Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17 décembre 2006

Participatif

 

 

 

Démocratie participative

 

 

 

Jadis, il était entendu que la démocratie était la volonté du peuple : une fois tous les quatre, cinq ou six ans, à la suite d’un débat public, les citoyens choisissaient, entre plusieurs candidats, ceux qui allaient former les lois et les faire appliquer. Ces élus exerçaient donc, ou étaient censés le faire, au nom et à la place du peuple, la souveraineté dont les citoyens sont les seuls détenteurs. Comme les lois ne sont plus formées à l’Assemblée et que les lois votées ne sont même plus appliquées, la démocratie est désormais zombie : on en parle sans cesse et pourtant elle n’advient pas.

Longtemps, les choses ont été si évidentes qu’il n’a pas été jugé nécessaire d’accoler au nom démocratie un adjectif. Il est même périlleux de s’y risquer. L’adjectif détermine le nom : autrement dit, il en limite "l’extension". A partir du moment où elle est socialiste, populaire, associative, la démocratie est amputée d’une partie d’elle-même et elle peut même être réduite à rien ou à presque rien : par exemple, quand elle est socialiste. Les gauchos, socialos, maos, trotskos et cocos l’ont bien compris, puisque, chaque fois qu’ils évoquent la démocratie dont ils sont les ennemis acharnés, ils font suivre ce nom d’un adjectif : c’est bourgeoise, formelle, représentative.

Mme Royal ou ses conseillers ou son think tank fourni par Ogilvy et WPP sont dans l’air du temps : eux aussi, ils restreignent la démocratie, en qualifiant celle qu’ils ont l’intention d’instaurer en France de participative. Les citoyens qui ne sont pas des gogos (oui, il en reste) ont tout de suite compris que Mme Royal entendait réserver sa démocratie à ceux qui adhèrent à son projet, c’est-à-dire aux copains, militants, clients fonction publique et coquins.

L’adjectif participatif n’est relevé dans aucune des huit éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Il n’est pas enregistré non plus dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) qui comprend seize volumes, des dizaines de milliers de pages grand format et deux colonnes par page, et des centaines de milliers d’entrées. Pourtant, ce n’est pas un mot fantôme. Mme Royal l’emploie. Il est aussi en usage dans le monde de la finance sous le vocable titre participatif pour désigner des actions de sociétés d’Etat ou nationalisées qui n’ouvrent pas de droit de vote et qui ne sont pas vraiment des actions, mais qui sont émises quand même, ces sociétés ayant un urgent besoin de financement : d’où le nom de titre participatif quelque peu condescendant qui y est donné.

En revanche, participatif est attesté dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1872) et glosé par la définition fort imprécise de "qui a la vertu de participer", sans qu’il soit dit si cette vertu est propre à des personnes ou à des choses et sans que la définition soit illustrée d’un exemple qui l’éclairerait.

Les dictionnaires sont donc muets sur ce point. Pour établir le sens de participatif et celui de démocratie participative, il ne reste qu’à étudier le verbe participer, dont participatif dérive, puisque, selon Littré, l’adjectif a pour sens "qui a la vertu de participer". En latin, participare signifie "faire participer", "partager, répartir" et "avoir sa part de" ou "participer à". La première attestation en français de participer date du XIIIe siècle. Le mot appartient à la langue de la philosophie : participer à signifie "avoir des traits communs avec" et, chez Nicolas Oresme, en 1370, participer en, "comporter une similitude de nature avec". Au XVIe siècle, participer de est attesté dans le sens de "posséder des caractères communs avec". Au XIIIe siècle, ce verbe signifie aussi "avoir part à" ou "avoir une part active dans".

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe participer est relevé avec le sens "avoir part", comme dans "je veux que vous participiez à ma fortune, comme vous avez participé à ma disgrâce". Le verbe est un usage dans les "choses de la religion". Ainsi on dit "participer aux prières des fidèles, aux saints mystères, à la sainte Table, aux sacrements, au corps et au sang de Jésus-Christ". Ce serait insulter les catholiques que de suggérer que Mme Royal, issue d’une famille intégriste, aurait l’intention de rétablir par sa démocratie participative la théologie du sacrifice propre aux conciles de Trente. En 1762, dans le Dictionnaire de l’Académie française, participer est relevé aussi avec le sens de "prendre part", "s’intéresser" : "alors, précisent les Académiciens, c’est ordinairement un terme de civilité et de compliment", comme dans "je participe à votre douleur, à votre joie". La précision est suivie de cette remarque : "il n’a guère d’usage et on dit plus ordinairement prendre part". Mme Royal serait-elle cynique au point de faire de sa démocratie participative une petite courtoisie à l’adresse des citoyens ? Le dernier sens que relèvent les Académiciens est celui propre à la philosophie, qui a d’abord été en usage en français. C’est "tenir de la nature de quelque chose", comme dans les exemples "un minéral qui participe du vitriol", "cela participe de la nature du feu", "le mulet participe de l’âne et du cheval". Ce sont aussi les sens que relèvent les Académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), distingue les sens de participer suivant qu’il est suivi de la préposition à ou de la préposition de. Participer à signifie "avoir part à" ("participer à la table du Seigneur et à la table des démons" ; "on dit dans le langage de la dévotion participer aux prières des fidèles, aux sacrements, au corps et au sang de Jésus-Christ, aux mérites de Jésus-Christ". Participer de a pour sens "tenir de la nature de" ("le pathétique participe du sublime autant que le sublime participe du beau et de l’agréable", Boileau). Comme s’il était à Byzance en 1453, Littré essaie de distinguer le sens de participer de celui de prendre part : "participer au malheur de quelqu’un, écrit-il, c’est le partager réellement ; y prendre part, c’est s’unir par sentiment à la douleur qu’il en reçoit. On participe à une chose dans laquelle on a une part réelle et personnelle ; on prend part d’affection à la chose dans laquelle on n’a aucun intérêt". La démocratie participative de Mme Royal tient plus du second verbe que du premier. Elle n’entend pas que les citoyens partagent réellement le pouvoir avec elle, mais seulement qu’ils s’y associent affectueusement.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) se fondent aussi sur le complément du verbe, suivant qu’il est régi par à ou de, pour établir les mêmes sens que Littré. Il est cependant des emplois financiers de ce verbe, que Littré ne relève pas. C’est "participer aux dépenses, aux frais", c’est-à-dire "payer sa part, cotiser", et "souscrire une part de capital". Ces emplois sont éclairants. Ce qui est attendu des citoyens dans la démocratie participative, c’est qu’ils paient par une augmentation de l’impôt les dépenses somptuaires et de pure montre que Mme Royal a programmées. Borner la démocratie à cette participation-là, c’est prendre les citoyens pour des gogos, des vaches à lait, un tonneau des Danaïdes dans lequel on peut puiser sans fin per fare bellissima figura.

 

 

 

Les commentaires sont fermés.