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31 décembre 2006

Manipulation

 

 

 

 

 

Ce nom est enregistré dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, mais le verbe manipuler dont il semble dérivé n’est enregistré que dans la sixième édition, celle de 1835. La plus ancienne attestation du nom date de 1716 (manipulation du minerai) : elle apparaît dans le récit qu’un polygraphe a écrit de son voyage dans les Amériques du Sud, alors que le verbe manipuler apparaît plus tard, en 1765, dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot au sens de "faire des manipulations de laboratoire", manipulation étant attesté en 1762 dans le sens de "manière d’opérer en chimie (alchimie) et en plusieurs arts". L’histoire de la langue montre que le nom manipulation n’est peut-être pas dérivé du verbe manipuler, mais qu’il a sans doute été emprunté à la langue des travailleurs des mines espagnoles d’Amérique du Sud (cf. la première attestation de manipulation de minerai).

Longtemps, les auteurs de dictionnaires ont ignoré le sens figuré. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, manipulation n’a qu’un sens : "manière d’opérer en chimie et en plusieurs arts". Un seul exemple est cité : c’est "la manipulation du minéral". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), définit la manipulation comme "l’exécution de diverses opérations manuelles, en chimie, en pharmacie et dans les arts", citant Buffon pour illustrer ce sens : "M. Jars s’est donné la peine de suivre toutes les manipulations et préparations de ces mines, jusqu’à leur conversion en métal raffiné". Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens ajoutent à manipulation, "terme de physique et de chimie, action de manipuler", le second sens "l’exercice scolaire où les étudiants manipulent" : ainsi dans "la mesure des longueurs d’onde est une manipulation délicate" et "salle de manipulations". Entre 1762 et 1935, la seule différence touchant manipulation ne tient pas au sens du mot, mais à la nature de la science dans laquelle il est en usage : en 1762, la chimie est de l’alchimie ; en 1935, c’est, comme la physique, une science moderne.

Ce nom s’est étendu au XXe siècle à d’autres domaines que la physique, la chimie ou l’école. Le phénomène est décrit avec précision dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Le mot s’emploie en génétique, dans les spectacles de music-hall (prestidigitation), en kinésithérapie, dans les télécommunications et même dans le vocabulaire général, au sens de "action de toucher, tenir, transporter avec les mains" ou "action de mettre en œuvre". Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication, sont moins précis que les auteurs du Trésor de la Langue française dans la description des emplois de manipulation : "action de manipuler certaines substances chimiques, certains appareils de physique", "opération par laquelle on manipule", "action de se servir d’un instrument, d’une machine ", "exercice de prestidigitation qui repose sur l’adresse manuelle", "traitement manuel consistant à rendre plus mobile une ou plusieurs articulations, notamment celles de la colonne vertébrale, par des pressions ou des étirements modérés".

Le sens figuré de "manœuvre visant à abuser autrui" est attesté en 1852, chez Sainte-Beuve dans la phrase "art de manipulation humaine et de corruption consommée", alors que le sens figuré du verbe, à savoir "arranger par des moyens subtils ou coupables", est attesté en 1842 dans la phrase éloquente suivante : "pour réussir, il fallait s’aider soi-même, manipuler l’élection". Il est possible que ce sens soit un néologisme sémantique emprunté à l’anglais, où le nom manipulation est attesté dans le sens "d’intrigue" depuis 1628. Ce sens est relevé dans le Trésor de la langue française et il est mentionné comme péjoratif : c’est la "manœuvre occulte ou suspecte visant à fausser la réalité". Les synonymes en sont tripotage et tripatouillage. C’est aussi la "manœuvre par laquelle on influence à son insu un individu, une collectivité (le plus souvent en recourant à des moyens de pression tels que les mass media)". Les auteurs de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) font précéder l’exposé de ce sens des mentions figuré et péjoratif : c’est la "manœuvre par laquelle on tente d'imposer une vision fausse de la réalité en recourant à la falsification, à la fraude", comme dans "la manipulation des chiffres d’une comptabilité, d’un bilan", "la manipulation des sondages à des fins électorales", et, par extension, c’est "l’action par laquelle on cherche à influencer (les Académiciens veulent dire sans doute influer sur) l’opinion, les décisions, la conduite d’une ou de plusieurs personnes, à des fins non avouées et par des moyens détournés".

Les lecteurs de ce blog ont ajouté aux domaines dans lesquels la manipulation s’opère de façon insidieuse la langue frelatée, les sens contaminés, les mots factices, les torsions sémantiques qui font la NLF ou Nouvelle Langue Française.

 

 

30 décembre 2006

Requérir

 

 

 

Requérir, requis, pré-requis

 

 

 

Ce verbe est attesté dès la fin du Xe siècle. C’est donc un très ancien mot de la langue française, qui était en usage au commencement même de la langue, un mot des origines en quelque sorte, mais qui a mal vieilli ou mal supporté les aléas ou les avanies de l’histoire. Aux origines, nos ancêtres ne disaient pas requérir, mais requerre, conformément aux lois phonétiques qui ont déformé ce mot issu d’un verbe du latin populaire requaerere, dont la forme résulte d’une altération du verbe classique requirere, et dont le sens est "chercher", "réclamer". Au XIIe siècle, requerre a été refait en requérir par analogie avec quérir.

Les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), y donnent trois sens : un sens juridique ou de palais, un sens administratif et un sens général. Terme de jurisprudence, il signifie "demander quelque chose en justice". Comme terme d’administration de l’Eglise, dans requérir un bénéfice, il signifie demander à jouir d’un bénéfice vacant "sur lequel on a droit en vertu de ses grades ou d’un indult ou du serment de fidélité". Dans la langue commune, requérir signifie "demander" ou "exiger", comme dans les exemples "cela requiert célérité, diligence, cela requiert votre présence" ou "la nécessité requérait que "

La description qu’en fait Littré un siècle plus tard dans son Dictionnaire de la Langue française est un peu plus complète. Il distingue cinq sens : "quérir une seconde fois", "prier (quelqu'un) de quelque chose", "réclamer" (requérir la force publique), "demander en justice" (requérir l’application de la loi, le procureur a requis …), "demander ou exiger" (le sujet du verbe est un nom de chose). Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994) qualifient beaucoup d’emplois de requérir de vieux, vieillis ou littéraires : ainsi (envoyer) requérir quelqu’un au sens de "chercher" ou requérir quelqu’un au sens de "solliciter quelqu’un", de "prier quelqu’un (de quelque chose)", de "demander respectueusement (quelque chose) à quelqu’un". Requérir n’est pas désuet dans la langue du droit : c’est "réclamer par voie de réquisition au nom de la loi" ou (à propos du ministère public : l’accusation ou le procureur) "demander oralement ou par écrit" l’application de la loi ou une peine de prison. Dans un sens général, ce verbe est encore employé dans le sens de "demander quelque chose dont on a besoin" ou de "nécessiter" ou "réclamer en vertu d’une nécessité pratique ou logique". Autrement dit, au fil des siècles, l'emploi de ce verbe s’est raréfié, soit parce qu’il s’est spécialisé dans le droit, soit parce que l’emploi qui en a été fait s’est limité à quelques contextes.

La raison en est double. Quérir, dont il est proche, est quasiment sorti de l’usage, entre autres raisons, parce qu’il est difficile à conjuguer. Comme quérir, requérir traîne comme un boulet sa propre conjugaison, que les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), jugent urgent de rappeler : "je requiers, tu requiers, il requiert, nous requérons, vous requérez, ils requièrent ; je requérais ; je requis ; j’ai requis ; je requerrai ; requiers, requérez ; que je requière ; que je requisse ; je requerrais, etc."

On aimerait choyer ce verbe, le protéger, y donner de nouveaux emplois, afin qu’il ne disparaisse pas. C’est un vestige de l’ancienne langue française des origines, comme, dans certaines villes anciennes de Normandie ou d’Alsace, les maisons à colombage. Or, les emplois encore vivants sont le participe passé requis, employé comme adjectif, ce qu’ont noté les Académiciens dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "on dit "il a l’âge requis, il a les qualités requises pour posséder cette charge", pour dire l’âge convenable, les qualités nécessaires". Ressuscité sous la forme requis ou pré-requis, cet adjectif est employé comme un nom dans le charabia des pédagogues et autres spécialistes de didactique - directe, de biais ou transversale ou autre : peu importe. Les pré-requis ou les requis sont le savoir ou le savoir-faire préalable dont la maîtrise est exigée (requise en quelque sorte) pour accéder à un niveau supérieur de connaissances. Parler ainsi, c’est faire couler de belles perles d’encre sur le papier, certes, mais c’est couler définitivement ce mot et le rendre inutile ou ridicule. Si les didactateurs, didactitichiens, pédagogoloques avaient voulu donner le coup de grâce à requis, ils ne s’y seraient sans doute pas pris autrement. Ce sur quoi ils font main basse meurt peu à peu, mots et choses.

 

 

 

 

 

29 décembre 2006

Mouvement social

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est difficile d’établir avec précision à partir de quand l’adjectif social a été accouplé au nom mouvement pour désigner on ne sait trop quoi : une réalité sociale sans aucun doute, c’est-à-dire une réalité entièrement modelée par l’idéologie, progressiste ou occulto-socialiste évidemment, puisqu’il n’y en a pas d’autre, mouvante, dont on ne peut tracer avec précision les contours ou en limiter l’extension et qui est faite d’actions accomplies par des groupes nostalgiques de l’ordre soviétique ou orphelins de Mao, d’associations lucratives sans autre but que social ou inquisitorial, de collectifs et de coordinations (noms français et politiquement corrects des soviets) et de tous les droits à ou ayants droit ou héritiers réservataires ou rentiers à vie qu’un Etat providence en faillite a engendrés. Le Mouvement social est le titre d’une revue fondée par Jean Maitron (1960), chercheur honorable et curieux dont le mérite a été rassembler une documentation immense sur les militants ouvriers, sans jamais quémander d’aide à l’Etat. Bien entendu, Maitron mort, sa petite entreprise a attiré les requins du service public. Depuis, elle est phagocytée par le CNRS et un centre de recherche de l’Université de Paris I.

La définition que ces institutions donnent de mouvement social est toute confite en dévotion vis-à-vis d’elles-mêmes : ces institutions sont censées faire dans la science, elles ont sombré dans leur hagiographie. Leur définition de mouvement social est donc à des milliers de lieues de la réalité. Ce sont, prétendent-elles, des événements, des actions, des réseaux informels : ça fait beaucoup de choses pour les deux petits mots discrets mouvement et social. En histoire, ce sont les événements au cours desquels la classe ouvrière à réorganisé la société à son profit ; en politique, ce sont les actions par lesquels ces événements deviennent des réalités concrètes ; en sociologie, ce sont des réseaux informels, nouveau nom moderne pour collectifs ou coordinations, qui fomentent des complots permanents contre la démocratie.

