bourgeois, le mot condescendant qui désigne le peuple. Il est dérivé de l’adjectif populaire, le suffixe – aire étant remplacé par – o. Ce mécanisme de formation est commun : socialo, aristo, apéro, facho, métallo, etc. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), ce mot, mentionné comme populaire ou familier, est relevé avec deux sens, l’un péjoratif (il a pour sens "peuple" et c’est un synonyme de populace), l’autre neutre : il signifie "foule", "multitude". Le premier sens est illustré par des phrases qui, généralement, ont un lien avec la politique : "flatter le populo", "il faisait l’admiration du populo avec ses larges épaules", "mais dites-moi donc à quoi il peut servir not’ député, un gros salaud qui est déjà millionnaire et qui se tape la tête avec l’argent du Populo", "les jeunes socialistes qu’il pouvait y avoir à Doncières quand j’y étais, mais que je ne connaissais pas parce qu’ils ne fréquentaient pas le milieu de Saint-Loup, purent se rendre compte que les officiers de ce milieu n’étaient nullement des "aristos" dans l’acception hautainement fière et bassement jouisseuse que le "populo", les officiers sortis du rang, les francs-maçons donnaient à ce surnom" (Proust, 1922). Les phrases qui illustrent le sens neutre de "multitude" sont certes familières, mais elles ne sont pas méprisantes : "il y a du populo", "c’est plein de populo", "des marchands des quatre saisons et autres glapissent et chantonnent, tout un populo s’écoule : mitrons, trottins et le reste" (Verlaine 1896), "le populo s’ameutait et loin de se fondre le nombre des bagarreurs grossissait à vue d’œil dans les deux camps" (Cendrars, 1948).

 

 

 

20 novembre 2006

Exclusion

 

 

 

 

 

En latin, exclusio, du verbe excludere, "ne pas laisser entrer", "ne pas admettre", "faire sortir", "éloigner", "chasser", a pour sens "action d’éloigner" quelqu'un ou quelque chose. Le nom exclusion est attesté dans la première moitié du XIVe siècle, mais il est très rarement employé jusqu’au XVIIe siècle. En 1662, La Rochefoucauld l’emploie dans le sens de "action de tenir quelqu’un à l’écart, de le repousser". Longtemps, le mot n’a pas eu de sens social ou sociologique, malgré les apparences. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est défini ainsi : "déclaration par laquelle on exclut quelqu’un de quelque honneur, charge, dignité, prétention, assemblée, etc.". A un lecteur moderne formaté à tout socialiser, cette exclusion semble sociale. Pourtant, cet anachronisme est dû à l’illusion rétrospective. L’exemple "il ne saurait être pape, car il a l’exclusion des couronnes" (les souverains s’opposent à ce qu’il soit élu pape) prouve que l’exclusion, au XVIIIe s, n’avait rien de social. Il en va de même au XIXe siècle. Littré illustre le sens "action d’exclure" par une phrase de Voltaire "je vous souhaite, dans votre retraite, des journées remplies, des amis qui pensent, l’exclusion des sots et une bonne santé" ou "Louis le Jeune ayant donné l’exclusion à un de ses sujets pour l'évêché de Bourges". Les autres emplois appartiennent au domaine intellectuel, où exclusion signifie "incompatibilité" (entre deux hypothèses), "caractère exclusif" (de telle ou telle idée ou méthode) ou "mode de solution des problèmes fondé sur ce qu’on exclut successivement les inconnues".

C’est au XXe siècle que le nom exclusion s’emploie pour désigner une réalité sociale. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ce mot est défini, de façon assez vague, comme "l’action d’exclure" ou "le fait d’être exclu" : la définition, bénigne, peut s’appliquer à des actions ou des faits variés. En revanche, les exemples montrent l’emprise croissante du social dans le sens de ce mot : ainsi "exclusion injuste" et "cette exclusion ne s’appliqua d’abord qu’à quelques personnes, mais on l’étendit ensuite à beaucoup d’autres". Dans la neuvième édition de ce même Dictionnaire (en cours de publication), exclusion n’a plus qu’un sens social, sauf dans la locution à l’exclusion de. C’est "l’action de renvoyer, de chasser quelqu’un d’un lieu, d’un corps, d’un groupe, d’une organisation" ("engager une procédure d’exclusion", "un élève menacé d’exclusion") et, par extension, une "mise à l’écart" ("être victime d’une exclusion injustifiée"). Dans le Trésor de la Langue française, se célèbre l’assomption du social. L’exclusion y est définie comme "l’éviction de quelqu’un ou de quelque chose, d’un lieu où il avait primitivement accès, d’un groupe ou d’un ensemble auquel il appartenait" et aussi comme "l’interdiction à quelqu’un d’accéder dans un lieu ou à une position, procédé qui vise à tenir à l’écart quelqu’un ou quelque chose".

L’acmé est atteint dans la loi que Madame Aubry, celle des 35 heures, a formée pour exclure l’exclusion et la mettre définitivement à l’écart de la société – ce en quoi, on s’en doute, la loi n’a eu aucun effet, sinon verbal, celui de faire parler les ânes pendant vingt ans. La société étant un tout engobant, il n’est plus toléré que des individus restassent à l’écart de ce tout et n’y fusionnassent pas. De tous les discours proférés par ceux qui, sans vergogne, ont exclu de France deux millions de malheureux Français en les obligeant à aller chercher fortune ailleurs, à Londres ou à San Francisco, les envolées lyriques contre le diable grimé en exclusion fictive sont sans aucun doute ce qu’il y a eu de plus cocasse au cours des trente dernières années.

 

 

19 novembre 2006

Exploitation

 

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe exploiter, est attesté pour la première fois en 1340. Il a alors un sens juridique. C’est une "saisie". Cet emploi n’est pas incongru, puisque exploit a longtemps signifié, et signifie encore, "acte" accompli par un huissier pour faire appliquer une décision de justice : ce peut être une assignation, une notification, une saisie, etc. Ce n’est qu’en 1662, assez récemment donc, que ce terme de droit a pris un sens économique. Dans les Lettres, instructions et mémoires de Colbert, secrétaire d’Etat de Louis XIV, il désigne "l’action d’exploiter, de faire valoir une chose". On sait peut-être, en dépit de la très mauvaise réputation qui lui est faite, que Colbert est aussi éloigné au colbertisme dont il est accusé (le colbertisme serait un léninisme d’Etat avant l’heure) que Descartes ne l’est du cartésianisme (ce serait la récitation de quelques dogmes sclérosés et racornis). En 1776, le nom qui signifie "action d’exploiter" désigne, comme cela se produit fréquemment en français, le lieu où se fait l’action : "le bien exploité, le lieu où se fait la mise en valeur de ce bien" (in Encyclopédie de d’Alembert et Diderot). Il est enregistré assez tardivement dans le Dictionnaire de l’Académie française : en 1798, dans la cinquième édition. De ce retard, on peut inférer que ce nom a longtemps été d’un usage restreint.

