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10 décembre 2006

Cultuel

 

 

 

Cultuel ou culturel ?

 

 

 

Ces deux mots ont un petit air de ressemblance : seul r les distingue, absent dans l’un, présent dans l’autre. Il est vrai qu’ils sont dérivés de deux noms, culte et culture, empruntés au latin et issus du verbe colere qui a pour sens "cultiver" (agrum, un champ) et "honorer" (deos, les dieux). Cultuel et culturel sont modernes, bien que les noms à partir desquels ils ont été formés aient un passé archaïque. Ils ne sont pas relevés dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Cultuel, qui a été formé pour traduire un mot anglais relatif au culte, est attesté pour la première fois en 1872 dans la Revue d’anthropologie ; culturel est l’œuvre de Claudel en 1907. L’un et l’autre appartiennent peu ou prou, à l’origine du moins, à la religion : cultuel signifie "qui se rapporte au culte" et culturel "qui est relatif à la culture religieuse". Ce ne sont pas des termes de théologie, ils ne disent rien de la foi ou des croyances, mais ils sont liés aux "pratiques" (comme disent, dans leur jargon, les experts en sciences sociales) ou aux œuvres. Ainsi, cultuel est un mot de l’anthropologie, cette science dite humaine qui a inventé le racisme. Il est employé pour la première fois en français dans une phrase au sens tellement défavorable que cela aurait dû suffire à le déconsidérer à jamais. Citons-la, puisque Littré, le premier à avoir enregistré cultuel, la reproduit dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) pour illustrer le sens "qui a rapport au culte" de l’adjectif cultuel : "les sauvages nous offrent un spectacle mélancolique de superstitions grossières et de formes cultuelles féroces" (in Revue d’anthropologie, 1872). Les mots sauvages, grossières, féroces disent crûment le mépris qu’inspiraient les peuples dits sauvages aux anthropologues d’alors. Aujourd’hui, aux inconscients qui se risqueraient à en user au sujet des "peuples premiers", ils vaudraient un procès d’inquisition. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994) ne s’y sont pas trompés. Ils ont beau avoir rédigé leur dictionnaire à une époque où la soumission à l’idéologie dominante n’était pas encore l’impératif catégorique, ils ont jugé plus prudent de ne pas citer cet emploi premier, se contentant d’indiquer la date de 1872 et la référence au Dictionnaire de la langue française de Littré. Il est un second emploi de cultuel qui n’est pas sociologique, mais juridique, dans association cultuelle par exemple : il tient à l’existence de la loi de 1905, dite improprement "de séparation de l’Eglise et de l’Etat", qui interdit à la République et aux collectivités de participer au financement des cultes, par quelque biais que ce soit, même par des moyens détournés : le plus connu consistant à louer au prix d’un euro par an (c’est-à-dire gratis) et pendant quatre-vingt dix-neuf ans (bail emphytéotique) un terrain public à une association islamique pour y ériger un lieu de culte et / ou de culture. Une association cultuelle, qui est censée se conformer à la loi, a pour but de subvenir aux frais d’un culte sans argent public : voilà pourquoi elle se nomme, quand elle est islamique, association culturelle. Il est vrai que, dans les pays islamiques, il n’y a pas d’autre culture autorisée ou tolérée (car on est tolérant, comme chacun sait, en Arabie) que le culte : toujours le même. Voilà pourquoi on s’y ennuie à en mourir. Baptisée culturelle, l’association islamique ne relève plus de la loi de 1905, mais de celle, très libérale, de 1901. Elle émarge alors aux budgets des collectivités, car les hommes politiques ont pris le pli détestable de prodiguer l’argent public à leurs clients, affidés, obligés sous la forme d’aides, subventions, crédits, tout ça en échange de suffrages favorables.

L’adjectif culturel s’est très vite éloigné de la religion (la catholique, dans l’esprit de Claudel, en 1907), comme si cette religion était la peste. A partir de 1927, le sens de "relatif à la culture religieuse" s’efface au profit de "relatif à la culture", quelque sens qu’ait ce nom : que ce soit "l’acquisition et la possession par l’esprit de connaissances qui l’enrichissent" ou le mode de se comporter ou de répéter des savoir-faire dans une société traditionnelle. Le social commence alors sa longue marche vers la domination totale. Il s’insinue partout et là où il s’établit, il élimine ce qui a le tort d’y résister, c’est-à-dire ce qui n’est pas social. Maritain n’était pas une lumière. De fait, c’est lui qui, le premier, en 1936, dans Humanisme intégral, fait absorber le culturel par le social, et cela, dans une phrase qui tient plus du jargon alchimique de la sociologie que de la langue française : "c’est d’une refonte totale de nos structures culturelles et temporelles, formées sous le climat du dualisme et du rationalisme anthropocentriques, c’est d’une transformation substantielle de ces structures qu’il s’agit. C’est du passage à un nouvel âge de civilisation". Comme disait jadis un personnage de la télévision, "bon sang, mais c’est bien sûr". L’absorption du culturel par le social triomphant est effectif en 1968, quand le nom le culturel est employé pour la première fois, dans le Traité de sociologie, pour désigner le domaine de la culture, entendue évidemment dans le sens social de ce terme : "l’anthropologie culturelle a eu le tort de se placer à l’intérieur de ce que l’on a appelé parfois le culturalisme et qui postule la séparation du culturel et du social". La sociologie a mis fin à cette séparation. Désormais, les gants ne sont plus d’aucune utilité. Il n’est même plus nécessaire de prétexter la mauvaise place de l’anthropologie : le culturel est le socioculturel.

Aujourd’hui, la messe est dite. L’emploi de ces adjectifs est fixé. Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens y consacrent un article. Il rappellent que cultuel a le sens de "relatif à l’exercice d’un culte". Il en est ainsi dans pratiques cultuelles (ces mots s’appellent l’un l’autre, comme s’ils étaient redondants), dans "le ciboire, la custode sont des objets cultuels" (Mon Dieu, mais que sont ciboire et custode ?) et dans l’inévitable association cultuelle ou "association destinée à subvenir aux frais d’un culte". Quant à culturel, dérivé de culture sous l’influence de l’allemand kulturell, précisent-ils, reprenant à leur compte une remarque du Dictionnaire étymologique de la Langue française de Bloch et Wartburg, il a deux sens. Le premier "relatif à la culture, à ses valeurs et à ses manifestations" tend à se confondre avec le second : "par opposition à naturel, ce qui relève du groupe, du milieu, de l’acquis", comme dans ces exemples empestant la modernité sociologique et à laquelle succombent même les Académiciens, qu’on aurait pu croire moins suivistes : "les facteurs culturels" (non pas ceux de La Poste, bien sûr, mais les explications convenues, répétées et obligées par lesquelles les sociologues rendent compte de n’importe quoi) et la fameuse "identité culturelle", dont on sait à quels crimes épouvantables elle conduit ou a conduits, dans un passé récent, ceux qui en sont les chantres.

 

 

 

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