 

Ce qui, dans mouvement social, a un sens clair, c’est social : en revanche, le sens mouvement est vague et imprécis. On peut se demander ce qui justifie que les groupuscules sans papiers forment un mouvement, sauf, bien entendu, à considérer qu’ils adhèrent à l’idéologie en vogue connue sous le nom de bougisme. Dérivé du verbe mouvoir, le nom mouvement est attesté au XIIe siècle au sens de "capacité ou faculté de se mouvoir". C’est Saint Bernard qui dans ses Sermons lui donne ce sens : entre Saint Bernard et les réseaux informels nostalgiques de l’âge d’or du maoïsme, il y a un abîme de huit siècles. Puis, le nom prend le sens de "action ou manière de se mouvoir ou de mouvoir une partie de son corps" ; au XVIIe siècle, "marche, évolution d’une troupe, d’une armée". Au XIIIe siècle, apparaissent le sens de "tremblement de terre" et les emplois pour désigner les astres dans le ciel, les échanges d’argent, de fonds, de capitaux, etc. Le mouvement social n’a guère de parenté avec ces mouvements-là. Mais le nom a d’autres significations. En 1280, il signifie "impulsion qui pousse à agir d’une certaine façon" ; puis, au milieu du XIIIe siècle, "émeute, révolte" ; au XVIIe siècle, "réaction collective d’un groupe de personnes, se traduisant dans le comportement" ; au XVIIIe siècle, "évolution, changement dans le domaine social" et même "mouvement de la société" ; en 1790, Marat l’emploie dans le sens de "action collective, violente ou non qui vise à produire un changement de caractère social ou politique". Le sens de mouvement social apparaît donc au cours des événements nommés Révolution. Cette généalogie verbale est éloquente : elle se passe de commentaire, sinon qu’il a fallu deux siècles pour l’adjectif social soit accouplé à mouvement et que ce qui était une simple "action collective" devienne un mouvement social. Deux siècles, c’est beaucoup, mais on sait que la France est en retard en tout et qu’ailleurs, dans les pays du Nord surtout, aux USA, en Suède, au Danemark, les choses bougent plus vite. Ces deux siècles d’attente en disent long sur le retard que les Français ont pris dans la socialisation des actions collectives. Mais l’attente est effacée par la fureur verbale. Trop longtemps attendu, l’avent nouveau, c’est-à-dire social, contamine tous les mots.

 

Dans les dictionnaires, le nom mouvement est relevé avec des sens variés qui s’étendent à des réalités innombrables, qu’il est impossible d’énumérer ici. Ce qui est révélateur en revanche, c’est que longtemps mouvement a eu un sens péjoratif, quand il s’appliquait à des faits ou à des événements qui, de nos jours, seraient dits sociaux et donc sacralisés. Les Académiciens, dans la quatrième édition publiée en 1762 de leur Dictionnaire, relèvent les sens défavorables suivants : "on dit d’un homme agissant et intriguant que c’est un homme qui se donne bien du mouvement" et, au pluriel, mouvements signifie "brouilleries et guerres civiles" dans la phrase "durant les mouvements de la Ligue". Dans la huitième édition (1932-1935) du Dictionnaire de l’Académie française, il est indiqué que mouvement signifie aussi "agitation, fermentation dans les esprits, de nature à faire craindre des troubles, une révolte", comme dans les phrases "on annonce un mouvement dans Paris" et "des mouvements populaires dans cette ville". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même Dictionnairemouvement perd de son sens péjoratif, comme si les Académiciens sacrifiaient au goût du jour. Il est vrai qu’ils décrivent des emplois modernes : "dans le domaine des idées, des opinions, des convictions", c’est une action ou une suite d’actions "entreprises par un ensemble d’individus pour manifester une volonté collective". Il en est ainsi dans "il y eut dans cette ville un mouvement, des mouvements qui firent craindre des troubles, des émeutes", "le mouvement social", "le mouvement insurrectionnel", "le mouvement ouvrier au XIXe siècle". "Par métonymie", est-il précisé, le nom mouvement "désigne aussi l’organisation qui se forme pour conduire une telle action"; "à l’époque suivant la Seconde Guerre mondiale", mouvement a servi à désigner des organisations luttant pour l’indépendance : les mouvements de "libération nationale".

Ce que dévoilent et la langue et l’évolution qui affecte le sens des mots, c’est un changement de paradigme, comme dit le très savant sociologue Morin Edgar. Autrement dit, au XIXe siècle, un séisme a bouleversé la langue. On ne connaît la cause : c’est la philosophie de l’Histoire, à la manière de Hegel, et le marxisme. Précisons : c’est la langue qui a été bouleversée, et non pas la réalité, puisque les pays qui ont appliqué le marxisme sont tous, sans exception, retournés à un stade archaïque, quasiment préhistorique, de leur développement culturel, moral, social, économique, etc. Le grand bond n’a pas été fait vers l’avant, mais vers l’arrière. Le mouvement a été une gigantesque régression. Mais le marxisme et ses variantes ayant contaminé la pensée, la langue a été touchée, comme l’attestent les dictionnaires qui relèvent le sens de mouvement, favorable ou mélioratif, ou rendu favorable par le triomphe de l’idéologie de l’Histoire historicisante. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’expression être dans le mouvement a pour sens "suivre les idées nouvelles, entrer dans le courant général d’une société, d’une époque" : c’est-à-dire faire comme tout le monde et se plier à l’ordre idéologique. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré mentionne comme un néologisme les mots parti du mouvement, au sens de "parti des innovations", qui seraient le contraire de parti de la résistance ou parti conservateur. Ces mouvements sémantiques, tous positifs, sont notés dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Ainsi, dans le sens général de "mouvement comme signe de vie" (il n’y a pas plus positif que cette définition tout idéologique), et relatif à une "collectivité", le nom mouvement désigne un courant de pensée qui marque un changement (évidemment dans le bon sens) des idées dans le domaine artistique, intellectuel, littéraire, etc. De fait, être dans le mouvement a pour sens "être au fait de l’actualité et des nouveautés", comme être dans le vent : c’est-à-dire exprimer des opinions grégaires de Monsieur Tout Le Monde ou être un Homais moderne. Ce nom désigne aussi le changement dans le domaine social et politique, comme dans les très éloquents exemples : "mouvement de l’histoire, mouvement du progrès, parti du mouvement" (ou tendance politique qui, au début de la monarchie de Juillet, s’opposa au parti de la résistance). C’est aussi "l’action collective qui vise à infléchir une situation sociale ou politique", comme la grève ou l’insurrection, précisent imprudemment les auteurs de ce Trésor, qui relèvent même l’ancien emploi péjoratif de mouvements au pluriel, pour désigner "les désordres sociaux". C’est enfin le groupement, le parti, l’organisation qui animent des actions visant au changement politique ou social. Dans les exemples cités, le pire (mouvement fasciste) alterne avec le meilleur (mouvement de résistance, de libération, réformateur, de libération de la femme), ce qui annule, de toute évidence, la connotation très favorable que l’idéologie du progrès donne au nom mouvement. Les auteurs du Trésor de la Langue française n’hésitent pas à illustrer ce sens d’une phrase très comique de Jaurès, le fantôme bourgeois du synaxaire occulto-socialiste : "tantôt la bourgeoisie révolutionnaire a sombré, entraînant avec elle le prolétariat, tantôt la bourgeoisie révolutionnaire victorieuse a eu la force de contenir, de refouler le mouvement prolétarien" (1901), et de Zola, propagandiste de la nouvelle religion : "il ne savait rien, il n’osait causer de ces choses qui le passionnaient, l’égalité de tous les hommes, l’équité qui voulait un partage entre eux des biens de la terre (...). Maintenant, il était en correspondance régulière avec Pluchart, plus instruit, très lancé dans le mouvement socialiste. Il se fit envoyer des livres, dont la lecture mal digérée acheva de l’exalter" (1885).

Le nom mouvement n’en finit pas de dévoiler ce que la modernité charrie inconsciemment. Il est aussi employé dans le domaine militaire. C’est la marche ou les évolutions d’une armée. Le mouvement, précise Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), peut être en avant ou en arrière. Le "mouvement en avant signifie aussi le mouvement qu’on fait pour se rapprocher de l’ennemi" et le "mouvement rétrograde, celui qu’on fait pour s’en éloigner". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), c’est le "déplacement d’unités militaires" (mouvement de troupes; de l’ennemi, de repli, de retraite). Le mot est aussi en usage parmi les fonctionnaires. Qu’ils soient enseignants, CRS, policiers, diplomates, préfets, ils attendent le mouvement avec impatience : c’est la chose des syndicats qui s’agitent dans les couloirs ministériels pour obtenir à leurs affidés une mutation planplan, en général, au soleil, ou un avancement inespéré et soudain dans la carrière. Il est enfin un dernier emploi qui révèle la face cachée, mais réelle, de la modernité bougiste : la "variation quantitative d’un phénomène mesurable au cours d’une période déterminée", comme dans mouvements de la Bourse. Il est vrai que l’on parle aussi de mouvements de fonds, d’argent sale et de capitaux, lesquels, dans l’Union européenne (article III 156 du projet de Constitution), sont déclarés "libres" et échappent de ce fait à tout contrôle. C’est sans doute la forme exacerbée du mouvement social.

 

Pour montrer l’ampleur des changements sémantiques qui affectent les mots de la langue, il suffit de comparer les emplois modernes de mouvement, tels qu’ils sont analysés ci-dessus, aux emplois que les écrivains des siècles classiques en faisaient et que Littré a le mérite de relever. Pour illustrer le sens d’action "par laquelle un corps ou quelqu’une de ses parties passe d’un lieu à un autre ou d’une place à une autre", ce "corps" pouvant être les siècles, Littré cite Bossuet : "le peuple de Dieu et les empires roulent ensemble dans ce grand mouvement des siècles où ils ont, pour ainsi dire, même cours". Ou encore pour illustrer le sens "d’impulsion qui s’élève dans l’âme ou qu’on fait naître dans l’esprit", Littré cite Pascal : "observez chez l’homme tous les mouvements de grandeur et de gloire que l’épreuve de tant de misères ne peut étouffer" ; Bossuet : "l’amour peut bien remuer le cœur des héros du monde ; il peut bien y soulever des tempêtes et y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques". Ou encore, pour illustrer le sens "agitation suscitée dans des personnes ou dans un pays ou dans des peuples", Littré cite Bossuet : "Saint Grégoire de Nazianze lui avait appris que les troubles ne naissent pas dans l’Église par des âmes communes et faibles : ce sont, dit-il, de grands esprits, mais ardents et chauds qui causent ces mouvements et ces tumultes".

Ce n’est pas un fossé qui sépare la langue dite moderne de ce qu’elle fut il y a trois siècles, c’est un abîme.

 

 

 

 

28 décembre 2006

Signes 17

 

 

 

 

De l’abus qui est fait du pluriel

 

 

 

 

Le lundi 11 décembre, le journal Le Monde a publié, signé de Mouna Naïm, le compte-rendu d’un livre publié chez Fayard et écrit par d’un historien dénommé Jean-Pierre Filiu. Le livre a pour titre Les frontières du djihad.

Dans le titre du livre, le nom frontières est au pluriel et djihad au singulier : dans le compte-rendu publié dans Le Monde, "la réalité des djihads contemporains", c’est le nom djihads qui prend le s de pluriel et le nom réalité qui est au singulier. Le pluriel est abusif. Il y a un seul djihad, et de nombreuses organisations qui appellent au djihad ou le préparent et d’innombrables combattants qui y participent. La diversité n’est pas dans la théorie ou dans la doctrine, mais dans les hommes ou dans les organisations que les hommes ont fondées. Un titre comme "les réalités du djihad" aurait été plus conforme à la fois à la grammaire et à la réalité des choses.

