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19 décembre 2006

Socio

 

 

Mots en socio

 

 

 

 

Le Trésor de la Langue française est le seul dictionnaire qui étudie dans des articles spécifiques les préfixes, suffixes et autres "éléments formants". C’est pourquoi une longue entrée est consacrée à socio. Tiré de social ou de société, socio forme de nombreux adjectifs et noms qui contaminent, déforment ou frelatent, depuis un siècle, la malheureuse langue française. Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est moins le succès des mots en socio que le fait que la représentation que les modernes se font du réel se lise à livre ouvert dans la langue, comme si la langue était un précipité de leurs croyances. Il est vrai que l’assomption des sciences sociales dans le ciel vidé de toute transcendance a favorisé le succès de ces socio comme ingrédients de toutes les sauces. Enumérer les mots en socio, qui sont ceux des puissants du siècle, c’est faire le tour du royaume de la Bêtise, variante savante de la Présipauté Groland.

Parmi ces mots en socio, il en est qui révèlent la réalité des choses ou qui dévoilent le réel, tel le papier tournesol des TP de chimie auxquels sont astreints les potaches. Ils ont été fabriqués par Comte, le forgeron de sociologie, ce mot chimère formé d’un élément d’origine latine et de logie emprunté au grec. Ce sont sociocratie ou "forme de gouvernement où le pouvoir appartient à la société entière", c’est-à-dire, pour dire les choses clairement, où le pouvoir appartient à ceux qui parlent au nom de la société - id est les sociologues ; sociocrates ou "partisans de la sociocratie" (c’est l’autre nom des sociologues) ; l’adjectif sociocratique (qui se rapporte à la sociocratie : de fait, c’est un synonyme de sociologique). Comte a fabriqué aussi sociolâtrie (le culte de la société – c’est-à-dire la religion du roman social inventé par les sociologues, ces idolâtres du social) et sociolâtrique, qui sonne comme un mixte de latrines, de latte, de trique. On ne comprend pas pourquoi Comte n’a pas poussé son savoir-faire de forgeron verbal jusqu’à fabriquer sociolâtrer (idolâtrer les sociologues), sociolatrisme, sociolatriser, etc. Quand toutes les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites, disait un penseur célèbre.

Comme si sociologie avait perdu, à force d’être répété, de son pouvoir glaçant, a été fabriqué un monstre encore plus effrayant, sociographie, substantif féminin, précisent les auteurs du Trésor de la langue française, féminin comme les sorcières, pour désigner "l’étude descriptive des réalités et des faits sociaux" - c’est-à-dire l’étude du rien - sens illustré de ce joyau, qu’on croirait de la plume de Pécuchet (dans le couple de Flaubert, il est le progressiste) : "la description et l'analyse des groupements sociaux donnent naissance à une nouvelle branche de la sociologie, la sociographie, dans laquelle l’accent est mis sur l’observation empirique des sociétés". De ce sociographie peuvent être dérivés d’autres monstres, tels sociographe, sociographique, sociographisme ou sociographiser, etc. La tératologie continue sur son erre. Elle est le vaisseau fantôme de la langue. Les linguistes enfarinés de sociologie se disent sociolinguistes. Ils ont montré eux aussi patte blanche aux puissants du siècle. Ils ont fabriqué sociolecte pour désigner une "variété de langue propre à un groupe social, dite aussi dialecte social par ceux qui emploient dialecte au sens large", c’est-à-dire pour désigner la langue forgée par les sociologues et autres affidés des sciences sociales. De fait, tout devient social, société, sociologie : tout est sociologisé. Jadis, tout était rapporté à Dieu ou au diable ; aujourd’hui, le social les a remplacés. La vie affective devient socioaffective quand la psychologie rapporte tout ce qui est ressenti à "l’environnement social" ; elle relève même de la socioanalyse ou de la psychanalyse d’un groupe social, alors que ce sont les sociologues qui devraient se faire analyser. Il a même été fabriqué un mot redondant ou mot La Palisse ou truisme : c’est sociocentrisme, écrit tantôt avec un trait d’union entre socio et centrisme, tantôt sans. L’orthographe est flottante, non ce que désigne ce nom, et qui est une réduplication de la réalité sociologique. C’est la "tendance à prendre pour critères les seules valeurs de la société à laquelle on appartient", c’est-à-dire à réduire au social toute réalité. De fait, la sociologie est par nature sociocentrique ou, mieux, sociocentriste. Le sens est illustré par une phrase de Morin, ce sociologue qui a égalé Comte dans le forgeage de mots frelatés : "la combinaison est toujours incertaine, aléatoire entre l’égocentrisme individuel et le sociocentrisme collectif". Va savoir, Charles, puisque ce que la sociologie ne nomme pas est incertain par définition et n’existe qu’en aléa.

