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28 décembre 2006

Signes 17

 

 

 

 

De l’abus qui est fait du pluriel

 

 

 

 

Le lundi 11 décembre, le journal Le Monde a publié, signé de Mouna Naïm, le compte-rendu d’un livre publié chez Fayard et écrit par d’un historien dénommé Jean-Pierre Filiu. Le livre a pour titre Les frontières du djihad.

Dans le titre du livre, le nom frontières est au pluriel et djihad au singulier : dans le compte-rendu publié dans Le Monde, "la réalité des djihads contemporains", c’est le nom djihads qui prend le s de pluriel et le nom réalité qui est au singulier. Le pluriel est abusif. Il y a un seul djihad, et de nombreuses organisations qui appellent au djihad ou le préparent et d’innombrables combattants qui y participent. La diversité n’est pas dans la théorie ou dans la doctrine, mais dans les hommes ou dans les organisations que les hommes ont fondées. Un titre comme "les réalités du djihad" aurait été plus conforme à la fois à la grammaire et à la réalité des choses.

Pourquoi est-ce le parti pris inverse qui a été choisi, bien qu’il soit, en apparence, le moins exact ?

De plus en plus souvent, les experts occidentaux de l’islam et les spécialistes en sciences sociales emploient les mots qui désignent des réalités de l’islam au pluriel. Il y a vingt ans, c’est, Bruno Etienne qui en a donné le signal dans la longue préface, très bien pensante elle, qu’il a écrite à son sulfureux L’islamisme radical. Le livre est audacieux. Pour en limiter l’audace, Etienne, dans une longue et circonstanciée préface qui tient de la repentance (du type : nous faisons pire que les musulmans), montre patte blanche ou fait amende honorable ou désamorce toute critique en se mortifiant, non pas lui, mais le Français ou l’Occidental, cette bête immonde qui gîte en lui. Le livre est sulfureux, serait-ce que parce que Etienne y analyse la nature violente et guerrière des textes qui fondent la din ou religion musulmane. Grâce à la préface, il détourne toute accusation d’islamophobie qui aurait pu lui valoir un séjour en enfer. Il atténue la réalité guerrière et violente des textes en objectant que l’islam n’est pas uniforme, qu’il se manifeste sous différentes formes, que l’islam du Soudan n’est pas le même que celui de l’Indonésie, que l’islam du Maroc n’a que quelques points en commun avec celui de l’Arabie ou de la Bosnie, que l’islam turc est ou serait plus laïque que le catholicisme polonais, que l’islam qui se répand en Europe n’a rien à voir avec celui de l’Afrique ou celui de l’Asie : en bref, il existe – ou il existerait - plusieurs islams. Bien entendu, la réalité dément ce fantasme. La langue arabe aussi. Essayez de mettre le mot arabe islam au pluriel ! Dans la théologie de l’islam, celle du Coran, des hadiths et des codes de lois, il n’existe qu’une seule din ou "religion". L’humanité a pour din l’islam, le christianisme ou le judaïsme n’étant que des perversions de la din originelle. Après les islams, voilà les djihads : après l’islam pluriel, voilà que l’on nous sert le djihad pluriel.

Le pluriel est l’expression grammaticale d’une idéologie qui est connue sous le nom de relativisme généralisé. Jadis, les militants rêvaient de gauche unie. Comme les divergences étaient trop fortes pour unir ce qui ne pouvait pas l’être, Jospin et ses affidés ont remplacé unie par plurielle, afin de signifier que les partis de gauche ne fusionnaient pas dans un tout indistinct, quand ils gouvernaient la France. Dans la déconstruction, cette lame de fond qui submergea la pensée en France et en Occident dans les années 1960-70, l’adjectif pluriel, signifiant la qualité de ce qui n’est pas uniforme, qui ne forme pas un bloc, et dont le contraire serait totalitaire, a été prédiqué à des noms comme texte, œuvre, littérature, religion ou société, etc. Tout a été mis au pluriel et le mot pluriel est chéri de ceux qui, à la manière de Heidegger, Blanchot, Derrida, Barthes, Kristeva, etc. montrent que le savoir et les sciences, dont l’Occident est fier, sont de simples préjugés, nourris d’ethnocentrisme, européocentrisme, logocentrisme, qui n’ont d’autre validité que la force des préjugés ou qui tirent leur légitimité des institutions (universités, académies, sociétés savantes, centres de recherche, etc.) où ils prospèrent. Ces postulats post-modernes du pluriel sont de l’idéologie. Rien ne les confirme. Le pluriel autorise que l’on donne à quelque réalité du monde tout sens et n’importe quel sens. La haine des savoirs est devenue le credo de ceux qui mettent tout au pluriel, transformant l’or pur du libre examen en vil plomb de préjugés obscurantistes.