Pourquoi est-ce le parti pris inverse qui a été choisi, bien qu’il soit, en apparence, le moins exact ?

De plus en plus souvent, les experts occidentaux de l’islam et les spécialistes en sciences sociales emploient les mots qui désignent des réalités de l’islam au pluriel. Il y a vingt ans, c’est, Bruno Etienne qui en a donné le signal dans la longue préface, très bien pensante elle, qu’il a écrite à son sulfureux L’islamisme radical. Le livre est audacieux. Pour en limiter l’audace, Etienne, dans une longue et circonstanciée préface qui tient de la repentance (du type : nous faisons pire que les musulmans), montre patte blanche ou fait amende honorable ou désamorce toute critique en se mortifiant, non pas lui, mais le Français ou l’Occidental, cette bête immonde qui gîte en lui. Le livre est sulfureux, serait-ce que parce que Etienne y analyse la nature violente et guerrière des textes qui fondent la din ou religion musulmane. Grâce à la préface, il détourne toute accusation d’islamophobie qui aurait pu lui valoir un séjour en enfer. Il atténue la réalité guerrière et violente des textes en objectant que l’islam n’est pas uniforme, qu’il se manifeste sous différentes formes, que l’islam du Soudan n’est pas le même que celui de l’Indonésie, que l’islam du Maroc n’a que quelques points en commun avec celui de l’Arabie ou de la Bosnie, que l’islam turc est ou serait plus laïque que le catholicisme polonais, que l’islam qui se répand en Europe n’a rien à voir avec celui de l’Afrique ou celui de l’Asie : en bref, il existe – ou il existerait - plusieurs islams. Bien entendu, la réalité dément ce fantasme. La langue arabe aussi. Essayez de mettre le mot arabe islam au pluriel ! Dans la théologie de l’islam, celle du Coran, des hadiths et des codes de lois, il n’existe qu’une seule din ou "religion". L’humanité a pour din l’islam, le christianisme ou le judaïsme n’étant que des perversions de la din originelle. Après les islams, voilà les djihads : après l’islam pluriel, voilà que l’on nous sert le djihad pluriel.

Le pluriel est l’expression grammaticale d’une idéologie qui est connue sous le nom de relativisme généralisé. Jadis, les militants rêvaient de gauche unie. Comme les divergences étaient trop fortes pour unir ce qui ne pouvait pas l’être, Jospin et ses affidés ont remplacé unie par plurielle, afin de signifier que les partis de gauche ne fusionnaient pas dans un tout indistinct, quand ils gouvernaient la France. Dans la déconstruction, cette lame de fond qui submergea la pensée en France et en Occident dans les années 1960-70, l’adjectif pluriel, signifiant la qualité de ce qui n’est pas uniforme, qui ne forme pas un bloc, et dont le contraire serait totalitaire, a été prédiqué à des noms comme texte, œuvre, littérature, religion ou société, etc. Tout a été mis au pluriel et le mot pluriel est chéri de ceux qui, à la manière de Heidegger, Blanchot, Derrida, Barthes, Kristeva, etc. montrent que le savoir et les sciences, dont l’Occident est fier, sont de simples préjugés, nourris d’ethnocentrisme, européocentrisme, logocentrisme, qui n’ont d’autre validité que la force des préjugés ou qui tirent leur légitimité des institutions (universités, académies, sociétés savantes, centres de recherche, etc.) où ils prospèrent. Ces postulats post-modernes du pluriel sont de l’idéologie. Rien ne les confirme. Le pluriel autorise que l’on donne à quelque réalité du monde tout sens et n’importe quel sens. La haine des savoirs est devenue le credo de ceux qui mettent tout au pluriel, transformant l’or pur du libre examen en vil plomb de préjugés obscurantistes.

Il en va ainsi de l’emploi d’islams ou de djihads au pluriel. L’enjeu de cette grammaire nouvelle est de renvoyer à une ignorance congénitale ceux qui se prononcent sur l’islam ou le djihad sans être diplômés en sciences islamiques ou en sciences du djihad ou sans être Filiu ou Naïm. C’est ce qui est dit dans le compte-rendu publié dans Le Monde : "(le pluriel) est ce qui fait la singularité de l’ouvrage (de Jean-Pierre Filiu) dans le foisonnement des travaux de spécialistes confirmés ou autoproclamés des réseaux djihadistes". Autrement dit, il existe des savants et des ignorants. Seuls les premiers sont légitimes, puisqu’ils parlent des islams ou des djihads ; les autres sont des "spécialistes autoproclamés". Le pluriel disqualifie les non spécialistes. Le fonds de commerce des altéroproclamés est préservé.

L’air de serinette pluriel a déjà été joué à propos du communisme. Dans les années 1960, il se disait chez les compagnons de route (Nouvel Observateur, Le Monde, etc.) et chez les spécialistes, que le communisme était divers, qu’il n’était jamais uniforme, qu’il avait plusieurs visages, que le vrai communisme était ailleurs, qu’il n’était surtout pas là où il était établi, qu’il y avait des communismes, etc. Bien sûr, la réalité démentait partout ces fictions : dans le Kommunistan, comme aujourd’hui dans l’Islamistan, c’était partout la même tyrannie, la même gabegie, la même pauvreté de tous sur laquelle prospère l’insolente richesse des chefs, la même réduction de milliards d’hommes au statut infamant d’esclaves de l’Etat, du Parti ou du Dieu unique, Marx, Mao, Lénine ou Allah. A peine le communisme s’est-il effondré, le vieux 78 tours a été replacé sur le gramophone : il ne diffuse plus l’Internationale, mais le Coran. L’aiguille rouillée a beau faire entendre plus de bruits parasites que de sons (cris de douleur des malheureux déchiquetés, appels au meurtre, hurlements de haine, délires racistes), que même les versets psalmodiés ne couvrent plus, le vieux 78 tours sert encore et toujours.

Le relativisme généralisé prétend avoir pour but de faire comprendre des réalités. Comprendre, oui, dans quel sens ? En effet, ce verbe a plusieurs sens : il signifie non seulement expliquer, mais aussi, dans un sens dégénéré, "trouver des circonstances atténuantes à", c’est-à-dire "approuver par empathie". Dans le Trésor de la Langue française, c’est "percevoir la vraie nature de telle personne par une disposition d’esprit très favorable, voire complice, en allant parfois jusqu'à reconnaître explicitement le bien-fondé de ses motivations particulières et même jusqu’à excuser ses travers avec une extrême indulgence" ou "vibrer de la même sensibilité, partager les mêmes goûts esthétiques, savoir apprécier". Le s de pluriel à islams et à djihads signale que celui qui énonce légitime, justifie, approuve ce dont il parle, rien d’autre.

"Science sans conscience n’est que ruine de l’âme", écrivait Rabelais au XVIe siècle. Il ne pensait pas, quand il écrivait cela, que les hommes éclairés du troisième millénaire ressusciteraient l’obscurantisme médiéval qu’il dénonce.

 

 

 

 

27 décembre 2006

Bouffon

 

 

 

 

 

 

Ce mot, qu'il soit employé comme nom ou comme adjectif, a été emprunté à l’italien. Dans cette langue, buffone dérive de l’onomatopée buff- qui exprime le gonflement des joues. Le verbe bouffer a la même origine. En français, bouffon est attesté depuis le XVIe siècle. Il désigne, au théâtre ou à la cour, un personnage ou une personne dont le rôle est de faire rire les spectateurs ou les courtisans ou le roi. Au siècle suivant, il désigne par extension, non plus seulement une personne payée pour amuser ceux qui s’ennuient, mais toute personne qui "cherche à faire rire" et surtout "qui fait rire à ses dépens", comme dans l’expression citée dans le Dictionnaire de l’Académie française, servir de bouffon. Dans le Dictionnaire de Richelet (1680), est relevé l’emploi d’adjectif au sens de "plaisant".

Ces trois sens sont relevés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Comme nom, c’est celui "dont la profession est de faire ou de dire des choses pour faire rire", celui qui sert "de sujet de moquerie" ("un homme qui voit qu’on se moque de lui dit : je vois bien que je sers ici de bouffon"), celui "qui aime à faire rire la compagnie" ; adjectif, bouffon signifie "plaisant", "facétieux", comme dans "c’est un bouffon personnage", "avoir l’humeur bouffonne", "un discours bouffon". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), ne distingue que deux sens : "personnage de théâtre dont l’emploi est de faire rire" et "par dénigrement, celui qui cherche à amuser par ses plaisanteries". Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens restent fidèles à la description que leurs prédécesseurs ont faite en 1762, dont ils ne changent que quelques exemples, alors que, dans la neuvième édition (en cours de publication), ils reprennent les deux sens simplifiés distingués par Littré. La description qui est faite de bouffon dans le Trésor de la Langue française (1972-94) n’est pas vraiment différente de celle des autres dictionnaires. Deux emplois sont distingués : nom et adjectif. Comme nom, bouffon est qualifié de vieux quand il désigne un comédien qui joue la farce ou la pantomime : rôle de théâtre qui, semble-t-il, est devenu désuet. Par extension, le nom désigne aussi les bouffons de cirque, de foire, du roi, de cour, etc., et, dans un sens figuré, celui qui, à l’instar d’un bouffon de théâtre, "aime à faire rire la compagnie". Il est un emploi particulier, dans lequel bouffon est péjoratif, c’est celui de rustre ou d’homme sans délicatesse. Les emplois d’adjectif sont ceux que relèvent les autres auteurs de dictionnaires : "plaisant", "facétieux ", qui fait rire "par son côté comique, généralement peu délicat ou ridicule" et, en parlant d’une œuvre, "qui est du genre bouffon", comme dans "musique bouffonne", "théâtre bouffon", "le livret d’un opéra bouffon".

Aujourd’hui, bouffon a retrouvé de la vigueur dans la langue en usage dans les banlieues dites populaires par euphémisme, c’est-à-dire par soumission à l’ordre politique dominant, et qui sont en fait islamisées, majoritairement ou totalement. Ce n’est plus un rôle de théâtre destiné à égayer ou à faire rire, mais un terme de mépris, qu’il soit nom ou adjectif. Il désigne celui qui n’est pas du clan, du quartier, de la tribu, de la "cité" : en bref, celui qui n’est pas de la religion dominante. Jadis, ce mot fleurait bon l’antique sociabilité française. Aujourd’hui, il a été retourné : il est devenu le vecteur de la haine raciale ordinaire et commune à l’encontre du pays d'accueil ou de ses valeurs, dont le moins que l'on puisse en dire est qu'elles ont perdu toute valeur.

 

26 décembre 2006

Théologie

 

 

 

 

 

En latin, theologia signifie "science des dieux" ou "mythologie" ; plus tard, dans le latin chrétien, "science de Dieu" ou "étude de Dieu" ; enfin au Moyen Age, "doctrine théologique" et "explication rationnelle du Révélé". Ce mot latin est lui-même grec. Chez Platon et chez Aristote, la theologia est la "science de la divinité". Dans la langue grecque en usage chez les premiers chrétiens, il a pris le sens de "doctrine de la divinité de Jésus-Christ".

