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29 décembre 2006

Mouvement social

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est difficile d’établir avec précision à partir de quand l’adjectif social a été accouplé au nom mouvement pour désigner on ne sait trop quoi : une réalité sociale sans aucun doute, c’est-à-dire une réalité entièrement modelée par l’idéologie, progressiste ou occulto-socialiste évidemment, puisqu’il n’y en a pas d’autre, mouvante, dont on ne peut tracer avec précision les contours ou en limiter l’extension et qui est faite d’actions accomplies par des groupes nostalgiques de l’ordre soviétique ou orphelins de Mao, d’associations lucratives sans autre but que social ou inquisitorial, de collectifs et de coordinations (noms français et politiquement corrects des soviets) et de tous les droits à ou ayants droit ou héritiers réservataires ou rentiers à vie qu’un Etat providence en faillite a engendrés. Le Mouvement social est le titre d’une revue fondée par Jean Maitron (1960), chercheur honorable et curieux dont le mérite a été rassembler une documentation immense sur les militants ouvriers, sans jamais quémander d’aide à l’Etat. Bien entendu, Maitron mort, sa petite entreprise a attiré les requins du service public. Depuis, elle est phagocytée par le CNRS et un centre de recherche de l’Université de Paris I.

La définition que ces institutions donnent de mouvement social est toute confite en dévotion vis-à-vis d’elles-mêmes : ces institutions sont censées faire dans la science, elles ont sombré dans leur hagiographie. Leur définition de mouvement social est donc à des milliers de lieues de la réalité. Ce sont, prétendent-elles, des événements, des actions, des réseaux informels : ça fait beaucoup de choses pour les deux petits mots discrets mouvement et social. En histoire, ce sont les événements au cours desquels la classe ouvrière à réorganisé la société à son profit ; en politique, ce sont les actions par lesquels ces événements deviennent des réalités concrètes ; en sociologie, ce sont des réseaux informels, nouveau nom moderne pour collectifs ou coordinations, qui fomentent des complots permanents contre la démocratie.

 

Ce qui, dans mouvement social, a un sens clair, c’est social : en revanche, le sens mouvement est vague et imprécis. On peut se demander ce qui justifie que les groupuscules sans papiers forment un mouvement, sauf, bien entendu, à considérer qu’ils adhèrent à l’idéologie en vogue connue sous le nom de bougisme. Dérivé du verbe mouvoir, le nom mouvement est attesté au XIIe siècle au sens de "capacité ou faculté de se mouvoir". C’est Saint Bernard qui dans ses Sermons lui donne ce sens : entre Saint Bernard et les réseaux informels nostalgiques de l’âge d’or du maoïsme, il y a un abîme de huit siècles. Puis, le nom prend le sens de "action ou manière de se mouvoir ou de mouvoir une partie de son corps" ; au XVIIe siècle, "marche, évolution d’une troupe, d’une armée". Au XIIIe siècle, apparaissent le sens de "tremblement de terre" et les emplois pour désigner les astres dans le ciel, les échanges d’argent, de fonds, de capitaux, etc. Le mouvement social n’a guère de parenté avec ces mouvements-là. Mais le nom a d’autres significations. En 1280, il signifie "impulsion qui pousse à agir d’une certaine façon" ; puis, au milieu du XIIIe siècle, "émeute, révolte" ; au XVIIe siècle, "réaction collective d’un groupe de personnes, se traduisant dans le comportement" ; au XVIIIe siècle, "évolution, changement dans le domaine social" et même "mouvement de la société" ; en 1790, Marat l’emploie dans le sens de "action collective, violente ou non qui vise à produire un changement de caractère social ou politique". Le sens de mouvement social apparaît donc au cours des événements nommés Révolution. Cette généalogie verbale est éloquente : elle se passe de commentaire, sinon qu’il a fallu deux siècles pour l’adjectif social soit accouplé à mouvement et que ce qui était une simple "action collective" devienne un mouvement social. Deux siècles, c’est beaucoup, mais on sait que la France est en retard en tout et qu’ailleurs, dans les pays du Nord surtout, aux USA, en Suède, au Danemark, les choses bougent plus vite. Ces deux siècles d’attente en disent long sur le retard que les Français ont pris dans la socialisation des actions collectives. Mais l’attente est effacée par la fureur verbale. Trop longtemps attendu, l’avent nouveau, c’est-à-dire social, contamine tous les mots.