Jusqu’en 1832, exploitation a un sens neutre : à la mise en valeur économique d’un bien quelconque ne se mêle aucune morale. C’est Say, un spécialiste d’économie politique, qui y introduit le Mal, en l’employant dans le sens de "action de tirer de quelque chose ou de quelqu’un un profit illicite ou excessif" : d’où la célèbre exploitation de l'homme par l'homme. Les Académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire exposent d’abord le sens neutre ("action d’exploiter, de faire valoir une chose, en tirer le profit du produit", comme dans "l’exploitation d’un domaine", "la ferme a de beaux bâtiments d’exploitation", "l’exploitation des bois, d’une mine, d’un chemin de fer") ; puis le sens partial : "au figuré, il signifie action de tirer de quelque chose un profit illicite ou excessif", comme dans "il y a abus, c’est une véritable exploitation" et "exploitation de la crédulité publique". Dans son Dictionnaire de la langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), Littré relève les deux sens favorables et défavorables, suivant que l’exploitation porte sur les choses ou sur les hommes ou suivant qu’elle est économique ou sociale : "action d’exploiter des terres, des bois, une mine, etc." et "en un sens défavorable, exploitation d’un homme, le profit excessif que l’on en tire en l’employant", sens qui est illustré par cet exemple éloquent : "l’exploitation de l’homme par l’homme est une chose odieuse, anti-sociale ; et il me semble qu’à mon égard vous en avez un peu abusé".

Alors que le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) reste discret sur le sens défavorable d’exploitation exposé en annexe ("figuré et péjoratif : action de tirer abusivement profit de") et illustré de "l’exploitation de la crédulité publique" et de "Proudhon a dénoncé l’exploitation de l’homme par l’homme", le Trésor de la Langue française (1972-94) s’attarde longuement sur le sens figuré et péjoratif : "action de tirer abusivement profit de quelqu’un ou de quelque chose" : de la crédulité, du public, de la femme, de ses maîtresses, etc. et plus particulièrement sur la version marxiste de l’exploitation : celle de l’homme par l’homme et l’exploitation capitaliste, comme si les auteurs du Trésor, tous fonctionnaires du CNRS ou de l’Université, avaient été rémunérés pour rédiger, non un thesaurus de la langue française, mais une encyclopédie du marxisme et du léninisme. Un court exemple aurait suffi pour illustrer ces sens minuscules. Au lieu de cela, il est infligé aux lecteurs un vrai cours de marxisme dans une langue de bois, morte aujourd’hui, mais qui semblait vivante aux lexicographes et autres docteurs de l’université des années 1970. L’engagement idéologique est diabolique. Il est assez puissant pour amener des fonctionnaires de l’Etat à transformer un article de dictionnaire en pensum de propagande.

On ne peut pas résister au plaisir de reproduire in extenso ces citations qui illustrent l’exploitation par le marxisme de la crédulité des (pseudo) savants. Dans la langue marxiste, l’exploitation de l’homme par l’homme est le "rapport socio-économique fondamental consistant en ce que les hommes démunis de moyens de production doivent travailler en partie gratuitement au profit des possesseurs des moyens de production", tandis que l’exploitation capitaliste est - la distinction est subtilissime -, la "forme historique de l’exploitation de l’homme par l’homme consistant, sur la base du travail salarié, à utiliser la force de travail pour produire la plus-value". De nombreuses phrases sont citées, non pas pour illustrer le sens de ce mot, mais pour essayer de faire accroire qu’il est l’œuvre de Satan : "exploitation de la classe laborieuse", "du droit de la force sont dérivés l’exploitation de l’homme par l’homme, autrement dit le servage, l’usure, (...) en un mot la propriété" (Proudhon), "l’argent qui favorise l’exploitation du travailleur (...) en réduisant son salaire à la plus petite somme dont il a besoin pour ne pas mourir de faim" (Zola), "il faut abolir toute différence de classe en transportant à l’ensemble des citoyens, à la communauté organisée, la propriété des moyens de production et de vie qui sont, aujourd’hui, aux mains d’une classe, une force d’exploitation et d’oppression" (Jaurès), "l’exploitation bourgeoise et capitaliste ayant atteint la limite de tolérance vitale des classes exploitées, la guerre civile latente entre les classes se dénoue enfin par l’effondrement violent de la bourgeoisie" (Jaurès), "le travail le plus pénible peut être accompagné de joie dès que le travailleur sait pouvoir goûter le fruit de sa peine ; la malédiction commence avec l’exploitation de ce travail par un autrui mystérieux qui ne connaît du travailleur que son rendement" (Gide).

Les docteurs de l’université réussissent, sous le couvert de la science, l’exploit de transformer le Trésor de la Langue française en un thésaurus de l’ânerie marxiste, comme s’ils voulaient que la postérité retienne d’eux qu’ils en étaient les plus beaux spécimens.

 

 

 

15 novembre 2006

Cesse

 

 

 

 

 

Le nom féminin cesse, déverbal de cesser, est un vieux mot français qui est attesté dès le XIIe siècle au sens de " fin " dans ne prendre cesse (ne pas prendre fin) et, en 1450, dans sans nulle cesse au sens de " sans arrêt ". La concurrence de fin (de finir) a restreint l’emploi de ce nom à quelques locutions figées : sans cesse ou n’avoir pas de cesse que

Les anciens dictionnaires notent ces emplois restreints. Les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), remarquent que l’article " ne se met jamais devant cesse " (la cesse ne se dit plus et ne s’est peut-être jamais dit, puisque, dans l’ancienne langue française, les articles n’étaient pas obligatoires) et que le nom " n’a d’usage qu’en cette seule phrase (ils veulent dire en cette seule locution adverbiale) sans cesse ". Sans cesse signifie " toujours ", " continuellement ", " sans fin " comme dans " parler sans cesse " ou " travailler sans cesse ". Ils notent aussi l’emploi de la locution familière " n’avoir point de cesse " pour dire " ne cesser point ".

Dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré donne à cesse le sens de " fin ", " relâche ". Il note aussi que ce mot " tombe peu à peu hors de l’usage " et qu’il " n’est plus guère usité que dans les locutions " n’avoir pas de cesse " et " sans cesse ", comme dans " parler, travailler sans cesse " (ce sont les exemples cités par les Académiciens). Pour illustrer " n’avoir pas de cesse ", il cite les exemples " il n’a ni repos ni cesse ", " sa haine contre vous n’aurait jamais de cesse " (Tristan) et " O cruauté du sort qui n’a jamais de cesse ! " (Racan) ou des exemples extraits d’auteurs du XVIe s. : " Or sus, esprit, temps est (il est temps) que (tu) donnes cesse à ta douleur et fâcheuse tristesse " (Marot), " je ne l’ay plus, par mort il a pris cesse " (Marot) et " ce pendant ma détresse ne prendra fin ne cesse que par vous, sa maîtresse " (Saint-Gelais).

Dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire (1932-35 et en cours de publication), les Académiciens reprennent la définition qui apparaît dans la quatrième édition de 1762 : " le fait de cesser " ; le mot " s’emploie toujours sans article et seulement dans les expressions " sans cesse " et n’avoir point de cesse " (1932-35) et " le fait de cesser ", " seulement dans quelques locutions " n’avoir point de cesse que ", " n’avoir ni repos ni cesse " (ni repos ni répit), comme dans " travailler sans repos ni cesse ", " sans cesse, sans arrêt, sans relâche ", " il parle sans cesse ", " il pleut sans cesse depuis trois jours ".
Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) reprennent ces définitions. Ils notent que cesse " s’emploie sans article " et qu’il signifie " fait de cesser ", " répit ", " arrêt ". Comme Littré, mais à la différence des Académiciens, ils citent des écrivains modernes qui emploient ce nom : Arnoux (" nous n’avons pas une minute de cesse ", 1946) et Giono (1929 : " A force vint l’aube, puis, dix heures du matin qui était notre heure de cesse, et on s’arrêta pour aller dormir ".