En français, ce nom est attesté dès le milieu du XIIIe s. au sens "d’étude des questions religieuses fondée sur l’Écriture et la Tradition". En 1265, elle est définie comme ce par quoi "nous avons la foi catholique et la loi de la sainte Eglise" et ce qui "nous enseigne tout ce qui appartient à la divinité". A la fin du XVIIe siècle, le mot désigne aussi la "classe où on enseigne la théologie" et en 1798 le "recueil des ouvrages théologiques d’un auteur". Jusqu’à Pascal, le mot n’est employé qu’à propos de la religion chrétienne. Dans le texte des Pensées, Pascal l'utilise à propos d’autres religions et dans le sens de "doctrine religieuse" ou "d’étude religieuse" : "Les Grecs et les Latins ont fait régner les fausses déités, les poètes ont fait cent diverses théologies".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, de même que dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), la théologie a pour hyperonyme "science". C’est la "science qui a pour objet Dieu et les vérités que Dieu a révélées" (quatrième édition, 1762), la "science qui a pour objet les choses divines, les dogmes et les préceptes religieux" (huitième édition, 1935), la "science de Dieu, de ses attributs, de ses rapports avec le monde et avec l’homme" (Trésor de la Langue française, 1972-94). En revanche, Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), renonce à science et y préfère doctrine. Littré est positiviste et anticlérical. Il ne croit ni à Dieu, ni à diable. Pour lui, le monde de l'esprit se résume à "deux et deux sont quatre". La théologie est "1° doctrine des choses divines" et "2° en particulier, doctrine de la religion chrétienne". Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens, après avoir défini la théologie comme "la science de Dieu", relèvent le sens de "doctrine" : "théologie, écrivent-ils, signifie aussi doctrine théologique", comme dans "suivant la théologie la plus reçue", "la théologie des Pères", "une théologie sublime".
Le terme science suppose un savoir, des connaissances, des expériences ; doctrine, des dogmes et des croyances. Il n’y a pas de raison, sinon l’idéologie, qui n’est pas une raison, mais une bête, pour que doctrine soit préférée à science, d’autant plus que l’élément grec logie sert à former des termes qui désignent des sciences : la géologie n’est pas une doctrine de la terre, la biologie n’est pas une doctrine de la vie, la physiologie n’est pas une doctrine de la nature de l’homme. Pourquoi le sens du nom théologie ne serait-il pas restitué, impartialement, honnêtement, sans parti pris, dans le sens qui a été établi par des millions de personnes avant le "stupide XIXe siècle" ?

Ce qui caractérise aussi les définitions de ce nom, telles qu’elles sont exposées entre le XVIIe siècle et aujourd’hui, c’est le relativisme croissant dont font preuve les auteurs de dictionnaire, comme si, au fil des décennies, ils s’éloignaient de plus en plus de la "science de Dieu". Est-ce un fait de langue ? Ou l’effet de leurs propres croyances ? Quand les Académiciens, en 1762, définissent la théologie comme la "science qui a pour objet Dieu et les vérités que Dieu a révélées", il n’y a, selon eux, de "Dieu" que chrétien et de "science de Dieu" que du Dieu des chrétiens, comme le montrent les exemples cités. La seule autre théologie qui ait une existence selon eux est celle des païens. Le mot "se dit aussi en parlant de la science qui chez les anciens païens avait pour objet les choses de leur religion". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il est précisé que la "science qui a pour objet les choses divines, les dogmes et les préceptes religieux" se dit "proprement en parlant de la religion chrétienne". Il est ajouté que ce mot "se dit, par extension, des dogmes admis dans les religions autres que la religion chrétienne". Les Académiciens citent "la théologie des païens", "la théologie des mahométans", "la théologie des Indiens". Ils vont même jusqu’à admettre l’existence d’une théologie naturelle, à savoir "ce que la raison nous apprend de l’existence et des attributs de Dieu, et des vérités premières et fondamentales de la philosophie", comme dans l’exemple "les philosophes païens ont enseigné la théologie naturelle".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) illustrent de sens de "science de Dieu" par les exemples "théologie chrétienne, juive", "la théologie musulmane a reconnu formellement le principe de l’existence des saints, mais en se refusant tant à en canoniser aucun de façon expresse qu’à fixer le rituel de leur culte". L’ordre dans lequel sont citées les théologies est "chrétienne, juive, musulmane". Le quatrième exemple est pris hors du monothéisme : "les théologies hindoues sont faites d’un tissu dont la chaîne est métaphysique et la trame mythique". Il est si obscur qu'il exige de nouvelles définitions pour être compris.  

Littré se démarque de tous ces auteurs de dictionnaires en se forçant au relativisme : il va jusqu’à citer en premier, pour illustrer le sens "de doctrine des choses divines", les exemples "la théologie païenne", "la théologie des mahométans, des Indiens" et même à recruter l’écrivain catholique Pascal dans son combat relativiste : "les Grecs et les Latins ont fait régner des fausses déités ; les poètes ont fait cent diverses théologies". Les exemples "la théologie catholique", "la théologie protestante" sont cités en second pour illustrer le sens "particulier" de "doctrine de la religion chrétienne". Que Littré ne prenne pas parti dans les querelles religieuses se justifie : il écrit un dictionnaire de langue, pas un traité d’apologétique. L’impartialité est tout à son honneur. Mais c’est d’autre chose qu’il s’agit dans les définitions de théologie : le relativisme forcé est tout à l’opposé de l’impartialité ou de la science. Tout relativiser, c’est aussi rebaisser ce dont on rend compte, c’est prendre parti, entrer dans une polémique, s’engager dans un combat. Ce n’est pas comprendre, c’est s’exposer à ne rien comprendre.

 

 

 

25 décembre 2006

Victime

 

 

 

 

Victime et ses dérivés : victimisation, victimation, victimiser, victimer  

 

 

 

Les noms victimisation ou victimation ne sont pas relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-1994 : seize lourds volumes de grand format, deux colonnes par page, des milliers de pages). Les auteurs de ce Trésor, lexicographes reconnus et attachés à la propagation de la modernité ou à sa défense, malgré leurs ordinateurs puissants, ne les ont lus dans aucun des livres ou des journaux dépouillés : pourtant, ce Trésor n’est pas vieux de deux siècles, mais de vingt ans seulement. On peut en conclure que ces deux noms, si fréquemment employés de nos jours, ne sont pas modernes, ils sont hyper modernes : en un mot, modernissimes ou, comme les œufs, tous frais pondus. En eux, se cristallise l’esprit du temps.

En latin, le nom victima désigne l’animal qu’on destinait au sacrifice. Dans le latin en usage dans la chrétienté primitive, il a signifié en outre "égorgement, immolation, sacrifice", ce qui explique peut-être que victime, en 1485, soit attesté dans le sens de "sacrifice". Quelques années plus tard, en 1495, ce nom est employé dans le sens propre de "créature vivante offerte en sacrifice à Dieu (ou aux Dieux)", dans la phrase : "offrir holocaustes et victimes à ce dieu inconnu". Ronsard en 1552 y donne un sens figuré : "S’il te plaît de souffrir, Qu’en l’immolant, de victime, Il (ce cœur) te serve". C’est au tout début du XVIIe siècle que le nom sort du domaine de la religion et désigne les personnes tuées ou blessées dans un accident, lors d’une guerre, au cours d’un cataclysme ou à la suite d’un crime. A partir de cet emploi, se développe le sens figuré, attesté en 1606 et qui est de nos jours furieusement à la mode : "personne qui subit la haine, les tourments, les injustices de quelqu’un", "personne qui souffre". En 1626, il y a déjà des victimes de la pauvreté.

Quant à victimaire, du latin victimarius "ministre des autels qui préparait un sacrifice" ou "marchand d’animaux destinés au sacrifice", il est relevé par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) comme un "terme d’antiquité" : c'est "celui qui faisait les apprêts du sacrifice et qui frappait les victimes" et comme adjectif, avec le sens de "qui a rapport aux victimes ou aux sacrifices". Les auteurs du Trésor de la Langue française notent que victimaire a désigné, avec le sens de "bourreau", les auteurs des massacres de septembre 1793 ou ceux qui les ont ordonnés : "Septembre, époque des carnages, (...) Où ces féroces victimaires Tuaient nos pères et nos mères Comme on égorge du bétail !".

Les dictionnaires consacrent aussi un article au verbe victimer, emprunté au latin en usage dans l’Empire romain victimare : "égorger" ou "sacrifier une victime". Précédé de la mention vieilli dans le Trésor de la Langue française, il est attesté en 1613 au sens de "sacrifier", "immoler" ; puis, en 1791, dans le sens de "maltraiter", à propos d'un aristocrate qui aurait été victime de l’Ancien Régime : "M. Prévost de Beaumont victimé pendant vingt-cinq ans par le despotisme". Ce verbe a même été employé à la forme pronominale au sens "faire de soi une victime" ou de "s’offrir comme victime", comme chez Barrès : "il se signa et commença d’une voix douce un second discours sur le sacrifice, où il démontrait de quelle manière les Enfants du Carmel doivent se victimer, se sacrifier et détruire en eux-mêmes tous les faux prétextes de se soustraire à l’amour" (1913).

L’article qui est consacré au nom victime dans le Trésor de la Langue française montre clairement l’extension de ce terme religieux à des personnes ou des réalités qui sont étrangères à la religion. Victime se rapporte à la religion de l’Antiquité ("animal ou être humain offert en sacrifice à une divinité") ou au christianisme ("Jésus-Christ offert en sacrifice sur la croix et présent par l’eucharistie dans le sacrifice de la messe" et "personne qui s’offre à Dieu dans le martyre, dans une vie religieuse de renoncement") ; puis il prend un sens social et désigne la personne qui est victime de quelqu’un (un escroc, un tyran, les méchants, la société, etc.) ou de quelque chose (une erreur judiciaire, un abus, le chômage, une machination, un vol, une violation des droits de l’homme, le despotisme, le sort, le progrès, ses propres passions, une hallucination, la science, le travail, etc.). De fait, il n’est personne qui ne puisse pas être dit victime. Le statut si gratifiant et presque héroïque de victime, mais seulement dans une société imprégnée de christianisme (ailleurs, la victime est dhimmi ou impureté ou chose sans importance), s’étend à tout homme de la rue ; n’importe qui peut se dire victime ; chacun se grime en Christ dans une société où la victime est reine et où elle s’exhibe, comme jadis les monstres étaient montrés dans les foires. Il est vrai que le statut rapporte gros en matière de compassion forcée. On se pose en victime, on prend un air de victime, on joue à la victime, victime est une posture, on prétend être en butte à l’hostilité de tous. Victime est le Pantalon du sociodrame moderne. C’est ainsi que ce mot, emprunté à la civilisation de l’Antiquité, où il désignait l’animal sacrifié, devient le logo commercial de la modernité. La posture efface les victimes, les vraies, celles qui sont tuées ou blessées par des criminels ou dans un accident ou dans une guerre.

Dans le Trésor de la Langue française, il est relevé, à l’article victimer et à l’article victime, un mot moderne, le verbe victimiser (au sens de "transformer en victime"), et des mots anciens, l'adjectif victimal (relatif à la victime), attesté en 1520, et le nom victimeur (celui qui sacrifie une victime), qui sont tombés en désuétude, mais que la langue moderne pourrait ressusciter afin de répondre aux besoins langagiers que provoque le succès social de la posture de victime.

