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03 décembre 2006

Euphémismes

 

 

 

 

 

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la cinquième édition, publiée en 1798. Il a été introduit en français par un grammairien de talent, César Du Marsais (Des tropes, 1730) : "l’euphémisme est une figure par laquelle on déguise des idées désagréables, odieuses ou tristes, sous des noms qui ne sont point les noms propres de ces idées". Du Marsais l’illustre par la phrase de son cru : un ouvrier qui a fait la besogne pour laquelle on l’a fait venir, et qui n’attend plus que son payement pour se retirer, au lieu de dire "payez-moi", dit par euphémisme : "n’avez-vous plus rien à m’ordonner ?" En latin, euphemia signifie "désignation favorable" et "euphémisme" ; il est emprunté au grec et formé de eu (bien) et de phémia (parole). Dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), Littré glose ainsi le sens grec assez justement et peut-être insolemment : "employer des expressions de bon augure". Mais, pour définir euphémisme, il se contente de reprendre la définition de Du Marsais, tout en limitant l’euphémisme au domaine de la rhétorique : "figure de rhétorique qui consiste dans l’adoucissement d’un mot dur".

Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), ne limitent pas l’euphémisme à la seule rhétorique. Ils en font un phénomène verbal commun. C’est un "adoucissement d’expression par lequel on déguise des idées désagréables, ou tristes, ou déshonnêtes, sous d’autres plus douces, plus indulgentes, plus décentes, qui laissent deviner les premières". Ils l’illustrent des exemples suivants : mettre au secret pour mettre en prison, l’exécuteur des hautes œuvres pour le bourreau, probité douteuse, goût contestable, avoir des démêlés avec la justice, n’être qu’un médiocre admirateur de quelqu’un sont des euphémismes. Ces exemples paraissent, de nos jours, insignifiants, comme si l’euphémisme était quelque chose de gentillet et anodin. Il n’en est rien. Cet autre exemple cité dans ce même Dictionnaire, à savoir parbleu pour par Dieu , révèle que l’euphémisme est lié au sacré : c’est une façon de dire, par un détour et malgré l’interdit, ce qui est tabou.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), comme d’ailleurs les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, rétablissent le lien entre l’euphémisme et la rhétorique. C’est (in Trésor de la Langue française) une "figure de pensée par laquelle on adoucit ou atténue une idée dont l’expression directe aurait quelque chose de brutal, de déplaisant" (comme dans "il a trouvé un studio où poursuivre ses études, (...) ses palabres amicales et ses aventures de cœur. J’écris de cœur par euphémisme", Arnoux, 1952) ; ou, par métonymie, c’est le mot qui est employé par euphémisme, et c’est (in Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition), "une figure de pensée et de style par laquelle on atténue l’expression de faits ou d’idées considérés comme désagréables, tristes, effrayants ou choquants".

Les dictionnaires consultés sont discrets, prudents et peu prolixes sur l’euphémisme, se contentant d’expliquer le mot sans analyser ce qu’il désigne. La morale interdit d’user en public de mots grossiers. Or les modernes sont libérés : ils sont affranchis de toute contrainte quand ils parlent du sexe, des besoins physiques, du désir, des pulsions, du corps. Il est de bon ton de dire en public bite, queue, baiser, pisser, con, chatte, enculer, tirer un coup, etc. Faire cattleya, s’il était employé, ne serait plus compris que des quelques lecteurs de Proust.

Pourtant, l’euphémisme n’a pas été aboli, il a seulement été déplacé. Exclu du sexe, de la politesse, du corps, des fonctions naturelles, il a fait de la société sa forteresse. Il y règne en maître absolu. Les réalités sociales, telles les crimes, la misère, le vandalisme, la faim, le chômage, l’exclusion, etc., dont la recrudescence pourrait être opposée aux puissants qui avaient promis de les changer ou de les éradiquer, ne sont plus nommées par les noms justes et reçus par l’usage, mais par des caches, tels violence scolaire, jeunes, techniciens de surface, sans-emploi, sans-abri, quartiers sensibles ou en difficulté, SDF. Si ces réalités étaient dites avec les mots justes, elles feraient tache dans un pays socialiste, donc moderne et parfait. Puisqu’il a été décidé que la "vie" avait "changé", il fallait que le changement se voie. Comme il ne pouvait pas l’être dans les faits, il l’a été dans la langue.

Ce qui fait l’euphémisme, ce n’est pas la nécessité d’user de paroles adoucies, mais la volonté de ne pas dire ce qui est. Dans l’euphémisme classique, les réalités désagréables ont beau être adoucies, elles sont dites. Certes, elles le sont avec des mots mal ajustés, mais elles ne sont pas tues : il y est fait allusion. Dans l’euphémisme moderne, il est fait interdiction aux hommes de dire ces réalités, telles qu’elles sont. "Un certain mot ne doit pas passer par la bouche. Il est simplement effacé de l’usage, il ne doit plus exister" (Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1974). Ainsi sont interdits crimes, délits, viols, crime raciste, négation de crimes contre l’humanité, etc.

Souvenons-nous de ce que disaient, il y a trente ans ou plus, les "penseurs" attitrés du Monde, de Libération, du Nouvel Observateur, les socialistes, les pontes de l’Université et du CNRS, qui, tous ou quasiment tous, rêvaient de changer le monde, la vie, la société. On ne changera pas les Français, pensaient-ils, en les fusillant. Il faut d’abord changer leur "âme". Alors, la société changera, sans qu’il soit nécessaire de réduire à l’esclavage quarante millions de citoyens, après en avoir exterminé vingt millions. Dans quel lieu autre que l’école peut-on changer l’homme ? On a donc changé l’école pour forger l’homme nouveau. Trente ans plus tard, les résultats sont éloquents : on a l’homme primitif, celui des cavernes, de la jungle épaisse, des forêts vierges, ou le barbare sanguinaire. La société nouvelle qui émerge n’a rien de l’utopie espérée, mais elle a tout des sociétés archaïques, avec leur litanie de crimes, viols, coups et blessures, insultes sexistes et racistes, rackets, vols, agressions, loi du plus fort ou du plus brutal, etc. Avec l’homme nouveau, la culture devait progresser. Le seul progrès qui ait été constaté dans les écoles est l’illettrisme, qui devait y être extirpé. On comprend que ceux qui ont imposé, souhaité, approuvé cette révolution ou leurs affidés ou leurs complices s’empressent d’en cacher les résultats. La si mal nommée violence scolaire et les délicieuses incivilités mettent les délits et les crimes sur le compte de la nature humaine ou de l’impolitesse innée des jeunes. Ce faisant, les révolutionnaires honteux chargent l’école de la responsabilité du désastre, comme le Lion, le Loup ou l’Ours de la fable sacrifient le baudet pour détourner sur l’innocent la colère du Ciel.

 

 

 

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