Les universitaires ont senti le vent tourner. Jadis, ils étaient tous confits en christianisme : c’est terminé. Le vent souffle de l’horizon social, ils se sont placés sous le vent sociologique : ça a accéléré (pardon boosté) les carrières. En un siècle, la sociologie a contaminé :

l’éducation (socio-éducatif ou "relatif à l’éducation sous son aspect social"),

la genèse des choses qui tient de la Genèse (sociogenèse ou genèse sur le plan sociologique : "si l’on pouvait reconstituer dans le détail la sociogenèse des représentations collectives", ah, on atteindrait le nirvana sociolâtrique !),

la géographie, puisqu’une géographie s’est qualifiée de sociogéographique (au sens de "qui concerne un groupe social dans son appartenance à un milieu géographique"),

la graphique (la sociomatrice est un "tableau à double entrée sur lequel on reporte les réponses des individus aux tests sociométriques"),

la pathologie qui distingue la sociopathologie (ou "étude des relations morbides entre un individu et son milieu social" : autrement dit, comment la maladie sociologique se transmet au corps social tout entier) de la sociophobie (ou phobie des implications sociales, qui consiste à voir du social partout : mot redondant, puisque telle est la sociologie),

les sciences politiques (sociopolitique ou socio-politique, avec ou sans trait d’union : "qui concerne la société dans ses rapports avec la politique" ; illustré de cet exemple éloquent "une dénomination socio-politique n’est ni un hasard historique, ni l’imposition banale d’un moule" : mais si, c’est le moule sociologique qui est imposé à tout, ce qui, en effet, n’est pas un hasard historique, mais l’effet de l’absorption de tout dans le social, comme Allah absorbe tout dans les pays d’islam, même la connerie),

la psychanalyse ou socio-psychanalyse ou sociopsychanalyse (ou "analyse des phénomènes sociaux à l'aide des concepts de la psychanalyse" : la grosse rigolade, comme l’atteste cette bouffonnerie verbale, "la socio-psychanalyse institutionnelle est une méthode d’analyse visant à favoriser la prise de conscience dans un des niveaux de l’Institution (...) des problèmes inactuels (...) et actuels du pouvoir"),

la psychiatrie (bien sûr, avec les fous, on est entre soi) : la sociopsychiatrie ou socio-psychiatrie, qui "étudie les troubles mentaux en fonction de l’appartenance des sujets à un groupe social" : elle ferait mieux d’étudier les troubles mentaux des sociologues,

la thérapie (sociothérapie : "techniques thérapeutiques qui visent à favoriser l’intégration ou à améliorer les relations d’un individu à un groupe" : ce sont les sociologues qui en ont besoin),

le théâtre évidemment (sociodrame ou "scène dramatique sur un thème large improvisé par un ensemble de personnes dans le but de rendre conscientes les relations entre les membres du groupe", et l’adjectif sociodramatique : tout ça inventé aux USA),

la sociologie elle-même avec sociométrie ("méthode d’évaluation, à partir d’analyses quantitatives, des relations des individus et des manifestations de la sociabilité au sein d’un groupe"), sociométrique, sociométriste, sociométricien.

L’acmé est atteint avec sociologisme ou "tendance à faire de la sociologie l’unique source explicative de l’ensemble des phénomènes sociaux" (en Afrique et chez les primitifs, ce sont les esprits invoqués qui tiennent lieu de sociologie) et avec le verbe sociologiser, "faire du sociologisme" et "subir l’influence de la sociologie". Ce sens est illustré par la phrase : "les sciences sociales particulières se sont bien sociologisées d’une façon immanente, en gardant cependant une autonomie méthodologique". En fait, tout se sociologise ; le sociologisme est l’horizon indépassable de la pensée et de la science au XXe siècle. Fors la sociologie, point de salut.

Comme dans le cas de ségrégation, de discrimination, de senior, etc., la langue anglaise fournit au français son lot de bêtes immondes : parmi celles-ci, la sociobiologie ou "étude des comportements sociaux sous l’aspect biologique" révèle, s’il en était besoin, le caractère infâme de la sociologie. Dans Le Monde, en 1986, il est écrit ceci : "l’évolution culturelle qui caractérise le palier humain n’est pas comparable à l’évolution organique qui mena jusqu’à nous. Leur confusion est à la base de théories complètement injustifiées, telle que la sociobiologie" : et si c’était la sociologie qui l’était, dans son principe, injustifiée. A ces monstres, on en peut ajouter d’autres qui parlent d’eux-mêmes, sociogramme, sociologiquement, sociologiser, socioculturel, qui consacre le triomphe du social sur ce qui se rapporte à la fin de l’esprit, socio-économique, qui noie l’économie dans le social, et l’ineffable socioprofessionnel, qu’il aurait fallu inventer, s’il ne l’avait pas été, et qui dilue toute activité humaine dans l’océan social.

Jamais articles de dictionnaire n’ont dit autant de vérités sur le monde, non pas tel qu’il est, mais tel que les savants ès choses sociales le représentent : faussement, bien entendu.

 

 

 

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