Dès lors, les choses étant ce qu’elles sont, pour que ce succès social soit exprimable dans les mots, les bien pensants ont fabriqué urgemment les noms victimisation et victimation, qui transforment en victimaires les citoyens ordinaires et en victime christique tout un chacun ou le premier venu : en fait, le dernier arrivé sur le sol de France, surtout s’il est arrivé illégalement. Tous victimes, et Allah seul reconnaîtra les siens, pourrait-on dire, pour décrire ironiquement ce qui se passe dans la réalité.

 

 

 

24 décembre 2006

Médiateur

 

 

 

 

 

En latin, le verbe mediare a pour sens "partager en deux" quand il est employé transitivement et "être au milieu" quand il est intransitif. Pour désigner les personnes qui se placent au milieu de combattants ou de querelleurs ou entre les hommes et la divinité, le latin a un nom masculin, mediator, "médiateur", et un nom féminin, en usage dans la langue latine des chrétiens, mediatrix, et dont le sens est "celle qui se place entre (Dieu et les hommes)" et "personne secourable". Ce nom désigne la Vierge Marie.

En français, les noms médiateur et, au féminin, médiatrice, continuent à porter le sens des mots latins auxquels ils sont empruntés. Médiateur est attesté, dès le début du XIVe siècle, pour désigner "celui qui s’entremet" pour mettre d’accord des parties en conflit, puis pour établir la paix ou faire signer un traité. En 1530, est attesté en français le sens théologique, qui existait en latin, conformément au sens de mediatrix, et cela dans les mots médiateur de Dieu et des hommes qui désigne ou définit Jésus-Christ.

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), ces sens, général et particulier, de la langue commune et du vocabulaire théologique, sont relevés : "qui moyenne un accord, un accommodement entre deux ou plusieurs personnes, entre différents partis". Des nombreux exemples illustrent ce sens. Les Académiciens précisent aussi que "nous avons un seul médiateur auprès de Dieu, Jésus-Christ (nom écrit en majuscules ou en majesté ? : JESUS-CHRIST) Notre Seigneur" et ils illustrent cet emploi de la phrase : "JESUS-CHRIST (écrit encore en majuscules) est le médiateur entre Dieu et les hommes". Dans la huitième édition, médiateur est suivi de la même définition, à deux exceptions près : le verbe moyenner, tombé en désuétude, a été remplacé par s’entremettre : "celui, celle qui s’entremet pour opérer un accord, un accommodement entre deux ou plusieurs personnes, entre différents partis" ; et le sens propre à la théologie n’est plus explicitement exposé, sinon dans l’exemple identique à celui de l’édition de 1762 : "JÉSUS-CHRIST (encore écrit en majuscules) est le médiateur entre Dieu et les hommes, est notre médiateur auprès de Dieu". C’est un indice de l’affaiblissement du sens théologique dans la langue.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré met la définition de médiateur en accord avec ses opinions positivistes ou scientistes. Il ne relève pas le sens de médiateur en théologie, mais il distingue deux sens : "1° celui, celle qui s’entremet entre deux ou plusieurs personnes" et "2° celui, celle qui intervient pour arranger quelque affaire", bien que cette distinction, à vrai dire peu pertinente, relève plus de la byzantinologie que de la langue : la différence est imperceptible entre s’entremettre entre deux personnes et intervenir pour arranger une affaire. Si l’on veut apprendre que le mot a un sens en théologie, il faut lire les exemples qui illustrent le premier sens : "Dieu, selon Celse et Porphyre, était logé trop loin pour nous ; les esprits célestes qui nous avaient faits nous servaient de médiateurs auprès de lui" (Bossuet) et "un des moyens les plus efficaces pour toucher Dieu en votre faveur, c’est de lui envoyer, selon la figure de l’Évangile, des médiateurs qui lui parlent pour vous" (Bourdaloue) ; "la croix doit être aujourd’hui notre asile et l’unique médiatrice à qui nous devons recourir" (Bourdaloue) ; "le médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ" (exemple extrait d’autres dictionnaires) ; "il n’y a qu’un Dieu, ni qu’un médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme" (Sylvestre de Saci) ; "c’est ce que produit la connaissance de Dieu qui se tire sans Jésus-Christ, qui est de communiquer sans médiateur avec le Dieu qu'on a connu sans médiateur ; au lieu que ceux qui ont connu Dieu par médiateur connaissent leur misère" (Pascal) ; "l’une des plus belles qualités que la sainte Écriture donne au fils de Dieu, c’est celle de médiateur entre Dieu et les hommes" (Bossuet). La mauvaise foi de Littré ou, comme on voudra, ses engagements positivistes, apparaît clairement, quand il cite ces phrases pour illustrer le sens "qui s’entremet entre deux ou plusieurs personnes", comme si Dieu était une personne comme une autre et qu’il classe dans le même sens ces phrases et des phrases communes, où le médiateur se place effectivement entre deux ou plusieurs personnes, telle "si vous voulez, madame, être médiatrice de la paix, il ne tient qu’à vous" (Voltaire) ou, comme dans les exemples antérieurs au XVIIe siècle qu’il cite dans la rubrique historique de son article : "faire office de juge ou de médiateur" (Commines) et "si tu cherches ton médiateur pour t’introduire à Dieu, il est au ciel" (Calvin).

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) sont moins partiaux que Littré. Ils définissent le médiateur comme la "personne ou la chose qui sert d’intermédiaire, de lien entre deux ou plusieurs entités" - entités étant d’un sens assez large pour désigner aussi Dieu. De ce fait, le médiateur peut servir d’intermédiaire entre les hommes, comme dans l’exemple de Sartre ("dans une société sans classes et dont la structure interne serait la révolution permanente, l’écrivain pourrait être médiateur de tous et sa contestation de principe pourrait précéder ou accompagner les changements de fait", 1948 : cet exemple relève du comique involontaire, quand on sait, expérience historique à l’appui, comment la "société sans classe" en URSS, en Chine, à Cuba, etc. a réduit l’écrivain au rôle abject de porte-serviette de tyrans), mais aussi, "spécialement", comme cela est écrit, dans un sens théologique et dans un sens religieux : "Le médiateur : Jésus-Christ, Jésus-Christ est le médiateur entre Dieu et les hommes" et "pour souligner la part prise par la Vierge Marie dans le mystère de la Rédemption" : "Marie médiatrice", "je dois réfléchir sur ce que fit saint Bernard pour le développement du culte de la Vierge auxiliatrice et médiatrice" (Barrès, 1908).

Ce qui est noté aussi dans le Trésor de la Langue française, c’est l’extension du nom médiateur à des réalités juridiques et, évidemment, à des réalités sociales. Dans le droit du travail, c’est la "personne désignée en matière de conflit collectif du travail afin de le régler après l’échec de la procédure de conciliation" (1974) et la "personnalité ayant pour tâche d’aider à résoudre les conflits survenus entre les particuliers et l’administration, qui est habilitée à faire des recommandations aux autorités compétentes pour régler les problèmes et à suggérer des propositions pour améliorer le service" (1978), auquel cas médiateur aurait pour synonyme (désuet aujourd’hui) ombudsman. Ce qui est nouveau de nos jours, grâce à Mme Aubry, l’ex-ministre de l’exclusion et des trente-cinq heures, qui a inventé de nouveaux métiers, dans l’espoir insensé de camoufler les chômeurs en leur donnant, par condescendance, une occupation symbolique (mais pas un travail), c’est le médiateur social. Comme tout est social ou sociologique dans la France socialiste, il était naturel que le médiateur soit extrait de l’Empyrée théologique pour patauger dans la boue du social à tout prix et servir de tampon entre la société et la société.

Employé dans ce contexte, médiateur est si nouveau – et comme inédit - que les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication, n’ont pas osé le relever – peut-être par peur du ridicule, se contenant de répéter les autres dictionnaires : "personne qui s’entremet pour chercher un accord, un accommodement entre deux ou plusieurs personnes, entre différentes parties, etc." ; "titre donné au Christ, qui, en tant que Dieu et homme, effectue la communion entre Dieu et les hommes" ; "chez les catholiques et les orthodoxes : médiatrice, nom par lequel on désigne souvent la mère du Christ". Les médiateurs sociaux de Mme Aubry n’ont pas d’existence dans les dictionnaires, sans doute parce qu’ils n’en ont pas dans la réalité des choses et du monde, étant de simples zombies ou de purs fantômes. C’est la seule bonne nouvelle que l’on puisse tirer de la consultation de ces dictionnaires.

 

 

 

23 décembre 2006

Dispositifs

 

 

 

 

 

En voici un mot qui sent son moderne, bien qu’il soit latin de formation. A dispositum, supin du verbe disponere, a été ajouté le suffixe - if : plus exactement, ce suffixe a remplacé la désinence um. En latin, le verbe a pour sens "mettre en ordre" (les œuvres d’Homère), "placer", "disposer" (les troupes, les soldats, les mots dans la phrase) ou "régler" (la journée).

En français, l’adjectif dispositif est attesté dès le XIVe siècle dans la langue de la médecine pour qualifier un remède qui "qui prépare à" ou "qui dispose à". Au tout début du XVIIe siècle, il est employé comme nom dans un sens juridique : c’est la "partie d’un texte législatif" dans laquelle il est statué de façon impérative sur tel ou tel point. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), il est relevé avec ce sens : "il est aussi substantif et signifie le prononcé d’une sentence, d’une déclaration, d’un édit, d’un arrêt rédigé par écrit", comme dans la phrase : "le dispositif de la sentence (…) porte que (…)". Les Académiciens précisent que, grâce à ce terme, le dispositif d’un arrêt est distinct du vu de ce même arrêt ou du préambule d’une déclaration ou d’un édit. Dans cette quatrième édition, le sens médical de l’adjectif est glosé. Quand il suit le nom remède, dispositif a pour sens "préparatoire, qui dispose à". Les Académiciens indiquent qu’il  "n’a guère d’usage que" dans cet emploi.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré distingue l’emploi d’adjectif de l’emploi de nom : adjectif, dispositif est "terme de médecine" ; il signifie "qui prépare, qui dispose". Littré précise qu’il est "peu usité". Il cite un seul exemple, datant du XIVe siècle (exemple qui a échappé aux auteurs du Trésor de la Langue française) : "des causes des ulcères, les unes sont matérielles, les autres dispositives". Quand il est employé comme un nom, c’est un "terme de jurisprudence". Ainsi les dispositifs d’une loi sont "la partie du jugement qui contient la décision des juges". C’est aussi un "terme de mécanique". Il désigne le plan suivant lequel une chose a été établie, comme dans la phrase : "on a fait à l’Opéra l’essai d’un nouveau dispositif de la rampe, destiné à éclairer les acteurs pendant les représentations", ou bien, dans les mots dispositifs de mines, les opérations exécutées pour établir des mines.

