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09 décembre 2006

Collectif

 

 

 

 

 

 

En latin, l’adjectif collectivus est un terme de grammaire qui qualifie, dans collectivum nomen, "nom de sens collectif", un nom singulier qui désigne, non pas une chose ou une personne, mais des choses ou des personnes. Collectivus humor désigne l’eau de citerne, celle qui a été "recueillie" ou collectée, comme on dit de nos jours. Collectif est attesté en français pour la première fois au XIIIe siècle comme terme de grammaire pour qualifier un nom singulier désignant plusieurs personnes ou choses. C’est dans ce sens qu’il est relevé par Richelet en 1680 dans son Dictionnaire. En 1495, il est attesté au sens de "qui réunit plusieurs personnes" dans les mots église collective. C’est en 1802 seulement qu’il est employé comme nom par Bonald dans la phrase : "il confond le général et le collectif, c’est-à-dire l’esprit et la matière".

 

Ce qui caractérise l’histoire de ce mot, c’est l’extension de ses emplois : de la grammaire à la vie de l’esprit et de la vie de l’esprit au social et même pis, au sociologique. Les éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à aujourd’hui le prouvent. Dans la quatrième édition (1762), la définition est expédiée en une phrase. Collectif a un seul sens : "terme de grammaire par lequel on désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses sous un nom singulier". Ainsi peuple, multitude, armée sont des termes collectifs. Dans la huitième édition (1932-35), la définition est un peu plus ample. L’emploi comme nom, attesté en 1802, serait une variante de l’emploi adjectival : "un nom collectif ou, comme nom masculin, un collectif". Pour les Académiciens, qu’il soit nom ou adjectif, c’est un terme de grammaire "qui désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses de la même espèce". Les exemples cités sont les mêmes que ceux de la quatrième édition. Cependant, le sens attesté en 1495, "qui réunit plusieurs personnes", est relevé : "qui est fait par plusieurs personnes ou qui se compose d’objets de même nature ou de même destination, etc.", comme dans "travail collectif" ou "œuvre collective". D’un sens unique en 1762 et de deux sens en 1932-35, on passe à quatre sens dans la neuvième édition en cours de publication, dans laquelle les Académiciens distinguent nettement l’adjectif du nom. Quand il est adjectif, il a deux sens : "qui se rapporte à un groupe" (sens attesté en 1495), "qui est fait par plusieurs individus", et, terme de grammaire, attesté en latin, "qui désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses de la même espèce". Le premier sens est illustré par deux emplois modernes, l’un propre aux sciences sociales, l’autre à la psychanalyse : conscience collective et inconscient collectif. Quand collectif est un nom, il a aussi sens, qui sont propres à la politique et au social : "organe de décision composé de plusieurs personnes" (le collectif d’un parti, d’un syndicat) et, dans les procédures de l’Assemblée nationale, il désigne la loi de finances rectificative relative aux crédits additionnels (un collectif budgétaire).

Une autre comparaison entre l’article que Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) consacre à collectif, et celui qui, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), traite de ce mot, fait apparaître le même phénomène d’extension de cet adjectif et nom à des réalités sociales, toujours plus variées. Littré, comme les Académiciens en 1932-35, donne à collectif deux sens. Il cite d’abord le sens général, attesté en 1495 ("qui contient un ensemble de personnes ou de choses", "qui appartient à un ensemble de personnes ou de faits"), puis le sens que collectif a en grammaire (le sens le plus ancien) : "qui, exprimant la réunion de plusieurs individus de la même espèce, présente à l’esprit l’idée d’une collection" (peuple, armée, compagnie sont des noms collectifs). Il cite aussi l’emploi substantivé de l’adjectif, attesté en 1802 et qu’il illustre d’une phrase de Chateaubriand : "transporter le raisonnement de l’individuel au collectif, de l’homme au peuple".

Les auteurs du Trésor de la Langue française distinguent les sens de l’adjectif de ceux du nom. Adjectif, collectif a six sens. Ce qui domine, ce sont les emplois de cet adjectif dans un sens social, sociologique et psychosociologique, véritable océan au milieu duquel le sens grammatical n’est plus qu’un minuscule îlet. Ce sens est exprimé dans une langue abstraite et approximative, qui tient plus de la langue de bois que de la langue française : "qui concerne un ensemble limité, mais d’une certaine étendue, caractérisé par des traits communs ou considérés comme tels". Il est impossible à un lecteur de se représenter ce que peut être cet "ensemble limité". En revanche, l’antonyme individuel éclaire la définition, ainsi que les emplois dans le domaine social : "qui concerne une collectivité de personnes", comme dans lien collectif, illustré par une phrase de Leroux, prophète de la nouvelle religion socialo-occultiste moderne : "qui vous a appris, leur demanderait Moïse, qu’il y avait une humanité, qu’il y avait un lien collectif entre les hommes, que les hommes formaient une unité ?" (1840) ; "qui manifeste les caractères spécifiques d’une collectivité" (inconscient collectif, conscience, représentation collective ou "ensemble des idées, croyances, idéaux, modèles, symboles communs à une société", psychologie collective) ; "qui est le fait, l’œuvre de plusieurs individus" (activité, participation, idéal, rêve, efforts, hommages, progrès collectifs) ; "qui est le fait d’une collectivité réagissant à certaines situations par des actions dont les individus pris isolément ne seraient pas capables" : comportement(s), crime, enthousiasme, ivresse, psychose peuvent être qualifiés de collectifs. Ces emplois de collectif sont jugés, dans leur quasi-totalité, comme mélioratifs, positifs ou, comme on dit aujourd’hui, bien. Ce qui sous-tend ces jugements favorables, c’est l’idéologie des puissants ou idéologie dominante qui valorise le groupe au détriment de ceux qui le composent. Tout ce qui est qualifié de collectif est bon, que ce soit une propriété, une jouissance ou un droit de jouissance, un pouvoir, une responsabilité, une convention, un test, un enseignement,  des organismes, un avantage, un bien-être, et surtout un immeuble d’habitation.

Les emplois de collectif comme nom ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux qui sont relevés dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en particulier pour ce qui est de la politique. Pour les Académiciens, un collectif est un "organe de décision composé de plusieurs personnes" (le collectif d’un parti, d’un syndicat). Pour les auteurs du Trésor de la Langue française, c’est un "ensemble de personnes travaillant sur les lieux d’une même entreprise". Le domaine auquel appartient ce terme est la sociologie – et plus particulièrement le gauchisme révolutionnaire, comme l’illustre la phrase extraite de France nouvelle (1976, n° 1589), l’hebdomadaire du Parti communiste, heureusement disparu faute de lecteurs : "l’essentiel était pour notre collectif de travailler ensemble sur un vaste chantier, à partir des questions posées et non de réponses a priori". En langage léniniste, ce collectif est un soviet. Soviet étant complètement discrédité à cause de l’usage qui en a été fait dans l’URSS révisionniste et la traduction par conseil faisant, au mieux, réunion planplan et bonasse de parents d’élèves, au pis, ramassis de requins cupides administrant à leur seul profit les entreprises nationalisées, les gauchistes y ont substitué collectif qui a deux vertus : il est tout neuf et il a un sens mélioratif. Les idéologies tyranniques et criminelles en usent ainsi pour se refaire une virginité. Il n’est nul besoin de se faire opérer dans une clinique privée spécialisée dans la réfection de l’hymen : la nouvelle langue française répond d’abondance et gratis à toutes les demandes.

 

 

 

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