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24 décembre 2006

Médiateur

 

 

 

 

 

En latin, le verbe mediare a pour sens "partager en deux" quand il est employé transitivement et "être au milieu" quand il est intransitif. Pour désigner les personnes qui se placent au milieu de combattants ou de querelleurs ou entre les hommes et la divinité, le latin a un nom masculin, mediator, "médiateur", et un nom féminin, en usage dans la langue latine des chrétiens, mediatrix, et dont le sens est "celle qui se place entre (Dieu et les hommes)" et "personne secourable". Ce nom désigne la Vierge Marie.

En français, les noms médiateur et, au féminin, médiatrice, continuent à porter le sens des mots latins auxquels ils sont empruntés. Médiateur est attesté, dès le début du XIVe siècle, pour désigner "celui qui s’entremet" pour mettre d’accord des parties en conflit, puis pour établir la paix ou faire signer un traité. En 1530, est attesté en français le sens théologique, qui existait en latin, conformément au sens de mediatrix, et cela dans les mots médiateur de Dieu et des hommes qui désigne ou définit Jésus-Christ.

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), ces sens, général et particulier, de la langue commune et du vocabulaire théologique, sont relevés : "qui moyenne un accord, un accommodement entre deux ou plusieurs personnes, entre différents partis". Des nombreux exemples illustrent ce sens. Les Académiciens précisent aussi que "nous avons un seul médiateur auprès de Dieu, Jésus-Christ (nom écrit en majuscules ou en majesté ? : JESUS-CHRIST) Notre Seigneur" et ils illustrent cet emploi de la phrase : "JESUS-CHRIST (écrit encore en majuscules) est le médiateur entre Dieu et les hommes". Dans la huitième édition, médiateur est suivi de la même définition, à deux exceptions près : le verbe moyenner, tombé en désuétude, a été remplacé par s’entremettre : "celui, celle qui s’entremet pour opérer un accord, un accommodement entre deux ou plusieurs personnes, entre différents partis" ; et le sens propre à la théologie n’est plus explicitement exposé, sinon dans l’exemple identique à celui de l’édition de 1762 : "JÉSUS-CHRIST (encore écrit en majuscules) est le médiateur entre Dieu et les hommes, est notre médiateur auprès de Dieu". C’est un indice de l’affaiblissement du sens théologique dans la langue.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré met la définition de médiateur en accord avec ses opinions positivistes ou scientistes. Il ne relève pas le sens de médiateur en théologie, mais il distingue deux sens : "1° celui, celle qui s’entremet entre deux ou plusieurs personnes" et "2° celui, celle qui intervient pour arranger quelque affaire", bien que cette distinction, à vrai dire peu pertinente, relève plus de la byzantinologie que de la langue : la différence est imperceptible entre s’entremettre entre deux personnes et intervenir pour arranger une affaire. Si l’on veut apprendre que le mot a un sens en théologie, il faut lire les exemples qui illustrent le premier sens : "Dieu, selon Celse et Porphyre, était logé trop loin pour nous ; les esprits célestes qui nous avaient faits nous servaient de médiateurs auprès de lui" (Bossuet) et "un des moyens les plus efficaces pour toucher Dieu en votre faveur, c’est de lui envoyer, selon la figure de l’Évangile, des médiateurs qui lui parlent pour vous" (Bourdaloue) ; "la croix doit être aujourd’hui notre asile et l’unique médiatrice à qui nous devons recourir" (Bourdaloue) ; "le médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ" (exemple extrait d’autres dictionnaires) ; "il n’y a qu’un Dieu, ni qu’un médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme" (Sylvestre de Saci) ; "c’est ce que produit la connaissance de Dieu qui se tire sans Jésus-Christ, qui est de communiquer sans médiateur avec le Dieu qu'on a connu sans médiateur ; au lieu que ceux qui ont connu Dieu par médiateur connaissent leur misère" (Pascal) ; "l’une des plus belles qualités que la sainte Écriture donne au fils de Dieu, c’est celle de médiateur entre Dieu et les hommes" (Bossuet). La mauvaise foi de Littré ou, comme on voudra, ses engagements positivistes, apparaît clairement, quand il cite ces phrases pour illustrer le sens "qui s’entremet entre deux ou plusieurs personnes", comme si Dieu était une personne comme une autre et qu’il classe dans le même sens ces phrases et des phrases communes, où le médiateur se place effectivement entre deux ou plusieurs personnes, telle "si vous voulez, madame, être médiatrice de la paix, il ne tient qu’à vous" (Voltaire) ou, comme dans les exemples antérieurs au XVIIe siècle qu’il cite dans la rubrique historique de son article : "faire office de juge ou de médiateur" (Commines) et "si tu cherches ton médiateur pour t’introduire à Dieu, il est au ciel" (Calvin).