C’est en 1797 que le nom passe du droit (où il est d’un emploi rare) aux faits techniques. La date parle d’elle-même : c’est pendant les événements qui sont nommés Révolution. La Pérouse l’emploie dans le dispositif de la défense au sens de "ensemble d’éléments ordonnés en vue d’une certaine fin". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), dispositif a deux sens. Le terme de droit est connu des Académiciens : c’est la "partie d’une loi, d’un édit, d’un jugement, d’une ordonnance, d’un décret, d’un arrêté, d’un arrêt, etc. qui en contient la décision et les dispositions pratiques, par opposition au préambule, aux motifs, etc." et c’est aussi en "terme d’arts" (c’est-à-dire terme relative aux techniques) "toute manière de disposer les différentes parties d’un appareil ou des travaux exécutés en vue d’une exploitation de carrière, de mine, etc." C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) que ce nom est attesté dans un sens social ou relatif à l’administration sociale. Il est présenté comme une extension du sens "ensemble de mesures, de moyens, disposés en vue d’une fin stratégique" : le dispositif de la défense dont parlait La Pérouse en 1797. Ce sont les "moyens mis en œuvre pour assurer la défense de certains intérêts ou en vue d’assurer une intervention". Les exemples qui l’illustrent sont éloquents : "dispositif de sécurité" et "renforcer le dispositif en attribuant au conseil économique compétence pour examiner toutes les revendications" (1958). Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens relèvent ce sens comme une extension du sens militaire : "ensemble des moyens mis en œuvre en vue d’une intervention précise, dans un but précis", comme dans "dispositif policier", "de sécurité", "de contrôle", "dispositif secret", "lever un dispositif". Il ne se passe pas de jour sans que les administrations chargées d’éradiquer le chômage ou de réduire l’exclusion, ou des associations lucratives sans autre but que social, imaginent des dispositifs sociaux inouïs et sans cesse nouveaux de lutte, de défense, de préservation, de combat, d’insertion, etc. dont l’efficacité réelle est proche de zéro (s’ils étaient efficaces, il n’y aurait plus de chômeurs ou d’exclus), sauf pour assurer leur propre perpétuation ad vitam aeternam, grâce à un CCP destiné à brasser crédits, subventions, dons, aides…

 

 

20 décembre 2006

Mythologies intellotes 19

 

 

 

 

Le naufrage de la pensée

 

 

 

 

France 2 a diffusé le lundi 11 et le mardi 12 décembre un téléfilm consacré à Sartre Jean-Paul, écrivain. D’habitude, à la télévision, qu’elle soit publique ou non, la littérature, la culture et tout ce qui n’est pas divertissement à fric, sont relégués aux heures tardives de la nuit. France 2 a pris des risques : le téléfilm a été montré de 20 h 45 à 22 h 15, soit à une "heure de grande écoute" (de supposée grande écoute), comme on dit dans les journaux, ou en prime time, comme on dit à la télé. Comme on pouvait s’y attendre, ce que les responsables de la télé publique, eux, n’avaient pas subodoré, tout confits qu’ils sont en dévotion sartrienne (c’était leurs illusions adolescentes), ce téléfilm a sombré dans un terrible naufrage d’audience. Ce fut une fortune de mer. A l’audimat, "il a fait 10% de parts de marché", comme on dit dans ces milieux. Que l’on ne s’en inquiète pas outre mesure. France 2 s’en sortira sans dommage. La chaîne vogue de plus belle vers un nouveau Charybde. L’impôt y pourvoit. Il n’est pas certain que l’œuvre de Sartre s’en sorte de la même manière et que ce téléfilm, pourtant conçu par des cinéastes ou scénaristes qui sont très favorables à Sartre, qui, de fait, apparaît sympathique et plein de générosité, ne soit le Scylla où risquent de s’engloutir définitivement son œuvre, ses idées, sa réputation, son honneur.

Ces trois heures d’images condensent les actions, les idées ou les passions de Sartre, de 1958, à la fin de la IVe République et au moment où De Gaulle "revient aux affaires", à 1965, année où Sartre refuse le prix Nobel de littérature, qui vient de lui être décerné. Huit années de vie et d’idées étroitement mêlées : par volonté d’authenticité, Sartre a réglé sa vie sur ses idées et a mené une vie idéelle, au sens où elle a été en accord avec ses idées et préjugés. Il était ce qu’il pensait. Du moins le croyait-il. L’important est l’idée, non pas le monde ou le réel, mais la représentation qu’il s’en fait, avant toute expérience et hors de toute connaissance. Quand le réel contredit ses idées, il le redresse. La rhétorique verbeuse, dont il est un Maître, est sortie du garage et elle fait du réel tout autre chose que ce qu’il est, réinterprété. Dans les réunions publiques qu’il anime dans le Ve ou le VIe arrondissement de Paris (il ne va pas au-delà) pour appeler à voter "non" à la constitution de 1958, il présente De Gaulle comme un général à demi putschiste, à demi fasciste, qui tente d’imposer, à la manière d’un sous-Bonaparte, un pouvoir personnel en France (ce qui ne s’est jamais avéré : il a exercé le pouvoir de façon moins personnelle que Mitterrand, à qui ce reproche n’a jamais été fait, bien sûr) et qui, soutenu par les pieds-noirs et par les militaires de l’Empire colonial, devait nécessairement faire (c’est ce qui était écrit dans le grand livre de Sartre) une guerre meurtrière et longue pour que l’Algérie reste française. La gauche a utilisé, de 1956 à 1958, les parachutistes dans des opérations de police : il semble que Sartre, bien qu’il fût "de gauche" ou parce qu’il en était, s’en soit accommodé, les paras bénéficiant du soutien tacite que le Parti communiste, la vraie boussole des progressistes, accordait au gouvernement de Guy Mollet. Sartre ne s’est donc avisé de l’horreur de la torture qu’a posteriori, ce qui l’a autorisé, lui qui est resté planqué entre 1940 et 1945, à comparer les méthodes de l’armée française sous De Gaulle à celles de la Gestapo pendant l’occupation, et bien que De Gaulle eût interdit à l’armée de participer en Algérie à des opérations de police. En fait, Sartre était trop obsédé par ses propres convictions idéelles pour comprendre que De Gaulle allait donner à l’Algérie son indépendance. Quand le conflit s’est arrêté, Sartre met la paix sur le compte d’aléas ou d’accidents ou d’interventions magiques, et au seul crédit des opposants à la guerre, dont il était. Il s’en attribue le mérite.

Comme les romantiques attardés, Sartre juge que le réel doit être fidèle à l’idée qu’il s’en fait. Le téléfilm le montre en petit garçon gâté qui a deux mamans : une mère biologique avec qui il vit et qui chérit son Poulou et une seconde mère, l’institutrice Beauvoir, austère, revêche et pète-sec, qui coupe à grands traits de stylo rouge ses articles trop longs ou corrige impitoyablement ses manuscrits, à la manière d’un disciple rigide de Jdanov ou d’un zoïle réaliste socialiste, lui reprochant d’avoir dans Les Séquestrés d’Altona écrit une pièce bourgeoise, dans un style bourgeois, avec des personnages bourgeois. Ce dont il finit, après une courte fâcherie, par convenir, car maman a toujours raison. Mme de Beauvoir, la libérée, la sans tabou, la révolutionnaire, veille à ce que son fils par pacte n’altère pas trop sa santé : elle lui interdit de boire (ce qu’il fait en jubilant dès qu’elle a le dos tourné), de fumer, de se doper aux amphétamines comme un vulgaire sportif de bas niveau. Il est une séquence éloquente : c’est la consultation chez un ami médecin, qui appelle Sartre maître. Sartre est surmené ; sa seconde maman l’accompagne. C’est elle qui énonce, sans tabou, les symptômes dont souffre le grand homme. Comme il hésite à se laisser ausculter, elle lui intime de se mettre torse nu : "Sartre, arrêtez de faire l’enfant".

Sartre est un pur produit de l’école, non pas de l’ENS ou de l’Ecole (avec une majuscule), mais de l’école tout court : la communale, le lycée, l’école laïque et obligatoire. A cinquante ans passés, il use ses fonds de culotte sur les bancs de classe ou, mieux, il lustre les bancs de l’école de ses fonds de culotte. Quand il anime des réunions publiques (il milite en faveur du non à la constitution de la Ve République : il y aura plus de 80% de oui, ou contre la guerre en Algérie ou pour le socialisme et la révolution mondiale), il singe le prof faisant la leçon à ses potaches. Les potaches ont beau être chenus, ils n’en écoutent pas moins religieusement le maître, comme s’ils étaient à l’église ou au temple. Sartre ne saisit le réel qu’à travers les catégories qu’il a enseignées à l’école ou qui lui ont été enseignées. C’est une caricature, non pas de bon élève, mais d’écolier attardé. Il est, dans la littérature, plusieurs exemples de ce type humain : l’écolier limousin chez Rabelais et Thomas Diafoirus qui, dans le Malade imaginaire, parle à tout moment comme s’il participait à une dispute d’université. Pendant trente ans ou plus, les Français et les citoyens du monde, même Castro et Guevara, ont admiré un Thomas Diafoirus ne parlant pas latin, et personne ne s’en est gaussé ! Faut-il que la France soit devenue zombie ? On comprend que Sartre, ses idées, son théâtre, ses essais, etc. aient été furieusement à la mode dans les classes, et cela de 1960 à 1990. La fureur s’est atténuée depuis une décennie. Camus était un penseur de paroisse, Sartre de communale. Beau duo. Il est logique qu’à l’un et à l’autre, ait été décerné le prix Nobel.

Sartre est asservi aux idées. Plus elles sont folles, plus elles sont en porte-à-faux avec le réel, moins elles ont de lien avec quelque réalité que ce soit, plus il s’y accroche – comme un noyé à une bouée. Il admire donc les tyrans : une bise à l’un, des poutous à l’autre. Vas-y que je te leur passe de la pommade dans le dos ! FLN, Castro, URSS, tout est bon dans le cochon, tout est à louer dans ces idéocraties, régies par la tyrannie de l’idée, à l’image de Sartre de lui-même. Il justifie ainsi le meurtre gratuit, à condition que le tueur soit un colonisé, la victime un colon. Le meurtre fait deux hommes libres. Etrange conception de la liberté : le premier devient esclave d’un Etat totalitaire et le second a pour seule liberté celle de manger les pissenlits par la racine. Sartre pousse la tartufferie jusqu’à faire l’apologie de la liberté alors qu’il se trouve dans des pays tyranniques. En fait, la liberté, c’est sa liberté, grâce à laquelle il s’envoie en l’air avec des femmes, jeunes de préférence, gourdes ou oies blanches. Elles sont à ramasser, il n’a qu’à se baisser. La liberté mêlée à la tyrannie, ce n’est pas la liberté qu’il chante, mais l’asservissement. Il est libre, alors que la moitié de l’humanité est aux fers. Il rêve que l’esclavage soit étendu à l’humanité encore libre. C’est ainsi que les petits SS s’extasiaient de leur liberté dans des pays conquis, dont tous les habitants courbaient l'échine.

"La vieillesse est un naufrage", disait De Gaulle de Pétain. On pourrait dire la même chose de la pensée. Il est des pensées qui sont des naufrages. Sartre illustre à merveille cette fortune de mer, assez plaisante, à dire vrai. France 2 a eu le mérite de le montrer à une heure de grande écoute.

 

 

 

 

19 décembre 2006

Socio

 

 

Mots en socio

 

 

 

 

Le Trésor de la Langue française est le seul dictionnaire qui étudie dans des articles spécifiques les préfixes, suffixes et autres "éléments formants". C’est pourquoi une longue entrée est consacrée à socio. Tiré de social ou de société, socio forme de nombreux adjectifs et noms qui contaminent, déforment ou frelatent, depuis un siècle, la malheureuse langue française. Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est moins le succès des mots en socio que le fait que la représentation que les modernes se font du réel se lise à livre ouvert dans la langue, comme si la langue était un précipité de leurs croyances. Il est vrai que l’assomption des sciences sociales dans le ciel vidé de toute transcendance a favorisé le succès de ces socio comme ingrédients de toutes les sauces. Enumérer les mots en socio, qui sont ceux des puissants du siècle, c’est faire le tour du royaume de la Bêtise, variante savante de la Présipauté Groland.