 

Ce qui est source de difficulté, c’est l’expression " n’avoir point (ou pas) de cesse ". Les Académiciens en 1762, 1932 et aujourd’hui encore font de cette expression un synonyme de " ne pas (ou point) cesser ", ce qui est inexact ou source d’ambiguïté, comme le montrent les exemples qui illustrent ce sens. En 1762 et 1932 : " il n’aura point de cesse que vous ne lui ayez donné ce qu’il demande " ; dans la neuvième édition (en cours de publication) : " il n’aura point de cesse qu’il n’ait obtenu cette place ". L’expression n’est pas à proprement parler " n’avoir pas de cesse ", mais " n’avoir pas de cesse que … ne ", comme le montrent, à juste titre, les auteurs du Trésor de la langue française : " n’avoir (pas ou point) de cesse que + subj. + (ne) ", expression dont ils définissent le sens ainsi : " ne pas avoir de repos avant que ". Les exemples cités dans tous les dictionnaires, aussi bien ceux de l’Académie que celui de Littré ou le Trésor de la Langue française, confirment la justesse de cette analyse. Ainsi de Sainte-Beuve (1842 ) : " il n’eut point de cesse qu’il ne l’eût institué " (il n’eut point de repos ou de répit avant qu’il ne l’eût institué ou il s’arrêta quand il l’eut institué) ; de La Fontaine : " Le démon n’a point de cesse qu’il n’ait mis le fil sous la presse " (il ne s’arrête pas avant d’avoir mis le fil sous la presse) ; dans le Dictionnaire de l’Académie française : " il n’aura point de cesse que vous ne lui ayez donné ce qu’il demande " (il cessera de vous importuner quand il aura obtenu ce qu’il demande). Ce sens a été clairement établi par les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : " n’avoir point de cesse que " signifie " ne pas cesser " (ce qui est inexact) et " ne pas trouver le repos avant que " (ce qui est juste), comme l’illustre la phrase " il n’aura point de cesse qu’il n’ait obtenu cette place ". C’est dans ce sens que Proust emploie cette expression dans La Prisonnière (1922) : " Nous n’avons de cesse que nous puissions expérimenter si la fière jeune fille au bord de la mer, si la vendeuse à cheval sur le qu’en-dira-t-on, si la distraite marchande de fruits ne sont pas susceptibles, à la suite de manèges adroits de notre part, de laisser fléchir leur attitude rectiligne …". Il existe une variante de cette expression, que citent les auteurs du Trésor de la Langue française. C’est " ne (pas) connaître de cesse que + (ne) ", comme dans l’exemple de Verlaine : " mais l’État voyait cela d’un mauvais œil et ne connut de cesse qu’il n’eût tiré d’où ? un affreux bonhomme… " (1896).

Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est l’emploi assez fréquent l’expression " n’avoir de cesse de ", comme dans les exemples " il n’a de cesse de critiquer ", " il n’a de cesse de protester ". Il est clair que dans ces exemples, l’expression a pour sens " ne pas cesser de ". Autrement dit, elle a un sens opposé à celui de " n’avoir de cesse que … ne ". C’est la construction " n’avoir de cesse de " qui est fautive. Elle est consécutive à la contamination de l’expression relevée dans tous les dictionnaires par la construction du verbe cesser ou ne pas cesser de faire quelque chose. Le sens de " il n’a de cesse de protester " n’est pas " il ne cesse pas de protester ", mais " il continuera de protester tant qu’il n’aura pas obtenu satisfaction " ou " il ne s’arrêtera pas avant qu’il n’ait obtenu réparation ".

 

 

14 novembre 2006

Populisme

 

 

Lundi 13 novembre, de 6 à 7 heures du soir, sur la 5, quatre intellos, dont deux sociologues au QI de grenouilles voulant se faire plus grosses qu’un troupeau de bœufs et sans aucun doute racistes, au sens où de toute évidence, ils sont persuadés d’être d'un sang supérieur, ont disserté du populisme sans jamais définir à l’intention de ceux qui les écoutaient (que ces QI de grenouilles doivent tenir pour des bougnoules) le mot populisme.

Faisons-le à leur place.

 

 

Ni populisme ni populiste ne sont enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe s. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans l’ouvrage intitulé La Russie moderne, alors que le nom populiste est attesté en 1907 au sens de "membre d’un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste".

En 1929, populiste qualifie des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l’action de leurs romans dans le peuple. De fait, le populisme est une "école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires". Ce sens est illustré dans le Trésor de la Langue française par un article d’encyclopédie : ce "mouvement, pour lequel le nom de populisme en vaut un autre, a donné annuellement d’excellents tableaux de la vie petite bourgeoise et populaire de Paris avec Léon Lemonnier La femme sans péché, Eugène Dabit Hôtel du nord, Henry Poulaille Le pain quotidien, et Antonine Coulet-Teissier Chambre à louer qui a consacré le nom et le genre en fondant le prix du roman populiste" (in Arts et littérature, 1936). C’est aussi un "courant pictural et cinématographique qui s’attache à dépeindre la vie des milieux populaires". Il n'y a rien de détestable dans ces mots.  

Pour ce qui est de l’histoire, populisme et populiste ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un "mouvement politico-social qui voulait entraîner l’ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste". Une citation de Camus (in l’Homme révolté, 1951) illustre cet emploi : "on a cru (...) avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu’on trouve chez les décembristes (...) allait freiner l'évolution vers le cynisme politique que Netchaeiv a illustré".

Or, à partir du moment où Lénine a réussi son coup d’Etat, les populistes, jusque-là alliés des communistes, en sont devenus les ennemis. Ils ont donc été éliminés. Et surtout, il a été décidé en très haut lieu que leurs idées étaient inspirées par Satan. C'est cet oukase qui a fait des gentillets populisme et de populiste des mots suintant la haine que les intelligents vouent au peuple. Bien entendu, sociologues, vigilants, intellos de tout poil ont avalisé, le doigt sur la couture du  pantalon, l'oukase du Parti.     

De là, ce nom est passé dans la politique pour désigner, à l’instar du populisme russe, "tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée" (in Trésor de la Langue française). Cette entité indifférenciée n’appartient pas à la langue habituellement claire des définitions de dictionnaires, mais à la logorrhée engagée. Pour en entendre le sens, il faut décrypter le dictionnaire, lequel est censé expliquer la langue et qui ne peut être utilisé comme un outil, puisqu’il faut d’abord le rendre transparent. Prendre le peuple pour une "entité indifférenciée" est un mal pour les seuls marxistes. Pourquoi ? C’est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une "entité" de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : "le populisme est dénoncé comme l’idéologie du "petit producteur" utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste". Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l'occasion s'en présente, en encyclopédie soviétique, c’est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Il est extrait d’un ouvrage intitulé Marxisme (1982) et reproduit tel quel, sans ironie de la part de nos glorieux lexicographes.

Outre la haine que les marxistes y vouent, la tare qui fait de populisme et de populiste des mots bas et méprisants vient de l’emploi fréquent de ces mots en anglais, où ils sont attestés dès 1892, pour désigner des partis politiques ou des idéologies. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974), populism est défini ainsi : "government or politics based on an appeal to popular sentiments or fears".

Il ne faut donc pas s’étonner que des mots pourvus de tels pedigrees soient dans les gueules au QI de grenouilles des mots de détestation.

