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20 décembre 2006

Mythologies intellotes 19

 

 

 

 

Le naufrage de la pensée

 

 

 

 

France 2 a diffusé le lundi 11 et le mardi 12 décembre un téléfilm consacré à Sartre Jean-Paul, écrivain. D’habitude, à la télévision, qu’elle soit publique ou non, la littérature, la culture et tout ce qui n’est pas divertissement à fric, sont relégués aux heures tardives de la nuit. France 2 a pris des risques : le téléfilm a été montré de 20 h 45 à 22 h 15, soit à une "heure de grande écoute" (de supposée grande écoute), comme on dit dans les journaux, ou en prime time, comme on dit à la télé. Comme on pouvait s’y attendre, ce que les responsables de la télé publique, eux, n’avaient pas subodoré, tout confits qu’ils sont en dévotion sartrienne (c’était leurs illusions adolescentes), ce téléfilm a sombré dans un terrible naufrage d’audience. Ce fut une fortune de mer. A l’audimat, "il a fait 10% de parts de marché", comme on dit dans ces milieux. Que l’on ne s’en inquiète pas outre mesure. France 2 s’en sortira sans dommage. La chaîne vogue de plus belle vers un nouveau Charybde. L’impôt y pourvoit. Il n’est pas certain que l’œuvre de Sartre s’en sorte de la même manière et que ce téléfilm, pourtant conçu par des cinéastes ou scénaristes qui sont très favorables à Sartre, qui, de fait, apparaît sympathique et plein de générosité, ne soit le Scylla où risquent de s’engloutir définitivement son œuvre, ses idées, sa réputation, son honneur.

Ces trois heures d’images condensent les actions, les idées ou les passions de Sartre, de 1958, à la fin de la IVe République et au moment où De Gaulle "revient aux affaires", à 1965, année où Sartre refuse le prix Nobel de littérature, qui vient de lui être décerné. Huit années de vie et d’idées étroitement mêlées : par volonté d’authenticité, Sartre a réglé sa vie sur ses idées et a mené une vie idéelle, au sens où elle a été en accord avec ses idées et préjugés. Il était ce qu’il pensait. Du moins le croyait-il. L’important est l’idée, non pas le monde ou le réel, mais la représentation qu’il s’en fait, avant toute expérience et hors de toute connaissance. Quand le réel contredit ses idées, il le redresse. La rhétorique verbeuse, dont il est un Maître, est sortie du garage et elle fait du réel tout autre chose que ce qu’il est, réinterprété. Dans les réunions publiques qu’il anime dans le Ve ou le VIe arrondissement de Paris (il ne va pas au-delà) pour appeler à voter "non" à la constitution de 1958, il présente De Gaulle comme un général à demi putschiste, à demi fasciste, qui tente d’imposer, à la manière d’un sous-Bonaparte, un pouvoir personnel en France (ce qui ne s’est jamais avéré : il a exercé le pouvoir de façon moins personnelle que Mitterrand, à qui ce reproche n’a jamais été fait, bien sûr) et qui, soutenu par les pieds-noirs et par les militaires de l’Empire colonial, devait nécessairement faire (c’est ce qui était écrit dans le grand livre de Sartre) une guerre meurtrière et longue pour que l’Algérie reste française. La gauche a utilisé, de 1956 à 1958, les parachutistes dans des opérations de police : il semble que Sartre, bien qu’il fût "de gauche" ou parce qu’il en était, s’en soit accommodé, les paras bénéficiant du soutien tacite que le Parti communiste, la vraie boussole des progressistes, accordait au gouvernement de Guy Mollet. Sartre ne s’est donc avisé de l’horreur de la torture qu’a posteriori, ce qui l’a autorisé, lui qui est resté planqué entre 1940 et 1945, à comparer les méthodes de l’armée française sous De Gaulle à celles de la Gestapo pendant l’occupation, et bien que De Gaulle eût interdit à l’armée de participer en Algérie à des opérations de police. En fait, Sartre était trop obsédé par ses propres convictions idéelles pour comprendre que De Gaulle allait donner à l’Algérie son indépendance. Quand le conflit s’est arrêté, Sartre met la paix sur le compte d’aléas ou d’accidents ou d’interventions magiques, et au seul crédit des opposants à la guerre, dont il était. Il s’en attribue le mérite.