Parmi ces mots en socio, il en est qui révèlent la réalité des choses ou qui dévoilent le réel, tel le papier tournesol des TP de chimie auxquels sont astreints les potaches. Ils ont été fabriqués par Comte, le forgeron de sociologie, ce mot chimère formé d’un élément d’origine latine et de logie emprunté au grec. Ce sont sociocratie ou "forme de gouvernement où le pouvoir appartient à la société entière", c’est-à-dire, pour dire les choses clairement, où le pouvoir appartient à ceux qui parlent au nom de la société - id est les sociologues ; sociocrates ou "partisans de la sociocratie" (c’est l’autre nom des sociologues) ; l’adjectif sociocratique (qui se rapporte à la sociocratie : de fait, c’est un synonyme de sociologique). Comte a fabriqué aussi sociolâtrie (le culte de la société – c’est-à-dire la religion du roman social inventé par les sociologues, ces idolâtres du social) et sociolâtrique, qui sonne comme un mixte de latrines, de latte, de trique. On ne comprend pas pourquoi Comte n’a pas poussé son savoir-faire de forgeron verbal jusqu’à fabriquer sociolâtrer (idolâtrer les sociologues), sociolatrisme, sociolatriser, etc. Quand toutes les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites, disait un penseur célèbre.

Comme si sociologie avait perdu, à force d’être répété, de son pouvoir glaçant, a été fabriqué un monstre encore plus effrayant, sociographie, substantif féminin, précisent les auteurs du Trésor de la langue française, féminin comme les sorcières, pour désigner "l’étude descriptive des réalités et des faits sociaux" - c’est-à-dire l’étude du rien - sens illustré de ce joyau, qu’on croirait de la plume de Pécuchet (dans le couple de Flaubert, il est le progressiste) : "la description et l'analyse des groupements sociaux donnent naissance à une nouvelle branche de la sociologie, la sociographie, dans laquelle l’accent est mis sur l’observation empirique des sociétés". De ce sociographie peuvent être dérivés d’autres monstres, tels sociographe, sociographique, sociographisme ou sociographiser, etc. La tératologie continue sur son erre. Elle est le vaisseau fantôme de la langue. Les linguistes enfarinés de sociologie se disent sociolinguistes. Ils ont montré eux aussi patte blanche aux puissants du siècle. Ils ont fabriqué sociolecte pour désigner une "variété de langue propre à un groupe social, dite aussi dialecte social par ceux qui emploient dialecte au sens large", c’est-à-dire pour désigner la langue forgée par les sociologues et autres affidés des sciences sociales. De fait, tout devient social, société, sociologie : tout est sociologisé. Jadis, tout était rapporté à Dieu ou au diable ; aujourd’hui, le social les a remplacés. La vie affective devient socioaffective quand la psychologie rapporte tout ce qui est ressenti à "l’environnement social" ; elle relève même de la socioanalyse ou de la psychanalyse d’un groupe social, alors que ce sont les sociologues qui devraient se faire analyser. Il a même été fabriqué un mot redondant ou mot La Palisse ou truisme : c’est sociocentrisme, écrit tantôt avec un trait d’union entre socio et centrisme, tantôt sans. L’orthographe est flottante, non ce que désigne ce nom, et qui est une réduplication de la réalité sociologique. C’est la "tendance à prendre pour critères les seules valeurs de la société à laquelle on appartient", c’est-à-dire à réduire au social toute réalité. De fait, la sociologie est par nature sociocentrique ou, mieux, sociocentriste. Le sens est illustré par une phrase de Morin, ce sociologue qui a égalé Comte dans le forgeage de mots frelatés : "la combinaison est toujours incertaine, aléatoire entre l’égocentrisme individuel et le sociocentrisme collectif". Va savoir, Charles, puisque ce que la sociologie ne nomme pas est incertain par définition et n’existe qu’en aléa.

Les universitaires ont senti le vent tourner. Jadis, ils étaient tous confits en christianisme : c’est terminé. Le vent souffle de l’horizon social, ils se sont placés sous le vent sociologique : ça a accéléré (pardon boosté) les carrières. En un siècle, la sociologie a contaminé :

l’éducation (socio-éducatif ou "relatif à l’éducation sous son aspect social"),

la genèse des choses qui tient de la Genèse (sociogenèse ou genèse sur le plan sociologique : "si l’on pouvait reconstituer dans le détail la sociogenèse des représentations collectives", ah, on atteindrait le nirvana sociolâtrique !),

la géographie, puisqu’une géographie s’est qualifiée de sociogéographique (au sens de "qui concerne un groupe social dans son appartenance à un milieu géographique"),

la graphique (la sociomatrice est un "tableau à double entrée sur lequel on reporte les réponses des individus aux tests sociométriques"),

la pathologie qui distingue la sociopathologie (ou "étude des relations morbides entre un individu et son milieu social" : autrement dit, comment la maladie sociologique se transmet au corps social tout entier) de la sociophobie (ou phobie des implications sociales, qui consiste à voir du social partout : mot redondant, puisque telle est la sociologie),

les sciences politiques (sociopolitique ou socio-politique, avec ou sans trait d’union : "qui concerne la société dans ses rapports avec la politique" ; illustré de cet exemple éloquent "une dénomination socio-politique n’est ni un hasard historique, ni l’imposition banale d’un moule" : mais si, c’est le moule sociologique qui est imposé à tout, ce qui, en effet, n’est pas un hasard historique, mais l’effet de l’absorption de tout dans le social, comme Allah absorbe tout dans les pays d’islam, même la connerie),

la psychanalyse ou socio-psychanalyse ou sociopsychanalyse (ou "analyse des phénomènes sociaux à l'aide des concepts de la psychanalyse" : la grosse rigolade, comme l’atteste cette bouffonnerie verbale, "la socio-psychanalyse institutionnelle est une méthode d’analyse visant à favoriser la prise de conscience dans un des niveaux de l’Institution (...) des problèmes inactuels (...) et actuels du pouvoir"),

la psychiatrie (bien sûr, avec les fous, on est entre soi) : la sociopsychiatrie ou socio-psychiatrie, qui "étudie les troubles mentaux en fonction de l’appartenance des sujets à un groupe social" : elle ferait mieux d’étudier les troubles mentaux des sociologues,

la thérapie (sociothérapie : "techniques thérapeutiques qui visent à favoriser l’intégration ou à améliorer les relations d’un individu à un groupe" : ce sont les sociologues qui en ont besoin),

le théâtre évidemment (sociodrame ou "scène dramatique sur un thème large improvisé par un ensemble de personnes dans le but de rendre conscientes les relations entre les membres du groupe", et l’adjectif sociodramatique : tout ça inventé aux USA),

la sociologie elle-même avec sociométrie ("méthode d’évaluation, à partir d’analyses quantitatives, des relations des individus et des manifestations de la sociabilité au sein d’un groupe"), sociométrique, sociométriste, sociométricien.

L’acmé est atteint avec sociologisme ou "tendance à faire de la sociologie l’unique source explicative de l’ensemble des phénomènes sociaux" (en Afrique et chez les primitifs, ce sont les esprits invoqués qui tiennent lieu de sociologie) et avec le verbe sociologiser, "faire du sociologisme" et "subir l’influence de la sociologie". Ce sens est illustré par la phrase : "les sciences sociales particulières se sont bien sociologisées d’une façon immanente, en gardant cependant une autonomie méthodologique". En fait, tout se sociologise ; le sociologisme est l’horizon indépassable de la pensée et de la science au XXe siècle. Fors la sociologie, point de salut.

Comme dans le cas de ségrégation, de discrimination, de senior, etc., la langue anglaise fournit au français son lot de bêtes immondes : parmi celles-ci, la sociobiologie ou "étude des comportements sociaux sous l’aspect biologique" révèle, s’il en était besoin, le caractère infâme de la sociologie. Dans Le Monde, en 1986, il est écrit ceci : "l’évolution culturelle qui caractérise le palier humain n’est pas comparable à l’évolution organique qui mena jusqu’à nous. Leur confusion est à la base de théories complètement injustifiées, telle que la sociobiologie" : et si c’était la sociologie qui l’était, dans son principe, injustifiée. A ces monstres, on en peut ajouter d’autres qui parlent d’eux-mêmes, sociogramme, sociologiquement, sociologiser, socioculturel, qui consacre le triomphe du social sur ce qui se rapporte à la fin de l’esprit, socio-économique, qui noie l’économie dans le social, et l’ineffable socioprofessionnel, qu’il aurait fallu inventer, s’il ne l’avait pas été, et qui dilue toute activité humaine dans l’océan social.

Jamais articles de dictionnaire n’ont dit autant de vérités sur le monde, non pas tel qu’il est, mais tel que les savants ès choses sociales le représentent : faussement, bien entendu.

 

 

 

18 décembre 2006

Incommunicabilité

 

 

 

Incommunicabilité et incommunicable

 

 

 

En a-t-on entendu des incommunicable et de leur pendant, le nom incommunicabilité, il y a quarante ans ou plus, quand étaient commentés dans les journaux ou sur les ondes La Cantatrice chauve de Ionesco et En attendant Godot de Beckett. Dans les années 1960, incommunicabilité était au menu de tous les dîners en ville, de toutes les colonnes de la presse, de toutes les thèses de 3e cycle en littérature moderne. Jamais un mot célébrant l’impossibilité à dire quoi que ce soit n’a fait couler autant d’encre ou de salive dans un pays où n’importe qui peut asséner à la cantonade des milliers de messages dans une journée et où la pub, les media, les actus, la com, les infos, etc. bombardent des millions de messages à la minute. C’est dire à quel point ce mot est suspect.

Dérivé de l’adjectif incommunicable, il est attesté pour la première fois en 1802 dans un dictionnaire français allemand au sens de "impossibilité de communiquer", alors  que Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, le définit comme la "qualité de ce qui est incommunicable " et " qualité de ce qu’on ne peut communiquer ". Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Seule la dernière édition, en cours de publication, y consacre un article. Il est relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), mais dans une remarque de l’article incommunicable. Il a deux sens : un sens juridique ancien et un sens moderne. Dans le droit, il signifie "caractère de ce qui ne peut être communiqué", id est transmis à autrui. Ainsi d’un droit dont un héritier ne peut jouir, on dit qu’il est incommunicable et qu’il a pour trait définitoire l’incommunicabilité. Le sens moderne est lié à la théorie de la communication, c’est-à-dire à la fausse analogie établie entre l’acte de parler, d’écrire, de s’exprimer d’une part et d’autre part une communication téléphonique. C’est, dans ce sens, comme si la ligne était coupée, "l’impossibilité de communiquer, de faire pleinement comprendre à autrui ses idées ou ses sentiments". Les exemples qui l’illustrent sont "l’incommunicabilité des êtres, des âmes" et une phrase de Mauriac : "la solitude dans laquelle chacun de nous vit et meurt, ce lieu commun de toutes les littératures, a un aspect moins connu mais non moins tragique : l’incommunicabilité entre les familles d’esprits. J’imagine Marx lisant l’Apologia, ou Newman lisant Le Capital, et chacun soupirant et s’étonnant de ce qu’un homme puisse être à ce degré aveugle ou absurde" (1959). Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens donnent à incommunicabilité, comme les auteurs du Trésor de la langue française, deux sens : c’est "le caractère de ce qui, selon la loi, ne peut être communiqué, transmis" (un droit, un privilège, un bien) et c’est aussi la "difficulté de communication avec autrui".