Il en va ainsi de l’emploi d’islams ou de djihads au pluriel. L’enjeu de cette grammaire nouvelle est de renvoyer à une ignorance congénitale ceux qui se prononcent sur l’islam ou le djihad sans être diplômés en sciences islamiques ou en sciences du djihad ou sans être Filiu ou Naïm. C’est ce qui est dit dans le compte-rendu publié dans Le Monde : "(le pluriel) est ce qui fait la singularité de l’ouvrage (de Jean-Pierre Filiu) dans le foisonnement des travaux de spécialistes confirmés ou autoproclamés des réseaux djihadistes". Autrement dit, il existe des savants et des ignorants. Seuls les premiers sont légitimes, puisqu’ils parlent des islams ou des djihads ; les autres sont des "spécialistes autoproclamés". Le pluriel disqualifie les non spécialistes. Le fonds de commerce des altéroproclamés est préservé.

L’air de serinette pluriel a déjà été joué à propos du communisme. Dans les années 1960, il se disait chez les compagnons de route (Nouvel Observateur, Le Monde, etc.) et chez les spécialistes, que le communisme était divers, qu’il n’était jamais uniforme, qu’il avait plusieurs visages, que le vrai communisme était ailleurs, qu’il n’était surtout pas là où il était établi, qu’il y avait des communismes, etc. Bien sûr, la réalité démentait partout ces fictions : dans le Kommunistan, comme aujourd’hui dans l’Islamistan, c’était partout la même tyrannie, la même gabegie, la même pauvreté de tous sur laquelle prospère l’insolente richesse des chefs, la même réduction de milliards d’hommes au statut infamant d’esclaves de l’Etat, du Parti ou du Dieu unique, Marx, Mao, Lénine ou Allah. A peine le communisme s’est-il effondré, le vieux 78 tours a été replacé sur le gramophone : il ne diffuse plus l’Internationale, mais le Coran. L’aiguille rouillée a beau faire entendre plus de bruits parasites que de sons (cris de douleur des malheureux déchiquetés, appels au meurtre, hurlements de haine, délires racistes), que même les versets psalmodiés ne couvrent plus, le vieux 78 tours sert encore et toujours.

Le relativisme généralisé prétend avoir pour but de faire comprendre des réalités. Comprendre, oui, dans quel sens ? En effet, ce verbe a plusieurs sens : il signifie non seulement expliquer, mais aussi, dans un sens dégénéré, "trouver des circonstances atténuantes à", c’est-à-dire "approuver par empathie". Dans le Trésor de la Langue française, c’est "percevoir la vraie nature de telle personne par une disposition d’esprit très favorable, voire complice, en allant parfois jusqu'à reconnaître explicitement le bien-fondé de ses motivations particulières et même jusqu’à excuser ses travers avec une extrême indulgence" ou "vibrer de la même sensibilité, partager les mêmes goûts esthétiques, savoir apprécier". Le s de pluriel à islams et à djihads signale que celui qui énonce légitime, justifie, approuve ce dont il parle, rien d’autre.

"Science sans conscience n’est que ruine de l’âme", écrivait Rabelais au XVIe siècle. Il ne pensait pas, quand il écrivait cela, que les hommes éclairés du troisième millénaire ressusciteraient l’obscurantisme médiéval qu’il dénonce.

 

 

 

 

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