 

 

 

13 novembre 2006

Repentance

 

 

 

 

 

 

Ce très vieux mot français est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie depuis 1694. Dérivé du participe présent de repentir, il est attesté dès le début du XIIe siècle au sens de "regret de ses fautes" : c’est à Judas que se rapporte la repentance. Au début du XIIIe siècle, il apparaît dans l’expression être en repentance : "regretter une action commise". En 1681, Bossuet, qui fut un grand écrivain chrétien, semble être le seul Français à l’employer au sens de "changement de résolution" que relèvent Littré et les auteurs du Trésor de la Langue française : sans repentance aurait pour sens "sans changer de résolution".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est défini comme le "regret, la douleur qu’on a de ses péchés". Dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré y donne le même sens : "douleur qu’on a de ses péchés, de ses fautes". Dans la première moitié du XXe siècle, les Académiciens (huitième édition de leur Dictionnaire, 1932-35), se contentent de répéter la définition de 1762 : "regret, douleur qu’on a de ses péchés". Les exemples illustrant repentance ne changent pas, d’un siècle à l’autre. C’est "il est mort avec beaucoup de repentance, avec une grande repentance de ses péchés". Les remarques des Académiciens, elles aussi, ne changent pas. En 1762, c’est "on ne s’en sert guère qu’en termes de dévotion" ; en 1935, c’est "il ne s’emploie guère que dans le langage de la piété". Seul Littré illustre ce sens d’exemples tirés de l'oeuvre de grands écrivains : "ils continuent leurs fautes, à cause qu’ils ne pensent pas qu’on se contentât de leur repentance" (Guez de Balzac), "ô Jésus, faites que je ne pèche plus, et que j’efface par la repentance mes péchés, qui vous ont couvert de tant de plaies" (Bossuet), "ne dédaignons pas la bonté de Dieu qui nous attend à repentance depuis longtemps" (Bossuet), "il quitta toutes ses bombances et pompes, pour épouser une repentance tranquille, sainte et religieuse" (Brantôme).

Dans le Trésor de la Langue française, repentance est suivi de la mention vieilli ou littéraire. Il est précisé aussi que le mot appartient en propre à la religion – catholique ou chrétienne, bien entendu, pas à l’autre, qui se sentirait offensée à l’idée même de se repentir de ses crimes innombrables. Pour ce qui est du sens du nom, les auteurs du Trésor se contentent d’un centon de Littré et des Académiciens : c’est le "regret douloureux que l’on a de ses péchés, de ses fautes" - ce à quoi ils ajoutent "et le désir de se racheter". Le synonyme en est repentir. Les exemples sont "il demanda et obtint l’absolution avec de grands sentiments de piété et de repentance" (Joseph de Maistre) et un extrait du Judaïsme d’Epstein traduit par un dénommé L. Jospin en 1959 (si c’est celui dont parlent les gazettes depuis 1981, la traduction d’un ouvrage sur le judaïsme par un trotskiste, qui ne croyait ni à Dieu, ni à diable, mais à Lutte des Classes ou à Révolution permanente, mérite d’être lue – serait-ce pour s’en gausser) : "le Jour du Grand Pardon est un jour de "tourment de soi" (abstention totale de nourriture et de boisson) et de contrition, de repentance et de confession". Ce sens propre au catholicisme s’est étendu à des réalités "laïques" au point de signifier "regret d’une action quelconque". Le sens et l’exemple qui l’illustre ("on lui a pardonné son égarement, parce qu'il a témoigné beaucoup de repentance") sont extraits du Larousse encyclopédique, ce qui, quand on connaît les engagements anticléricaux de la maison de commerce Larousse, en limite la pertinence.

Naguère, repentance était un "terme de dévotion" ou il appartenait "au langage de la piété". Tout cela est terminé. La dévotion et la piété se sont amuïes, remplacées par les mises en examen et les accusations sans preuve. Aucun des dictionnaires cités ci-dessus n’enregistre les emplois actuels et modernes, c’est-à-dire politiques et sociaux, de repentance : à savoir les mises en demeure comminatoires de tyrans ou d’organisations racistes qui obligent la France (et les Français) à se repentir d’exister et de refuser le sort des Arméniens de 1894 à 1923. Repentance était l’un des derniers mots du catholicisme qui ait conservé un sens religieux. C’est terminé. Il a basculé, comme militant, manifestation, création, propagande dans le social, le sociétal, le sociologique et, bien sûr, l’inévitable culturel – toutes réalités qui ont pris la place de la religion. Ce en quoi repentance est désormais haïssable, c’est que, d’individuel et privé, il est devenu collectif et public. Dans la religion, la repentance touche une personne : c’est l’acte par lequel un individu, qui a commis une faute, se repent de la faute qu’il a commise. Le social a collectivisé tout ça : désormais, c’est un peuple – soixante millions d’individus – qui est contraint de se repentir de crimes - celui d'exister par exemple - dont, bien entendu, il est totalement innocent et que même ses très lointains ancêtres du paléolithique n’auraient pas eu l’idée de commettre.

 

 

 

12 novembre 2006

Distinction

 

 

 

 

 

En latin, le nom distinctio, dérivé du verbe distinguere, est l’action de faire une différence entre deux choses ou de distinguer le vrai du faux. C’est dans ce sens qu’il est attesté en français au XIIe s. : "état de ce qui est distingué, différencié" (1170), puis au sens de "subtilités de l’esprit" (1585). Le jugement qui distingue le vrai du faux étant une des expressions les plus éloquentes de l’intelligence humaine, il a servi à distinguer les hommes : en 1670, la distinction est le sens de "supériorité qui place au-dessus du commun".

Ces sens sont relevés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Une distinction est une division, une séparation, une différence, comme dans ces exemples : "écrire sans distinction de chapitres", "bible imprimée sans distinction de versets", "faire distinction de l’ami et de l’ennemi", "faire la distinction des droits de quelqu’un d’avec ceux d’un autre", "on a tout passé au fil de l’épée, sans distinction d’âge ni de sexe". Outre cela, c’est aussi une préférence, une prérogative, une singularité avantageuse, comme le montrent les exemples : "aimer les distinctions", "traiter quelqu’un avec distinction", "les distinctions plaisent à celui qui les reçoit et offensent les autres". Dans cette édition, les Académiciens relèvent aussi un sens en usage en logique et dans le jargon des écoles, désuet de nos jours, celui de "explication de divers sens qu’une proposition peut recevoir".

Au XIXe siècle, quand commence, dans la langue et partout ailleurs, la longue domination du social, substitut de la religion, distinction prend le sens de "manières élégantes dans le langage ou la tenue" (1831, Balzac). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, ajoute aux sens recensés par les Académiciens français ce nouveau sens social. C’est "ce qui, dans la tenue, a un caractère d’élégance, de noblesse et de bon ton", comme dans "un air de distinction" et "la distinction des manières". Littré note que "ce sens paraît être récent, car on ne le trouve pas dans les auteurs anciens". De fait, il est attesté pour la première fois en 1831 dans un roman de Balzac.

Dans les huitième et neuvième éditions (1932 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens sont clairement exposés : "action de séparer nettement une chose d’une autre", "séparation des divers sens qu’une proposition peut recevoir", "action de mettre une différence entre des personnes ou des choses ou d’avoir égard à la différence qui est entre elles", "prérogative, honneur, marque de préférence, d’estime, d’égard", "bon ton, élégance, dignité des manières".

