Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18 décembre 2006

Incommunicabilité

 

 

 

Incommunicabilité et incommunicable

 

 

 

En a-t-on entendu des incommunicable et de leur pendant, le nom incommunicabilité, il y a quarante ans ou plus, quand étaient commentés dans les journaux ou sur les ondes La Cantatrice chauve de Ionesco et En attendant Godot de Beckett. Dans les années 1960, incommunicabilité était au menu de tous les dîners en ville, de toutes les colonnes de la presse, de toutes les thèses de 3e cycle en littérature moderne. Jamais un mot célébrant l’impossibilité à dire quoi que ce soit n’a fait couler autant d’encre ou de salive dans un pays où n’importe qui peut asséner à la cantonade des milliers de messages dans une journée et où la pub, les media, les actus, la com, les infos, etc. bombardent des millions de messages à la minute. C’est dire à quel point ce mot est suspect.

Dérivé de l’adjectif incommunicable, il est attesté pour la première fois en 1802 dans un dictionnaire français allemand au sens de "impossibilité de communiquer", alors  que Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, le définit comme la "qualité de ce qui est incommunicable " et " qualité de ce qu’on ne peut communiquer ". Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Seule la dernière édition, en cours de publication, y consacre un article. Il est relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), mais dans une remarque de l’article incommunicable. Il a deux sens : un sens juridique ancien et un sens moderne. Dans le droit, il signifie "caractère de ce qui ne peut être communiqué", id est transmis à autrui. Ainsi d’un droit dont un héritier ne peut jouir, on dit qu’il est incommunicable et qu’il a pour trait définitoire l’incommunicabilité. Le sens moderne est lié à la théorie de la communication, c’est-à-dire à la fausse analogie établie entre l’acte de parler, d’écrire, de s’exprimer d’une part et d’autre part une communication téléphonique. C’est, dans ce sens, comme si la ligne était coupée, "l’impossibilité de communiquer, de faire pleinement comprendre à autrui ses idées ou ses sentiments". Les exemples qui l’illustrent sont "l’incommunicabilité des êtres, des âmes" et une phrase de Mauriac : "la solitude dans laquelle chacun de nous vit et meurt, ce lieu commun de toutes les littératures, a un aspect moins connu mais non moins tragique : l’incommunicabilité entre les familles d’esprits. J’imagine Marx lisant l’Apologia, ou Newman lisant Le Capital, et chacun soupirant et s’étonnant de ce qu’un homme puisse être à ce degré aveugle ou absurde" (1959). Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens donnent à incommunicabilité, comme les auteurs du Trésor de la langue française, deux sens : c’est "le caractère de ce qui, selon la loi, ne peut être communiqué, transmis" (un droit, un privilège, un bien) et c’est aussi la "difficulté de communication avec autrui".

 

L’adjectif incommunicable a la vertu de faire apparaître un des phénomènes les plus fréquents dans la NLF, à savoir l’extension au social de mots qui relèvent du droit ou qui sont propres au christianisme. Il est emprunté au bas latin en usage dans l’Eglise, incommunicabilis, qui qualifiait Dieu ou l’amour divin. C’est dans le sens "d’intransmissible" qu’il est attesté en français pour la première fois (1470) : "Dieu (...) est bonté et vertu essentielle divinement, incommunicable à (une) autre nature substantiellement". Voltaire, en 1756, en use pour qualifier Dieu : "le regardant comme un être incommunicable qui n’avait un fils que par adoption". En parlant d’une personne, Baudelaire l’emploie en 1863 avec le sens "qui ne peut ou ne veut communiquer, se confier à autrui". Dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), il est relevé, quand il se rapporte à deux choses, avec le sens, de nos jours désuet, "qui ne peut être mis en communication". Ainsi, au XVIIe siècle, "la Mer rouge est incommunicable avec la Méditerranée" - situation qui a pris fin en 1869, quand le percement du canal de Suez a été achevé. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, à incommunicable est donné le sens "qui ne se peut communiquer, dont on ne peut faire part", lequel, dans cette définition, n’est pas clair. Quelle réalité est incommunicable ? Les Académiciens répondent : c’est "la toute puissance de Dieu", "un bien", "des honneurs", "des droits". Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le mot est illustré des mêmes exemples. Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré cite des exemples dans lesquels la réalité dite incommunicable est le nom de Dieu ("le grand nom de Dieu (je suis celui qui suis), terrible, mystérieux, incommunicable, sous lequel il vent dorénavant être servi", Bossuet), la divinité, Dieu ("ils ne savent pas adorer le Dieu de tous les êtres, unique, incompréhensible, incommunicable, éternel, et tout juste comme tout-puissant", Voltaire), le droit, le pouvoir de donner loi. Les domaines dans lesquels est employé le mot sont donc la religion et le droit. Du droit et du sacré, il a basculé dans le fait. Dans Théologie catholique (1983), il y est donné encore le sens suivant : "tous les théologiens admettent que le Christ ne pouvait communiquer à personne la puissance d’autorité qu’il possède, comme Dieu, sur les sacrements : cette puissance d’autorité est une prérogative divine, incommunicable aux simples créatures". De là, il s’étend aux "phénomènes de la vie individuelle", à des "objets de connaissance" ou à des "états affectif" et il signifie "qui ne peut être transmis par un mode d’expression déterminé" ou "qui n’est pas accessible à la pleine compréhension d’autrui". Ainsi, il qualifie les noms connaissance, idée, pensée, sensation, angoisses, joies, etc. Il est illustré par la phrase : "pour que des millions d’individus se comprennent, il faut que les mots expriment des idées simples, générales, abstraites, et que les rapports établis entre les idées portent le même caractère : tout cela se fait aux dépens de l’expressivité, car le sentiment est synthétique et singulier, donc incommunicable". Il se dit même d’une personne qui ne parvient pas à communiquer ses pensées, ses idées, ses sentiments et qui est fermée à la communication avec autrui.

Jadis, c’était Dieu ou le Christ, et un de leurs attributs, l’amour par exemple, qui étaient incommunicables ; jadis encore, c’est des droits ou des honneurs qui étaient qualifiés d’incommunicables. Dans le Modernistan, ce sont désormais les pékins, leurs sentiments, leurs états d’âme qui sont marqués du signe électif de l’incommunicabilité : ils sont les égaux des Dieux ou ils sont les nouveaux privilégiés du monde réel.

 

 

 

Les commentaires sont fermés.