Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

25 décembre 2006

Victime

 

 

 

 

Victime et ses dérivés : victimisation, victimation, victimiser, victimer  

 

 

 

Les noms victimisation ou victimation ne sont pas relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-1994 : seize lourds volumes de grand format, deux colonnes par page, des milliers de pages). Les auteurs de ce Trésor, lexicographes reconnus et attachés à la propagation de la modernité ou à sa défense, malgré leurs ordinateurs puissants, ne les ont lus dans aucun des livres ou des journaux dépouillés : pourtant, ce Trésor n’est pas vieux de deux siècles, mais de vingt ans seulement. On peut en conclure que ces deux noms, si fréquemment employés de nos jours, ne sont pas modernes, ils sont hyper modernes : en un mot, modernissimes ou, comme les œufs, tous frais pondus. En eux, se cristallise l’esprit du temps.

En latin, le nom victima désigne l’animal qu’on destinait au sacrifice. Dans le latin en usage dans la chrétienté primitive, il a signifié en outre "égorgement, immolation, sacrifice", ce qui explique peut-être que victime, en 1485, soit attesté dans le sens de "sacrifice". Quelques années plus tard, en 1495, ce nom est employé dans le sens propre de "créature vivante offerte en sacrifice à Dieu (ou aux Dieux)", dans la phrase : "offrir holocaustes et victimes à ce dieu inconnu". Ronsard en 1552 y donne un sens figuré : "S’il te plaît de souffrir, Qu’en l’immolant, de victime, Il (ce cœur) te serve". C’est au tout début du XVIIe siècle que le nom sort du domaine de la religion et désigne les personnes tuées ou blessées dans un accident, lors d’une guerre, au cours d’un cataclysme ou à la suite d’un crime. A partir de cet emploi, se développe le sens figuré, attesté en 1606 et qui est de nos jours furieusement à la mode : "personne qui subit la haine, les tourments, les injustices de quelqu’un", "personne qui souffre". En 1626, il y a déjà des victimes de la pauvreté.

Quant à victimaire, du latin victimarius "ministre des autels qui préparait un sacrifice" ou "marchand d’animaux destinés au sacrifice", il est relevé par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) comme un "terme d’antiquité" : c'est "celui qui faisait les apprêts du sacrifice et qui frappait les victimes" et comme adjectif, avec le sens de "qui a rapport aux victimes ou aux sacrifices". Les auteurs du Trésor de la Langue française notent que victimaire a désigné, avec le sens de "bourreau", les auteurs des massacres de septembre 1793 ou ceux qui les ont ordonnés : "Septembre, époque des carnages, (...) Où ces féroces victimaires Tuaient nos pères et nos mères Comme on égorge du bétail !".

Les dictionnaires consacrent aussi un article au verbe victimer, emprunté au latin en usage dans l’Empire romain victimare : "égorger" ou "sacrifier une victime". Précédé de la mention vieilli dans le Trésor de la Langue française, il est attesté en 1613 au sens de "sacrifier", "immoler" ; puis, en 1791, dans le sens de "maltraiter", à propos d'un aristocrate qui aurait été victime de l’Ancien Régime : "M. Prévost de Beaumont victimé pendant vingt-cinq ans par le despotisme". Ce verbe a même été employé à la forme pronominale au sens "faire de soi une victime" ou de "s’offrir comme victime", comme chez Barrès : "il se signa et commença d’une voix douce un second discours sur le sacrifice, où il démontrait de quelle manière les Enfants du Carmel doivent se victimer, se sacrifier et détruire en eux-mêmes tous les faux prétextes de se soustraire à l’amour" (1913).

L’article qui est consacré au nom victime dans le Trésor de la Langue française montre clairement l’extension de ce terme religieux à des personnes ou des réalités qui sont étrangères à la religion. Victime se rapporte à la religion de l’Antiquité ("animal ou être humain offert en sacrifice à une divinité") ou au christianisme ("Jésus-Christ offert en sacrifice sur la croix et présent par l’eucharistie dans le sacrifice de la messe" et "personne qui s’offre à Dieu dans le martyre, dans une vie religieuse de renoncement") ; puis il prend un sens social et désigne la personne qui est victime de quelqu’un (un escroc, un tyran, les méchants, la société, etc.) ou de quelque chose (une erreur judiciaire, un abus, le chômage, une machination, un vol, une violation des droits de l’homme, le despotisme, le sort, le progrès, ses propres passions, une hallucination, la science, le travail, etc.). De fait, il n’est personne qui ne puisse pas être dit victime. Le statut si gratifiant et presque héroïque de victime, mais seulement dans une société imprégnée de christianisme (ailleurs, la victime est dhimmi ou impureté ou chose sans importance), s’étend à tout homme de la rue ; n’importe qui peut se dire victime ; chacun se grime en Christ dans une société où la victime est reine et où elle s’exhibe, comme jadis les monstres étaient montrés dans les foires. Il est vrai que le statut rapporte gros en matière de compassion forcée. On se pose en victime, on prend un air de victime, on joue à la victime, victime est une posture, on prétend être en butte à l’hostilité de tous. Victime est le Pantalon du sociodrame moderne. C’est ainsi que ce mot, emprunté à la civilisation de l’Antiquité, où il désignait l’animal sacrifié, devient le logo commercial de la modernité. La posture efface les victimes, les vraies, celles qui sont tuées ou blessées par des criminels ou dans un accident ou dans une guerre.

Dans le Trésor de la Langue française, il est relevé, à l’article victimer et à l’article victime, un mot moderne, le verbe victimiser (au sens de "transformer en victime"), et des mots anciens, l'adjectif victimal (relatif à la victime), attesté en 1520, et le nom victimeur (celui qui sacrifie une victime), qui sont tombés en désuétude, mais que la langue moderne pourrait ressusciter afin de répondre aux besoins langagiers que provoque le succès social de la posture de victime.

Dès lors, les choses étant ce qu’elles sont, pour que ce succès social soit exprimable dans les mots, les bien pensants ont fabriqué urgemment les noms victimisation et victimation, qui transforment en victimaires les citoyens ordinaires et en victime christique tout un chacun ou le premier venu : en fait, le dernier arrivé sur le sol de France, surtout s’il est arrivé illégalement. Tous victimes, et Allah seul reconnaîtra les siens, pourrait-on dire, pour décrire ironiquement ce qui se passe dans la réalité.

 

 

 

Les commentaires sont fermés.