 

Or, depuis que Bourdieu a piétiné la culture de France, pour que rien n’y pousse plus, le nom distinction est devenu un synonyme de culture. Plus exactement, Bourdieu réduit la culture à une simple marque de distinction, c’est-à-dire à pas grand-chose : de pauvres préjugés sociaux, presque aussi sots que Bourdieu soi-même. Quand on consulte un dictionnaire, on comprend, à lire les sens déplaisants qui sont donnés à distinction, que ce mot ait désigné ce que les sociologues honnissent plus que tout, à savoir la culture des arts, des lettres et des sciences. Dans le Trésor de la Langue française, ce nom a tout pour, comme disent les jeunes, faire "gerber". C’est la singularité ou la supériorité qui place quelqu’un ou quelque chose à part ou au-dessus des autres. Certes il est précisé que ce sens est vieilli. Cela n’empêche pas qu’il soit illustré de l’exemple "la distinction de la naissance" : de cela, on est en droit d’inférer que la distinction appartiendrait en propre aux aristocrates – donc à une "classe nuisible", pour parler bourdivin. Les synonymes en sont éclat et grandeur. Un autre sens relevé, usuel celui-là, est "marque d’honneur qui distingue le mérite ou le rang d’une personne et la désigne à l’attention respectueuse d’autrui". Les synonymes sont faveur, privilège, prérogative. L’exemple qui illustre ce sens atteste le caractère déplaisant et antisocial de ces distinctions. "La maréchale était la personne la plus infatuée de l’avantage d’une haute naissance, et des distinctions attachées à son rang". La distinction, ce sont aussi des "manières élégantes dans le langage, la tenue qui distinguent une personne des autres". Les exemples cités dans le Trésor de la Langue française sont tous dévalorisants : "une femme aristocratique et son sourire fin, la distinction de ses manières et son respect d’elle-même m’enchantent" (Balzac) ou "une gentille jeune fille, qui se piquait de distinction aristocratique" (Rolland), "les étrangers de distinction ont rempli mes salons magnifiquement décorés" (Chateaubriand), "j’ai fréquenté plusieurs anglais de distinction" (About).

A l’aune de ces définitions et exemples, on peut évaluer l’ampleur du mépris que le démocrate Bourdieu portait à la culture, qu’il entend comme une somme de préjugés stupides propres à des aristocrates bornés et imbus de leur race. Ce qui est ahurissant, c’est que Bourdieu n’a pas exprimé ses thèses en 1450, quand existait une vraie noblesse, sotte et inculte, mais dans les années 1960-70 : près de deux siècles après que les nobles ont renoncé à leurs privilèges (nuit du 4 août 1789) et sont devenus des citoyens comme les autres. Pourtant Bourdieu a beau haïr la noblesse disparue, plus que Lénine, par exemple, ne la haïssait, il n’en continuait pas moins à manger avec une fourchette, dans sa propre assiette, comme les aristocrates l’ont appris aux Français, bourgeois et paysans, et non à se servir de nourriture à pleines mains directement dans un plat collectif. La haine de la noblesse ne suffit pas à faire de lui un démocrate. S’il est une institution aristocratique, c’est le Collège de France. Or, Bourdieu a tant fait des mains et des dents qu’il a fini, à force de brigues, par se faire élire dans ce palais, d’où il a criblé de ses piques la malheureuse culture et tous ceux qui, démocrates et hommes du peuple, s’y adonnaient, non pas parce que cette culture n’avait pas de valeur en soi, mais parce que, selon Bourdieu, elle aurait été la marque aristocratique d’une distinction de sang, transmise à la naissance de père à fils ou de mère à fille.

 


 

11 novembre 2006

Précaution

 

 

 

 

 

 

 

En latin, le nom praecautio est attesté une seule fois chez un médecin du Ve siècle. En revanche, le verbe dont il dérive, praecavere, est moins rare. Il semble même presque familier aux modernes, à cause du verbe cavere de l'inscription cave canem (attention au chien) qu'ont vue à Pompéi des millions de touristes. Ce verbe a pour sens "prévenir" ou "empêcher que quelque chose se produise", "se tenir sur ses gardes", "prendre ses précautions". C'est Montaigne qui, en 1580, dans les Essais, a introduit ce nom en français et en y donnant le sens de "disposition prise pour éviter un mal ou en atténuer l’effet", puis en 1588, celui de "manière d'agir prudente, circonspecte". Dans Dom Juan de Molière (1673), on rencontre pour la première fois l’expression par précaution. Il est un emploi éclairant attesté en 1726 chez un spécialiste de rhétorique. C’est précautions oratoires : "certains ménagements que l’orateur doit prendre pour ne point blesser la délicatesse de ceux devant qui ou de qui il parle".

Les Académiciens, dans les diverses éditions de leur Dictionnaire, donnent à précaution le même sens : c’est "ce qu’on fait par prévoyance pour ne pas tomber en quelque inconvénient et pour éviter quelque mal". Le mot "se prend aussi en général pour circonspection, ménagement, prudence". C’est dans les éditions des XIXe et XXe siècles que le sens rhétorique est relevé. Ainsi dans la huitième (1932-35) : "précautions oratoires : moyens détournés qu’on emploie pour se concilier la bienveillance de ses auditeurs, ou pour affaiblir des préventions qui seraient contraires à l’objet qu’on se propose".

Dans son Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, Littré n’apporte rien de nouveau à la définition de précaution. C’est "ce qu’on fait par prévoyance pour éviter un mal", la "circonspection" ou le "ménagement" et, en rhétorique, "toute forme de style par laquelle on cherche à éviter ce qu’il y a de blessant dans ce qu’on va dire". Littré précise que "la précaution se rapporte à l’euphémisme" et que "ce n’est pas une figure particulière".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) reprennent les définitions établies par leurs prédécesseurs : c’est la "prudence que l’on observe pour éviter ou atténuer un mal, un inconvénient, un désagrément ultérieur pressenti" ou la "disposition naturelle qui entraîne quelqu’un à être prudent et prévoyant en toutes circonstances". Le nom est employé aussi dans quelques contextes particulier : "avoir de la précaution" pour "agir sagement et prudemment" ; "être homme de précaution" (prévoyant, d’une sagesse prudente) ; "prendre ses précautions", euphémisme pour "se rendre aux toilettes avant que les circonstances ne l’interdisent" ou "pratiquer l’acte interrompu" et "précautions oratoires" : "prudence, ménagement de langage dont un orateur, un écrivain s’entoure pour ne pas risquer d'impressionner défavorablement son auditoire ou ses lecteurs".

Le sens de précaution ne soulève aucune difficulté et jamais ce mot n'est pris en mauvaise part. Il met en pratique, il réalise, l'antique vertu de prudence.

Dans le Trésor de la Langue française, il n’est pas relevé une seule occurrence de ce principe de précaution que l’on entend tous les jours et que l’on lit partout. La raison en est que principe de précaution est le dernier cri moderne. Il a été hurlé à la Conférence de Rio sur l’environnement (1992) et par la Commission européenne, laquelle, sagement, énonce que "le principe de précaution ne peut être invoqué que dans l’hypothèse d’un risque potentiel" et qu’il "ne peut en aucun cas justifier une prise de décision arbitraire". En février 2005, le Parlement français, le doigt sur la couture du pantalon, a ajouté à la Constitution de la Ve République une charte de l’environnement, dans laquelle le principe de précaution est guindé aussi haut qu’un principe constitutionnel. Diantre ! L’article 5 stipule ceci : "Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veilleront, par application du principe de précaution, et dans leurs domaines d’attribution, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage".

Le principe de précaution invoqué dans les textes réglementaires ne se rapporte qu'au seul "environnement" : rien n'est dit des hommes, de leur identité, de ce qu'ils sont. Seules les herbes et les petites bêtes sont dignes que l'Etat fasse preuve de prudence à leur encontre : les hommes, eux, surtout s'ils sont âgés ou qu'ils soient des enfants ou qu'ils ne soient pas de la bonne origine, n'ont rien à attendre de l'Etat, sinon son imprudence, son impéritie, son imprévoyance, son manque de discernement. Le principe de précaution ne tient pas seulement de la précaution oratoire. Hélas, il inspire mesures, décisions, lois, règlements, etc. Dès lors, on comprend qu’un scarabée ait le pouvoir d’arrêter une autoroute ou qu’une herbe rare interdise la construction d’une usine. Le principe de précaution étant la Constitution, la France risque dans un proche avenir de ne plus être couverte que d’herbes folles et de ne plus être parcourue que par des scarabées.