 

Dans les dictionnaires, le nom mouvement est relevé avec des sens variés qui s’étendent à des réalités innombrables, qu’il est impossible d’énumérer ici. Ce qui est révélateur en revanche, c’est que longtemps mouvement a eu un sens péjoratif, quand il s’appliquait à des faits ou à des événements qui, de nos jours, seraient dits sociaux et donc sacralisés. Les Académiciens, dans la quatrième édition publiée en 1762 de leur Dictionnaire, relèvent les sens défavorables suivants : "on dit d’un homme agissant et intriguant que c’est un homme qui se donne bien du mouvement" et, au pluriel, mouvements signifie "brouilleries et guerres civiles" dans la phrase "durant les mouvements de la Ligue". Dans la huitième édition (1932-1935) du Dictionnaire de l’Académie française, il est indiqué que mouvement signifie aussi "agitation, fermentation dans les esprits, de nature à faire craindre des troubles, une révolte", comme dans les phrases "on annonce un mouvement dans Paris" et "des mouvements populaires dans cette ville". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même Dictionnairemouvement perd de son sens péjoratif, comme si les Académiciens sacrifiaient au goût du jour. Il est vrai qu’ils décrivent des emplois modernes : "dans le domaine des idées, des opinions, des convictions", c’est une action ou une suite d’actions "entreprises par un ensemble d’individus pour manifester une volonté collective". Il en est ainsi dans "il y eut dans cette ville un mouvement, des mouvements qui firent craindre des troubles, des émeutes", "le mouvement social", "le mouvement insurrectionnel", "le mouvement ouvrier au XIXe siècle". "Par métonymie", est-il précisé, le nom mouvement "désigne aussi l’organisation qui se forme pour conduire une telle action"; "à l’époque suivant la Seconde Guerre mondiale", mouvement a servi à désigner des organisations luttant pour l’indépendance : les mouvements de "libération nationale".

Ce que dévoilent et la langue et l’évolution qui affecte le sens des mots, c’est un changement de paradigme, comme dit le très savant sociologue Morin Edgar. Autrement dit, au XIXe siècle, un séisme a bouleversé la langue. On ne connaît la cause : c’est la philosophie de l’Histoire, à la manière de Hegel, et le marxisme. Précisons : c’est la langue qui a été bouleversée, et non pas la réalité, puisque les pays qui ont appliqué le marxisme sont tous, sans exception, retournés à un stade archaïque, quasiment préhistorique, de leur développement culturel, moral, social, économique, etc. Le grand bond n’a pas été fait vers l’avant, mais vers l’arrière. Le mouvement a été une gigantesque régression. Mais le marxisme et ses variantes ayant contaminé la pensée, la langue a été touchée, comme l’attestent les dictionnaires qui relèvent le sens de mouvement, favorable ou mélioratif, ou rendu favorable par le triomphe de l’idéologie de l’Histoire historicisante. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’expression être dans le mouvement a pour sens "suivre les idées nouvelles, entrer dans le courant général d’une société, d’une époque" : c’est-à-dire faire comme tout le monde et se plier à l’ordre idéologique. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré mentionne comme un néologisme les mots parti du mouvement, au sens de "parti des innovations", qui seraient le contraire de parti de la résistance ou parti conservateur. Ces mouvements sémantiques, tous positifs, sont notés dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Ainsi, dans le sens général de "mouvement comme signe de vie" (il n’y a pas plus positif que cette définition tout idéologique), et relatif à une "collectivité", le nom mouvement désigne un courant de pensée qui marque un changement (évidemment dans le bon sens) des idées dans le domaine artistique, intellectuel, littéraire, etc. De fait, être dans le mouvement a pour sens "être au fait de l’actualité et des nouveautés", comme être dans le vent : c’est-à-dire exprimer des opinions grégaires de Monsieur Tout Le Monde ou être un Homais moderne. Ce nom désigne aussi le changement dans le domaine social et politique, comme dans les très éloquents exemples : "mouvement de l’histoire, mouvement du progrès, parti du mouvement" (ou tendance politique qui, au début de la monarchie de Juillet, s’opposa au parti de la résistance). C’est aussi "l’action collective qui vise à infléchir une situation sociale ou politique", comme la grève ou l’insurrection, précisent imprudemment les auteurs de ce Trésor, qui relèvent même l’ancien emploi péjoratif de mouvements au pluriel, pour désigner "les désordres sociaux". C’est enfin le groupement, le parti, l’organisation qui animent des actions visant au changement politique ou social. Dans les exemples cités, le pire (mouvement fasciste) alterne avec le meilleur (mouvement de résistance, de libération, réformateur, de libération de la femme), ce qui annule, de toute évidence, la connotation très favorable que l’idéologie du progrès donne au nom mouvement. Les auteurs du Trésor de la Langue française n’hésitent pas à illustrer ce sens d’une phrase très comique de Jaurès, le fantôme bourgeois du synaxaire occulto-socialiste : "tantôt la bourgeoisie révolutionnaire a sombré, entraînant avec elle le prolétariat, tantôt la bourgeoisie révolutionnaire victorieuse a eu la force de contenir, de refouler le mouvement prolétarien" (1901), et de Zola, propagandiste de la nouvelle religion : "il ne savait rien, il n’osait causer de ces choses qui le passionnaient, l’égalité de tous les hommes, l’équité qui voulait un partage entre eux des biens de la terre (...). Maintenant, il était en correspondance régulière avec Pluchart, plus instruit, très lancé dans le mouvement socialiste. Il se fit envoyer des livres, dont la lecture mal digérée acheva de l’exalter" (1885).