Comme les romantiques attardés, Sartre juge que le réel doit être fidèle à l’idée qu’il s’en fait. Le téléfilm le montre en petit garçon gâté qui a deux mamans : une mère biologique avec qui il vit et qui chérit son Poulou et une seconde mère, l’institutrice Beauvoir, austère, revêche et pète-sec, qui coupe à grands traits de stylo rouge ses articles trop longs ou corrige impitoyablement ses manuscrits, à la manière d’un disciple rigide de Jdanov ou d’un zoïle réaliste socialiste, lui reprochant d’avoir dans Les Séquestrés d’Altona écrit une pièce bourgeoise, dans un style bourgeois, avec des personnages bourgeois. Ce dont il finit, après une courte fâcherie, par convenir, car maman a toujours raison. Mme de Beauvoir, la libérée, la sans tabou, la révolutionnaire, veille à ce que son fils par pacte n’altère pas trop sa santé : elle lui interdit de boire (ce qu’il fait en jubilant dès qu’elle a le dos tourné), de fumer, de se doper aux amphétamines comme un vulgaire sportif de bas niveau. Il est une séquence éloquente : c’est la consultation chez un ami médecin, qui appelle Sartre maître. Sartre est surmené ; sa seconde maman l’accompagne. C’est elle qui énonce, sans tabou, les symptômes dont souffre le grand homme. Comme il hésite à se laisser ausculter, elle lui intime de se mettre torse nu : "Sartre, arrêtez de faire l’enfant".

Sartre est un pur produit de l’école, non pas de l’ENS ou de l’Ecole (avec une majuscule), mais de l’école tout court : la communale, le lycée, l’école laïque et obligatoire. A cinquante ans passés, il use ses fonds de culotte sur les bancs de classe ou, mieux, il lustre les bancs de l’école de ses fonds de culotte. Quand il anime des réunions publiques (il milite en faveur du non à la constitution de la Ve République : il y aura plus de 80% de oui, ou contre la guerre en Algérie ou pour le socialisme et la révolution mondiale), il singe le prof faisant la leçon à ses potaches. Les potaches ont beau être chenus, ils n’en écoutent pas moins religieusement le maître, comme s’ils étaient à l’église ou au temple. Sartre ne saisit le réel qu’à travers les catégories qu’il a enseignées à l’école ou qui lui ont été enseignées. C’est une caricature, non pas de bon élève, mais d’écolier attardé. Il est, dans la littérature, plusieurs exemples de ce type humain : l’écolier limousin chez Rabelais et Thomas Diafoirus qui, dans le Malade imaginaire, parle à tout moment comme s’il participait à une dispute d’université. Pendant trente ans ou plus, les Français et les citoyens du monde, même Castro et Guevara, ont admiré un Thomas Diafoirus ne parlant pas latin, et personne ne s’en est gaussé ! Faut-il que la France soit devenue zombie ? On comprend que Sartre, ses idées, son théâtre, ses essais, etc. aient été furieusement à la mode dans les classes, et cela de 1960 à 1990. La fureur s’est atténuée depuis une décennie. Camus était un penseur de paroisse, Sartre de communale. Beau duo. Il est logique qu’à l’un et à l’autre, ait été décerné le prix Nobel.

Sartre est asservi aux idées. Plus elles sont folles, plus elles sont en porte-à-faux avec le réel, moins elles ont de lien avec quelque réalité que ce soit, plus il s’y accroche – comme un noyé à une bouée. Il admire donc les tyrans : une bise à l’un, des poutous à l’autre. Vas-y que je te leur passe de la pommade dans le dos ! FLN, Castro, URSS, tout est bon dans le cochon, tout est à louer dans ces idéocraties, régies par la tyrannie de l’idée, à l’image de Sartre de lui-même. Il justifie ainsi le meurtre gratuit, à condition que le tueur soit un colonisé, la victime un colon. Le meurtre fait deux hommes libres. Etrange conception de la liberté : le premier devient esclave d’un Etat totalitaire et le second a pour seule liberté celle de manger les pissenlits par la racine. Sartre pousse la tartufferie jusqu’à faire l’apologie de la liberté alors qu’il se trouve dans des pays tyranniques. En fait, la liberté, c’est sa liberté, grâce à laquelle il s’envoie en l’air avec des femmes, jeunes de préférence, gourdes ou oies blanches. Elles sont à ramasser, il n’a qu’à se baisser. La liberté mêlée à la tyrannie, ce n’est pas la liberté qu’il chante, mais l’asservissement. Il est libre, alors que la moitié de l’humanité est aux fers. Il rêve que l’esclavage soit étendu à l’humanité encore libre. C’est ainsi que les petits SS s’extasiaient de leur liberté dans des pays conquis, dont tous les habitants courbaient l'échine.

"La vieillesse est un naufrage", disait De Gaulle de Pétain. On pourrait dire la même chose de la pensée. Il est des pensées qui sont des naufrages. Sartre illustre à merveille cette fortune de mer, assez plaisante, à dire vrai. France 2 a eu le mérite de le montrer à une heure de grande écoute.

 

 

 

 

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