 

07 novembre 2006

Communicatif

 

 

En latin tardif, dit aussi, dans le Dictionnaire illustré latin français de M. Gaffiot, "décadent", il semble que l’adjectif communicativus s’applique à des êtres humains sociables qui parlent facilement avec leurs semblables. M. Gaffiot indique que cet adjectif est attesté une fois dans un commentaire (une scholie) de Lucain et il le fait suivre de la seule signification, assez vague, de "propre à communiquer".

En français, communicatif est attesté en 1282 dans le sens, disparu dans la langue moderne, de "libéral" et, à la fin du XVe siècle dans le sens, qu’il avait, semble-t-il, en latin tardif, de "qui communique avec ses semblables". Ce n’est qu’en 1690 que Furetière, dans son Dictionnaire, enregistre l’emploi de cet adjectif pour qualifier, non plus des êtres, mais des choses ; un mal communicatif, avec le sens de (mal) "qui peut être transmis à d’autres personnes". Il n’est recensé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de 1932-1935 (huitième édition).

Le classement pour lequel opte Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, est l’inverse de celui de l’histoire du mot. Le premier sens est "qui se communique" ou "qui se gagne" et il est illustré par un exemple clair : "le rire est communicatif". Le second sens s’applique aux personnes : c’est celui du latin. Communicatif signifie "qui aime à communiquer ses pensées" ou "ses sentiments" comme dans les exemples "votre tempérament peu communicatif", "un vieillard retiré de la cour, qui est le plus savant homme du royaume et le plus communicatif" ou dans cet extrait d’un auteur du XVIe siècle : "il se rendait fort communicatif à toutes personnes, et s’en trouvait bien". A ces deux sens, Littré, dans le Supplément à son dictionnaire, en a ajouté un troisième : "qui est joint par des communications", comme dans cette phrase datée de 1650 : "les cabaretiers ayant des caves chez les bourgeois, les bourgeois chez les cabaretiers, communicatives les unes aux autres".

Dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire (1935 et en cours de publication), les Académiciens relèvent les deux sens suivants : à propos de choses, "qui se communique", "qui se transmet facilement" (le rire, le bâillement, la bonne humeur, la gaieté communicative, l’optimisme, etc. peuvent être qualifiés, dans ce sens, de communicatifs) et, à propos de personnes : "qui aime à faire part de ses impressions, de ses idées, de ses remarques" (un homme peu communicatif, être d’une nature communicative).

Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1972-1994) : une bonne humeur, une peur, un entrain, un sommeil, des émotions, un rire, le bonheur, une allégresse, une bonté, une chaleur, une confiance, une exaltation, une ferveur, une foi, une joie, une passion, des larmes, un attendrissement, un élan, un enthousiasme, un optimisme, etc., s’ils passent facilement d’un sujet à un autre, peuvent être dits communicatifs. De même, une personne qui aime à faire part à ses semblables de ses émotions, de ses projets, de ses connaissances, peut être qualifiée de communicative. Dans le premier sens, la qualité est éphémère ; dans le second, elle est constante.

Ce qui est nouveau en français, c’est l’extension de cet adjectif à des réalités du monde qui, à la différence du bonheur ou du rire, ne sont pas nécessaires spécifiques de l’homme et se rapportent à la communication ou à la théorie qui en est exprimée. Dans ce cas, l’adjectif ne signifie plus "qui se transmet facilement" ou "qui est enclin à faire part à autrui de ses états d’âme, etc.", mais "qui facilite la communication" ou "qui y est spontanément porté". Ainsi la danse est-elle qualifiée d’art communicatif ; de même la "structure de la vie personnelle ou les intentions" de ceux qui ont peint des bisons ou des aurochs ou d’autres animaux sur les parois de grottes. C’est dans ce sens étendu que les pédagogues spécialisés dans l’enseignement des langues étrangères nomment les méthodes qu’ils ont adoptées (les méthodes ou les approches communicatives) pour apprendre à leurs clients, non pas une langue étrangère, mais à communiquer avec autrui en usant d’une langue étrangère : elles ne se transmettent pas à autrui comme le rire ou le mal, mais elles se rapportent à l’art de communiquer, id est de parler. Dans approches communicatives, le sens étendu de communicatif se rapporte à approche, au sens de "démarche" ou de "méthode", qui, dans cet emploi, est un néologisme sémantique, c’est-à-dire un sens emprunté à la langue anglaise en usage aux Etats-Unis.

 

 

06 novembre 2006

Discriminer

 

 

 

 

 

En latin, le verbe discriminare a pour sens "séparer" ou "diviser". Ainsi, d’une route, on disait en latin qu’elle discrimine (sépare) une région ; ou d’une route éclairée par des torches, qu’elle "discrimine les champs contigus" : elle sépare nettement la route de ces champs.

C’est en 1876, dans le supplément que Littré a donné à son Dictionnaire de la Langue française, que le verbe discriminer, emprunté au latin, sous la forme du participe présent et adjectif discriminant, est attesté pour la première fois en français comme terme de mathématique. Voici la phrase que seuls les mathématiciens comprendront : "si on différentie une forme à k variables, le résultant de ces k dérivées prend le nom de discriminant de la forme x (fonctions homogènes à un nombre quelconque d’inconnues). Il n’est pas nécessaire d’avoir l’expression du discriminant pour construire la solutive".

C'est un verbe de la dernière modernité. Il n’est relevé dans aucune des huit éditions (1694-1935) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, à ce verbe, il est consacré un article dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Le sens n’est pas très différent du sens du verbe latin discriminare. C’est, disent les auteurs de ce Trésor, "différencier, en vue d’un traitement séparé, un élément des autres ou plusieurs éléments les uns des autres en (le ou les) identifiant comme distinct(s)". Il a pour synonyme le verbe distinguer. Ainsi on discrimine les problèmes, les rhumatismes infectieux, les choses, le granit, le lin, les visiteurs, les sujets normaux des sujets présentant un syndrome mental donné, etc.

Le drame est que ce verbe ressemble au verbe anglais to discriminate, attesté en anglais depuis 1638, et qui, lui, a les deux sens que voici : "discriminate ong thing from another, between two things : make, see a difference between. Can you discriminate good books from bad, discriminate between good and bad books" (distinguer une chose d’une d’autre, entre deux choses, faire ou voir une différence entre deux choses) ; et "discriminate against ; treat differently, make distinctions. Laws which do not discriminate against anyone, treat all people in the same way" (discriminer quelqu’un, le traiter différemment. Lois qui ne discriminent personne, qui traitent tout le monde de la même manière).

Autrement dit, discriminer quelqu’un, au sens de faire subir une discrimination, est un néologisme sémantique : c’est un sens étranger à la France, à son histoire, à sa civilisation. Ce sens propre à l’anglais a désigné les réalités juridiques de la ségrégation raciale spécifique des Etats-Unis d’Amérique ou de l’Afrique du Sud. En France, les discriminations sont interdites depuis deux siècles ou plus. Introduire en français ce sens pour en faire une réalité sociale de la France, c’est une escroquerie. Bien entendu, c’est ainsi qu’en usent sociologues et journalistes.