Le nom mouvement n’en finit pas de dévoiler ce que la modernité charrie inconsciemment. Il est aussi employé dans le domaine militaire. C’est la marche ou les évolutions d’une armée. Le mouvement, précise Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), peut être en avant ou en arrière. Le "mouvement en avant signifie aussi le mouvement qu’on fait pour se rapprocher de l’ennemi" et le "mouvement rétrograde, celui qu’on fait pour s’en éloigner". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), c’est le "déplacement d’unités militaires" (mouvement de troupes; de l’ennemi, de repli, de retraite). Le mot est aussi en usage parmi les fonctionnaires. Qu’ils soient enseignants, CRS, policiers, diplomates, préfets, ils attendent le mouvement avec impatience : c’est la chose des syndicats qui s’agitent dans les couloirs ministériels pour obtenir à leurs affidés une mutation planplan, en général, au soleil, ou un avancement inespéré et soudain dans la carrière. Il est enfin un dernier emploi qui révèle la face cachée, mais réelle, de la modernité bougiste : la "variation quantitative d’un phénomène mesurable au cours d’une période déterminée", comme dans mouvements de la Bourse. Il est vrai que l’on parle aussi de mouvements de fonds, d’argent sale et de capitaux, lesquels, dans l’Union européenne (article III 156 du projet de Constitution), sont déclarés "libres" et échappent de ce fait à tout contrôle. C’est sans doute la forme exacerbée du mouvement social.

 

Pour montrer l’ampleur des changements sémantiques qui affectent les mots de la langue, il suffit de comparer les emplois modernes de mouvement, tels qu’ils sont analysés ci-dessus, aux emplois que les écrivains des siècles classiques en faisaient et que Littré a le mérite de relever. Pour illustrer le sens d’action "par laquelle un corps ou quelqu’une de ses parties passe d’un lieu à un autre ou d’une place à une autre", ce "corps" pouvant être les siècles, Littré cite Bossuet : "le peuple de Dieu et les empires roulent ensemble dans ce grand mouvement des siècles où ils ont, pour ainsi dire, même cours". Ou encore pour illustrer le sens "d’impulsion qui s’élève dans l’âme ou qu’on fait naître dans l’esprit", Littré cite Pascal : "observez chez l’homme tous les mouvements de grandeur et de gloire que l’épreuve de tant de misères ne peut étouffer" ; Bossuet : "l’amour peut bien remuer le cœur des héros du monde ; il peut bien y soulever des tempêtes et y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques". Ou encore, pour illustrer le sens "agitation suscitée dans des personnes ou dans un pays ou dans des peuples", Littré cite Bossuet : "Saint Grégoire de Nazianze lui avait appris que les troubles ne naissent pas dans l’Église par des âmes communes et faibles : ce sont, dit-il, de grands esprits, mais ardents et chauds qui causent ces mouvements et ces tumultes".

Ce n’est pas un fossé qui sépare la langue dite moderne de ce qu’elle fut il y a trois siècles, c’est un abîme.

 

 

 

 

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