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12 décembre 2006

Occire

 

 

 

Tuer et occire

 

 

 

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe tuer est relevé, entre autres sens, avec celui de "éteindre" (le feu, la bougie, la chandelle), désuet et cela dès le XVIIIe siècle, mais que l’on entendait dans les campagnes de France ("ce sens, écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française, 1972-1994, a été conservé en français classique, de même que dans certains parlers de la Bretagne à la Savoie") : usage que les Académiciens ont, semble-t-il, remarqué et qu’ils qualifient de populaire : "en parlant de feu, de bougie, de chandelle, etc. il se dit populairement pour éteindre". Les exemples qui l’illustrent sont : "tuez ce feu", "il faut tuer ces chandelles". Le sens "éteindre" est aussi relevé par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) et les exemples qui l’illustrent sont "tuer le feu, la chandelle" et ces vers de Malherbe : "On doute pour quelle raison / Les destins si hors de saison / De ce monde l’ont appelée ; / Mais leur prétexte le plus beau, / C’est que la terre était brûlée, / S’ils n’eussent tué ce flambeau". Les alchimistes l’employaient aussi dans tuer l’eau philosophale, au sens de "la fixer en continuant toujours le feu". Ainsi, disaient-ils dans leur jargon, qui est devenu totalement incompréhensible, "l’un tue l’autre, le fixe et le volatil se détruisent l’un l’autre" ( ?).

Le verbe tuer continue le verbe latin tutare, employé à la place du classique tutari, "protéger de" et qui est devenu synonyme de exstinguere, "éteindre" et "tuer". Il est suivi de compléments tels que famem (la faim) et sitim (la soif) au sens de "éteindre ou étancher la faim, la soif". Tuer est attesté en français au milieu du XIIe siècle dans son sens moderne, à savoir "ôter la vie" en usant de moyens violents et, à propos d’animaux de boucherie, dans le sens, aujourd’hui désuet, de " égorger " ou "assommer". A la fin du XVIIe siècle, il s’emploie à propos de plantes qui périssent à cause du froid. Il est aussi attesté dès le XIIIe siècle dans la construction pronominale se tuer, entendue dans le sens figuré de "compromettre sa santé", puis de "se donner beaucoup de peine pour". Se tuer prend le sens de  se donner la mort" au milieu du XVIe siècle. Le sens d’éteindre est attesté en 1468 "éteindre (un feu)" et le sens figuré de "ennuyer" en parlant d’un récit ou d’une histoire apparaît en 1549.

Le verbe tuer a fini par remplacer le verbe occire (issu du latin occidere "tuer", "faire périr") qui était d’usage courant dans la vieille langue française. Si occire a fini par s’éteindre ou se tuer, comme le feu, c’est qu’il est devenu impossible de le conjuguer. Essayez de le faire. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), occire est mentionné comme littéraire ou propre au style archaïsant : "à onze ans, vous occîtes de votre main l’assassin de votre père" (George Sand, 1857) ; "et quand il les eut tous occis, d’autres chevreuils se présentèrent, d’autres daims, d’autres blaireaux" (Flaubert, 1877) ; "c’est absolument comme s’il accusait les professeurs qui vantent la bataille de Poitiers et Charles Martel écrasant les Sarrasins de vouloir occire nos mahométans d’Algérie" (Barrès, 1902) : il semble que le politiquement correct contamainait déjà la langue. Occire s’est maintenu dans le style burlesque ou par plaisanterie : "nous étions dans le vrai en nous disant qu’Éverard n’eût pas voulu occire seulement une mouche pour réaliser son utopie" (Sand, 1855 – qui écrit cela, alors que, guérie, semble-t-il, de ses délires occultistes, elle avait cessé de se prendre pour la nouvelle Eve chargée de régénérer le monde) ; "tant qu’à faire de les occire, j’aimais mieux m’en charger moi-même !" (Céline, 1936). Dans la langue moderne, occire n’est employé qu’à l’infinitif ou au participe passé, formes qui ne se conjuguent pas.

Les modernes sont cruels avec les anciens mots dont l’emploi est devenu délicat : ils ne les mettent pas au rebut, ils les rabaissent, ils en font des mots bas ou plaisants, tout juste bons à se moquer d’autrui ou à faire sentir à autrui par un ton burlesque leur supériorité de modernes.

 

 

 

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