Alors que ce sens anglais est relevé dans le Trésor de la Langue française en "remarque" ("on rencontre dans la documentation un emploi absolu de discriminer avec une nuance péjorative, correspondant à discrimination") et que les auteurs de ce dictionnaire n’ont pas défini ce verbe comme infamant, les Académiciens, qui sont habituellement avisés, laissent accroire, à l’article discriminer de la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, que le verbe discriminer est français depuis toujours et que son sens discriminatoire, id est raciste, quand ce verbe s’applique à des personnes, serait son sens naturel et historique : "distinguer, établir une différence entre deux ou plusieurs personnes, deux ou plusieurs choses, d’après des caractères distinctifs". Il n’aurait pas été inconvenant de préciser que "établir une différence entre deux ou plusieurs personnes (…) d’après des caractères distinctifs", tels que l’origine, la couleur de la peau, les croyances, etc. est un sens étranger à la France et propre aux pays de langue anglaise et que l’importer pour le plaquer sans vergogne sur les réalités de la France est peut-être conforme aux règles du libre échange ou du commerce international, mais doublement inutile : la langue française est libéralement pourvue en monstres et la discrimination n’a pas de réalité en France.

Dire des mots impropres ou des formules obscures pour faire advenir des réalités qui n’existent pas, c’est de la magie. C’est sans doute ça, la sociologie.

 

 

05 novembre 2006

Détonner

 

 

Détoner et détonner

 

 

 

Ces deux verbes homonymes se prononcent de la même manière. Ils se distinguent par l’orthographe.

Détoner a pour sens, selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) "émettre en un temps très bref un bruit plus ou moins violent qui rappelle celui du tonnerre", comme l’attestent les exemples "faire détoner un explosif", "faire détoner de la poudre", "les vins activés (dont les vins de Champagne) détonent, éclaboussent, puis meurent" et "ces chimistes considéraient comme un jeu puéril de faire détoner la nitroglycérine au moyen d’une amorce de fulminate de mercure" (Anatole France, 1908) ou, par métaphore, "se produire très brusquement", comme dans cet extrait de Duhamel : "soudain, de vieilles chicanes détonaient comme des bombes" (1933).

Détonner signifie "sortir de la bonne intonation et par conséquent chanter faux", comme dans la phrase de Maupassant "les voix fausses et pointues des femmes faisaient détonner les voix grasses des hommes" (1883) et, au figuré (par métaphore), "ne pas être en harmonie avec quelque chose ou quelqu’un", comme chez Huysmans : "vous avez toujours des comparaisons qui rappellent la caserne et des expressions qui n’ont rien de monastique, fit le père zélateur à ce frère dont l’allure de faubourien de Paris détonnait un peu dans le groupe" (1903).

Si ces deux verbes s’écrivent différemment, ce n’est pas seulement parce qu’ils n’ont pas le même sens, mais parce qu’ils ne sont pas formés de la même manière. Détoner (avec un seul n) est un emprunt. En latin, detonare signifie à la fois "tonner fortement" et "cesser de tonner" : il a donc deux sens sinon contraires, du moins opposés – ce qui est très rare dans quelque langue que ce soit et qui constitue, de fait, une espèce d’anomalie linguistique. En revanche, le verbe détonner est de formation française : au nom ton, ont été ajoutés à la fois le préfixe dé – et la désinence verbale – er. C’est pour marquer cette différence de formation que l’orthographe les distingue.

Dans l’histoire de la langue, cette distinction n’a pas toujours été observée. Ainsi, les Académiciens, que l’on pourrait croire respectueux de la norme, relèvent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), le seul verbe détoner, auquel ils donnent, non pas le sens de "émettre un bruit plus ou moins violent", mais celui de "sortir du ton qu’on doit garder pour bien chanter", comme l’attestent les exemples "il n’est pas maître de sa voix, il détone à tout moment", "il a l’oreille juste, il sent bien quand on détone", "il ne s’accorde pas avec les autres, il détone", et aussi, dans un sens figuré, à propos d’un ouvrage d’esprit, "s’écarter du ton juste ou du ton général", comme l’atteste l’exemple "il y a (dans cette œuvre) des choses qui détonent" (il y a des choses qui ne sont pas dans le goût général de l’ouvrage).

Cette "erreur" est corrigée dans les huitième et neuvième éditions (1932-1935 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Détoner est défini ainsi dans les deux éditions : "s’enflammer subitement avec bruit", "faire explosion" (1932-35) et ce sens est illustré par les exemples suivants : "faire détoner de la poudre", "faire détoner des explosifs" et "la nitroglycérine détone au choc". Quant au verbe détonner, il est défini dans ces deux mêmes éditions ainsi : "sortir du ton qu’on doit garder pour chanter juste" (exemple : "il n’a pas l'oreille juste, il détonne à tout moment") et, au figuré, "ne pas s’accorder avec ce qui est autour de soi, avec l’ensemble dont on fait partie" ou "produire un contraste désagréable", comme dans les exemples : "cet individu détonne dans un tel milieu", "sa tenue, ses propos détonnaient dans cette assemblée", "ces deux couleurs détonnent", "il y a dans ce livre des passages qui détonnent". Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens rappellent que ces deux verbes sont formés différemment : le premier est un emprunt au latin, le second est dérivé du nom ton.

Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré distingue nettement les deux verbes. Détoner, c’est "faire un bruit explosif" ; détonner, c’est "sortir du ton", "chanter faux" et "être ou faire disparate, en parlant des choses" ("il y a dans ce livre des pages qui détonnent"), alors que, dans la langue actuelle, détonner s’emploie aussi à propos des personnes ou de leur comportement. Littré est aussi le seul à distinguer détonation de détonnation (forme que les autres dictionnaires ignorent). La détonation est un "bruit plus ou moins violent qui se fait entendre, soit dans de rapides combinaisons ou décompositions chimiques, soit quand un corps change brusquement d’état ou de volume" ; la détonnation (est-ce un hapax ?) est "l’action de sortir du ton".

Pourtant, en dépit des efforts faits pour distinguer ces deux verbes, la controverse n’a jamais cessé aux XIXe et XXe siècle. On comprend pourquoi. L’orthographe sépare détoner de tonnerre auquel il est sémantiquement apparenté et détonner du nom intonation, alors que ces deux mots sont formés à partir du même nom ton. Napoléon Landais, dans son Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français (1834) écrit détonner au sens de "faire entendre un bruit très fort" par analogie avec tonner et il écrit détoner au sens de "sorti du ton" avec un seul n. Dans l’article détonation de son Dictionnaire, Littré aurait aimé "que détonation (explosion) s’écrivît détonnation, par analogie au radical tonnerre, et que détonner (sortir du ton) s’écrivît détoner, par analogie à intonation", comme l’ont écrit longtemps les Académiciens. Le débat porte sur une question de fond et que l’on peut résumer ainsi : sur quoi se fonder pour établir la bonne orthographe ou l’orthographe, sinon juste, du moins la moins décevante ? Les mots de sens proche auquel un mot peut être associé ou l’étymologie et la formation ? Si l’on fait prévaloir l’association entre détoner et tonnerre, il faut écrire détonner et détonnation avec deux n. Si l’on tient pour plus solide la formation, il faut écrire détoner et détonation avec un seul n, en dépit de tonnerre. Littré choisit l’étymologie : "le verbe latin detonare n’a qu’une n, écrit-il, de sorte que l’étymologie demande qu’on n’en mette qu’une ; et que, pour détonner, il est ordinaire que, dans ces cas, une consonne finale se double". Littré aurait dû écrire pour être plus clair : "dans le cas où un verbe est formé à partir d’un nom qui ne termine par on, comme sonner à partir de son".