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) sont moins partiaux que Littré. Ils définissent le médiateur comme la "personne ou la chose qui sert d’intermédiaire, de lien entre deux ou plusieurs entités" - entités étant d’un sens assez large pour désigner aussi Dieu. De ce fait, le médiateur peut servir d’intermédiaire entre les hommes, comme dans l’exemple de Sartre ("dans une société sans classes et dont la structure interne serait la révolution permanente, l’écrivain pourrait être médiateur de tous et sa contestation de principe pourrait précéder ou accompagner les changements de fait", 1948 : cet exemple relève du comique involontaire, quand on sait, expérience historique à l’appui, comment la "société sans classe" en URSS, en Chine, à Cuba, etc. a réduit l’écrivain au rôle abject de porte-serviette de tyrans), mais aussi, "spécialement", comme cela est écrit, dans un sens théologique et dans un sens religieux : "Le médiateur : Jésus-Christ, Jésus-Christ est le médiateur entre Dieu et les hommes" et "pour souligner la part prise par la Vierge Marie dans le mystère de la Rédemption" : "Marie médiatrice", "je dois réfléchir sur ce que fit saint Bernard pour le développement du culte de la Vierge auxiliatrice et médiatrice" (Barrès, 1908).

Ce qui est noté aussi dans le Trésor de la Langue française, c’est l’extension du nom médiateur à des réalités juridiques et, évidemment, à des réalités sociales. Dans le droit du travail, c’est la "personne désignée en matière de conflit collectif du travail afin de le régler après l’échec de la procédure de conciliation" (1974) et la "personnalité ayant pour tâche d’aider à résoudre les conflits survenus entre les particuliers et l’administration, qui est habilitée à faire des recommandations aux autorités compétentes pour régler les problèmes et à suggérer des propositions pour améliorer le service" (1978), auquel cas médiateur aurait pour synonyme (désuet aujourd’hui) ombudsman. Ce qui est nouveau de nos jours, grâce à Mme Aubry, l’ex-ministre de l’exclusion et des trente-cinq heures, qui a inventé de nouveaux métiers, dans l’espoir insensé de camoufler les chômeurs en leur donnant, par condescendance, une occupation symbolique (mais pas un travail), c’est le médiateur social. Comme tout est social ou sociologique dans la France socialiste, il était naturel que le médiateur soit extrait de l’Empyrée théologique pour patauger dans la boue du social à tout prix et servir de tampon entre la société et la société.

Employé dans ce contexte, médiateur est si nouveau – et comme inédit - que les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication, n’ont pas osé le relever – peut-être par peur du ridicule, se contenant de répéter les autres dictionnaires : "personne qui s’entremet pour chercher un accord, un accommodement entre deux ou plusieurs personnes, entre différentes parties, etc." ; "titre donné au Christ, qui, en tant que Dieu et homme, effectue la communion entre Dieu et les hommes" ; "chez les catholiques et les orthodoxes : médiatrice, nom par lequel on désigne souvent la mère du Christ". Les médiateurs sociaux de Mme Aubry n’ont pas d’existence dans les dictionnaires, sans doute parce qu’ils n’en ont pas dans la réalité des choses et du monde, étant de simples zombies ou de purs fantômes. C’est la seule bonne nouvelle que l’on puisse tirer de la consultation de ces dictionnaires.

 

 

 

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