La solution ne satisfait pas Littré : il subsiste entre détonner et intonation "une anomalie". Littré suggère que l’Académie adopte, pour fixer l’orthographe de ces verbes ou de ces noms dérivés de mots terminés, par exemple, par on (l’hésitation continue aujourd’hui : fonctionnaliste doit-il s’écrire avec un seul n ou deux n ?), le principe énoncé par deux grands grammairiens du XVIIIe s, Du Marsais et Duclos, et qui consiste en ceci : "on ne double pas les lettres qui ne se prononcent pas quand l’étymologie ne les exige pas". Il suggère donc, pour rapprocher détonner d’intonation, que l’on écrive détoner, avec un seul n, aussi bien pour chanter faux que pour émettre un bruit très fort. Littré est progressiste, il juge donc l’Académie conservatrice. Pourtant, il suggère aux Académiciens de suivre le principe le plus conservateur qui soit : "ils n’auraient d’ailleurs en bien des cas qu’à suivre l’orthographe du moyen âge, qui ne doublait pas les lettres".

La controverse continue au XXe siècle. Dupré, auteur en 1972 d’un excellent ouvrage sur les "difficultés de la langue français", juge absurde d’écrire avec deux n les termes de musique détonner, entonner et leurs dérivés, alors que intonation, tonal, tonalité ne prennent qu’un seul n. Il propose d’intervertir l’orthographe de ces deux verbes : détonner avec deux n réfèrerait à un phénomène naturel, comme le nom tonnerre, et détoner pour désignerait une explosion provoquée artificiellement. Le vers de Verlaine "sur le bois jaunissant où la bise détone" justifie ces débats. Est-ce que la bise émet un bruit d’explosion ? Ou chante-t-elle faux ?

 

 

 

04 novembre 2006

Aliénation

 

 

 

 

En latin, alienatio, auquel est emprunté aliénation, est un terme de droit. Il a pour premier sens "transmission" d’un bien ou d’un propriété et pour second sens "éloignement" ou "désaffection" (au sens de rupture ou de séparation entre deux personnes). Il signifie aussi "folie". C’est dans le sens juridique qu’il est attesté en français pour la première fois : 1265, "transport" de fiefs d’un propriétaire à un autre. Au XIVe s, suivi du complément d’entendement, aliénation prend le sens de "égarement" (de l’entendement) et, en 1811, est attesté aliénation mentale, comme en latin alienatio mentis.

Longtemps, le mot français a conservé ces sens latins. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est relevé au sens de "transport de la propriété d'un fonds, ou de ce qui tient lieu de fonds" (on aliène un domaine ou une terre), au sens de "éloignement que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des volontés ou des esprits ou des coeurs) et enfin au sens de "folie" dans aliénation d’esprit. Les Académiciens reprennent, dans les éditions suivantes, ces trois sens, notant cependant, en 1932 (huitième édition) qu’on "l’emploie surtout en termes de jurisprudence". Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré expose ces trois sens : "vente d’une propriété", "aversion que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des cœurs ou des esprits) et "folie" (aliénation mentale).

La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) rompt avec les éditions précédentes. Le sens juridique est relevé : "transfert à autrui d’un droit ou d’un bien, à titre gratuit ou onéreux", mais le sens "d’éloignement" a disparu. Quant au sens de "folie" ("altération des facultés mentales qui prive l’individu de la pleine conscience de ses actes et de leurs conséquences"), il est mentionné comme vieilli. Le principal changement tient à l’apparition d’un nouveau sens, social ou sociologique, imposé par les experts et spécialistes en sciences sociales. C’est, écrivent les Académiciens, "le fait d’être ou de se sentir opprimé ou privé de son autonomie, de sa souveraineté, par les contraintes de la vie sociale" et "l’état de dépendance" qui en résulte.

 

Du droit, le mot a basculé dans le social et, de la psychiatrie, il est passé à la sociologie. Il avait un sens juridique, il a aujourd’hui comme sens principal, ou jugé comme tel par les auteurs engagés de dictionnaires, un sens social et sociologique. Il n'est rien de tel qu'un mot aux origines  noires (propriété bourgeoise et folie mentale) pour fabriquer à la chaîne des victimes imaginaires de la société mauvaise. Bien entendu, ce basculement est enregistré dans le Trésor de la Langue française, où l’article aliénation fait le plus de place possible à ce nouveau social. Selon les sociologues et les experts en sciences sociales, l’aliénation est la "privation de libertés, de droits humains essentiels éprouvée par une personne ou un groupe social sous la pression de facteurs permanents (Hegel) ou historiques (Marx) qui l’asservissent à la nature ou à une classe dominante". L’aliénation est économique, politique, religieuse. "Pour Hegel, écrit un scoliaste, tout lien humain a son origine dans la dialectique du maître et de l'esclave, dans cette lutte pour la vie et la mort qui ne cessera jamais, tandis que pour Marx l’aliénation a sa source dans une exploitation de l’homme par l’homme, qui ne tient pas à l’essence même de l’humanité et qui donc peut prendre fin". Mon Dieu, où Hegel et Marx ont-ils observé tout cela ? En eux sans doute. Il semble qu’ils aient étendu leur propre aliénation (et d’abord d’esprit) aux autres et qu’ils en aient fait la nouvelle nature de l’humanité : ces hommes sont généreux. Si l’on se reporte aux choses réelles et aux lois qui régissent le monde, on est obligé de constater que l’extension de l’aliénation au social est une hypothèse assez juste, puisque les pays régis par le marxisme léninisme ont tous fini par ressembler ou finissent tous par ressembler (car il y en a encore : la Corée, Cuba, les départements de sciences sociales des universités d’Occident) à des asiles d’aliénés. L’aliénation économique serait même, si l’on en croit Marx, renforcée par la religieuse. C’est la totale. Les croyants en marxisme sont des aliénés – id est des fous à lier : on est heureux de l’apprendre, mais on s’en doutait un peu quand même.

Pour couronner le tout, les auteurs du Trésor de la Langue française citent pour illustrer le sens marxiste d’aliénation un long texte d’un dénommé Birou, tout confit en dévotion à Marx. Ce texte n’illustre pas un sens mais il propage des idées, comme si ce Trésor était une encyclopédie soviétique ou comme si l’objectif de ces lexicographes était d’apprendre à leurs lecteurs non pas le sens des mots, mais le catéchisme de la nouvelle religion. Voici ce joyau de la Bêtise : "Selon Marx, l’aliénation fondamentale réside dans les rapports de production : la division du travail et l’appropriation individuelle des moyens collectifs de production provoquent une situation infra-humaine où l’homme est exploité par l’homme. Le produit de l’activité humaine est séparé de son producteur et accaparé par une minorité : la substance humaine est absorbée par les choses produites, au lieu de revenir à l’homme. Des formes abstraites, l’argent, la marchandise, le capital s’érigent en idoles, deviennent étrangères à l’homme et l’écrasent de leur puissance absorbante. (...) L’aliénation politique est la projection de l’aliénation économique dans l’organisation de la société civile : l’État est l’instrument dont se sert la classe capitaliste pour assurer politiquement sa domination et son oppression sur la classe asservie. L’aliénation religieuse est le reflet imaginaire dans les cerveaux humains des forces extérieures (d’abord de la nature, puis de la société) qui écrasent les hommes. C’est parce que l’existence sociale de l’homme est une existence malade que la conscience humaine élabore des rêves compensatoires qui anesthésient ses souffrances : la religion est ainsi l’opium du peuple". Si les élucubrations du docteur Marx n’avaient pas causé 85 millions de morts, elles auraient de quoi faire rire les pensionnaires des asiles d’aliénés pendant trois millénaires.

Le cocasse de l’affaire reste quand même la stupidité des auteurs du Trésor de la Langue française, quasiment tous docteurs en lexicographie, qui n’ont pas hésité à illustrer un sens minuscule, faux et délirant, non pas par une phrase d’écrivain, mais par des pensums ineptes pondus par de rances idéologues. Si tous les dictionnaires français sont faits suivant ces méthodes, il n’y a plus à s’étonner que la langue qu’ils sont censés défendre soit menacée.