 

L’adjectif incommunicable a la vertu de faire apparaître un des phénomènes les plus fréquents dans la NLF, à savoir l’extension au social de mots qui relèvent du droit ou qui sont propres au christianisme. Il est emprunté au bas latin en usage dans l’Eglise, incommunicabilis, qui qualifiait Dieu ou l’amour divin. C’est dans le sens "d’intransmissible" qu’il est attesté en français pour la première fois (1470) : "Dieu (...) est bonté et vertu essentielle divinement, incommunicable à (une) autre nature substantiellement". Voltaire, en 1756, en use pour qualifier Dieu : "le regardant comme un être incommunicable qui n’avait un fils que par adoption". En parlant d’une personne, Baudelaire l’emploie en 1863 avec le sens "qui ne peut ou ne veut communiquer, se confier à autrui". Dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), il est relevé, quand il se rapporte à deux choses, avec le sens, de nos jours désuet, "qui ne peut être mis en communication". Ainsi, au XVIIe siècle, "la Mer rouge est incommunicable avec la Méditerranée" - situation qui a pris fin en 1869, quand le percement du canal de Suez a été achevé. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, à incommunicable est donné le sens "qui ne se peut communiquer, dont on ne peut faire part", lequel, dans cette définition, n’est pas clair. Quelle réalité est incommunicable ? Les Académiciens répondent : c’est "la toute puissance de Dieu", "un bien", "des honneurs", "des droits". Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le mot est illustré des mêmes exemples. Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré cite des exemples dans lesquels la réalité dite incommunicable est le nom de Dieu ("le grand nom de Dieu (je suis celui qui suis), terrible, mystérieux, incommunicable, sous lequel il vent dorénavant être servi", Bossuet), la divinité, Dieu ("ils ne savent pas adorer le Dieu de tous les êtres, unique, incompréhensible, incommunicable, éternel, et tout juste comme tout-puissant", Voltaire), le droit, le pouvoir de donner loi. Les domaines dans lesquels est employé le mot sont donc la religion et le droit. Du droit et du sacré, il a basculé dans le fait. Dans Théologie catholique (1983), il y est donné encore le sens suivant : "tous les théologiens admettent que le Christ ne pouvait communiquer à personne la puissance d’autorité qu’il possède, comme Dieu, sur les sacrements : cette puissance d’autorité est une prérogative divine, incommunicable aux simples créatures". De là, il s’étend aux "phénomènes de la vie individuelle", à des "objets de connaissance" ou à des "états affectif" et il signifie "qui ne peut être transmis par un mode d’expression déterminé" ou "qui n’est pas accessible à la pleine compréhension d’autrui". Ainsi, il qualifie les noms connaissance, idée, pensée, sensation, angoisses, joies, etc. Il est illustré par la phrase : "pour que des millions d’individus se comprennent, il faut que les mots expriment des idées simples, générales, abstraites, et que les rapports établis entre les idées portent le même caractère : tout cela se fait aux dépens de l’expressivité, car le sentiment est synthétique et singulier, donc incommunicable". Il se dit même d’une personne qui ne parvient pas à communiquer ses pensées, ses idées, ses sentiments et qui est fermée à la communication avec autrui.

Jadis, c’était Dieu ou le Christ, et un de leurs attributs, l’amour par exemple, qui étaient incommunicables ; jadis encore, c’est des droits ou des honneurs qui étaient qualifiés d’incommunicables. Dans le Modernistan, ce sont désormais les pékins, leurs sentiments, leurs états d’âme qui sont marqués du signe électif de l’incommunicabilité : ils sont les égaux des Dieux ou ils sont les nouveaux privilégiés du monde réel.

 

 

 

17 décembre 2006

Participatif

 

 

 

Démocratie participative

 

 

 

Jadis, il était entendu que la démocratie était la volonté du peuple : une fois tous les quatre, cinq ou six ans, à la suite d’un débat public, les citoyens choisissaient, entre plusieurs candidats, ceux qui allaient former les lois et les faire appliquer. Ces élus exerçaient donc, ou étaient censés le faire, au nom et à la place du peuple, la souveraineté dont les citoyens sont les seuls détenteurs. Comme les lois ne sont plus formées à l’Assemblée et que les lois votées ne sont même plus appliquées, la démocratie est désormais zombie : on en parle sans cesse et pourtant elle n’advient pas.

Longtemps, les choses ont été si évidentes qu’il n’a pas été jugé nécessaire d’accoler au nom démocratie un adjectif. Il est même périlleux de s’y risquer. L’adjectif détermine le nom : autrement dit, il en limite "l’extension". A partir du moment où elle est socialiste, populaire, associative, la démocratie est amputée d’une partie d’elle-même et elle peut même être réduite à rien ou à presque rien : par exemple, quand elle est socialiste. Les gauchos, socialos, maos, trotskos et cocos l’ont bien compris, puisque, chaque fois qu’ils évoquent la démocratie dont ils sont les ennemis acharnés, ils font suivre ce nom d’un adjectif : c’est bourgeoise, formelle, représentative.

Mme Royal ou ses conseillers ou son think tank fourni par Ogilvy et WPP sont dans l’air du temps : eux aussi, ils restreignent la démocratie, en qualifiant celle qu’ils ont l’intention d’instaurer en France de participative. Les citoyens qui ne sont pas des gogos (oui, il en reste) ont tout de suite compris que Mme Royal entendait réserver sa démocratie à ceux qui adhèrent à son projet, c’est-à-dire aux copains, militants, clients fonction publique et coquins.

L’adjectif participatif n’est relevé dans aucune des huit éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Il n’est pas enregistré non plus dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) qui comprend seize volumes, des dizaines de milliers de pages grand format et deux colonnes par page, et des centaines de milliers d’entrées. Pourtant, ce n’est pas un mot fantôme. Mme Royal l’emploie. Il est aussi en usage dans le monde de la finance sous le vocable titre participatif pour désigner des actions de sociétés d’Etat ou nationalisées qui n’ouvrent pas de droit de vote et qui ne sont pas vraiment des actions, mais qui sont émises quand même, ces sociétés ayant un urgent besoin de financement : d’où le nom de titre participatif quelque peu condescendant qui y est donné.

En revanche, participatif est attesté dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1872) et glosé par la définition fort imprécise de "qui a la vertu de participer", sans qu’il soit dit si cette vertu est propre à des personnes ou à des choses et sans que la définition soit illustrée d’un exemple qui l’éclairerait.

Les dictionnaires sont donc muets sur ce point. Pour établir le sens de participatif et celui de démocratie participative, il ne reste qu’à étudier le verbe participer, dont participatif dérive, puisque, selon Littré, l’adjectif a pour sens "qui a la vertu de participer". En latin, participare signifie "faire participer", "partager, répartir" et "avoir sa part de" ou "participer à". La première attestation en français de participer date du XIIIe siècle. Le mot appartient à la langue de la philosophie : participer à signifie "avoir des traits communs avec" et, chez Nicolas Oresme, en 1370, participer en, "comporter une similitude de nature avec". Au XVIe siècle, participer de est attesté dans le sens de "posséder des caractères communs avec". Au XIIIe siècle, ce verbe signifie aussi "avoir part à" ou "avoir une part active dans".

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe participer est relevé avec le sens "avoir part", comme dans "je veux que vous participiez à ma fortune, comme vous avez participé à ma disgrâce". Le verbe est un usage dans les "choses de la religion". Ainsi on dit "participer aux prières des fidèles, aux saints mystères, à la sainte Table, aux sacrements, au corps et au sang de Jésus-Christ". Ce serait insulter les catholiques que de suggérer que Mme Royal, issue d’une famille intégriste, aurait l’intention de rétablir par sa démocratie participative la théologie du sacrifice propre aux conciles de Trente. En 1762, dans le Dictionnaire de l’Académie française, participer est relevé aussi avec le sens de "prendre part", "s’intéresser" : "alors, précisent les Académiciens, c’est ordinairement un terme de civilité et de compliment", comme dans "je participe à votre douleur, à votre joie". La précision est suivie de cette remarque : "il n’a guère d’usage et on dit plus ordinairement prendre part". Mme Royal serait-elle cynique au point de faire de sa démocratie participative une petite courtoisie à l’adresse des citoyens ? Le dernier sens que relèvent les Académiciens est celui propre à la philosophie, qui a d’abord été en usage en français. C’est "tenir de la nature de quelque chose", comme dans les exemples "un minéral qui participe du vitriol", "cela participe de la nature du feu", "le mulet participe de l’âne et du cheval". Ce sont aussi les sens que relèvent les Académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), distingue les sens de participer suivant qu’il est suivi de la préposition à ou de la préposition de. Participer à signifie "avoir part à" ("participer à la table du Seigneur et à la table des démons" ; "on dit dans le langage de la dévotion participer aux prières des fidèles, aux sacrements, au corps et au sang de Jésus-Christ, aux mérites de Jésus-Christ". Participer de a pour sens "tenir de la nature de" ("le pathétique participe du sublime autant que le sublime participe du beau et de l’agréable", Boileau). Comme s’il était à Byzance en 1453, Littré essaie de distinguer le sens de participer de celui de prendre part : "participer au malheur de quelqu’un, écrit-il, c’est le partager réellement ; y prendre part, c’est s’unir par sentiment à la douleur qu’il en reçoit. On participe à une chose dans laquelle on a une part réelle et personnelle ; on prend part d’affection à la chose dans laquelle on n’a aucun intérêt". La démocratie participative de Mme Royal tient plus du second verbe que du premier. Elle n’entend pas que les citoyens partagent réellement le pouvoir avec elle, mais seulement qu’ils s’y associent affectueusement.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) se fondent aussi sur le complément du verbe, suivant qu’il est régi par à ou de, pour établir les mêmes sens que Littré. Il est cependant des emplois financiers de ce verbe, que Littré ne relève pas. C’est "participer aux dépenses, aux frais", c’est-à-dire "payer sa part, cotiser", et "souscrire une part de capital". Ces emplois sont éclairants. Ce qui est attendu des citoyens dans la démocratie participative, c’est qu’ils paient par une augmentation de l’impôt les dépenses somptuaires et de pure montre que Mme Royal a programmées. Borner la démocratie à cette participation-là, c’est prendre les citoyens pour des gogos, des vaches à lait, un tonneau des Danaïdes dans lequel on peut puiser sans fin per fare bellissima figura.

 

 

 

16 décembre 2006

Diversité

 

 

 

 

 

 

En latin, diversus, du verbe divertere "se détourner", "se séparer", "divorcer", "être différent", dont dérive le nom diversitas, est relevé dans le Dictionnaire Latin Français de Félix Gaffiot avec deux sens : "à l’opposé d’un point" et "allant dans des directions opposées ou diverses". Le nom diversitas a pour premier sens "divergence" ou "contradiction" et pour second sens "variété" ou "différence".

En français, diversité est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle.

Dans les dictionnaires consultés, ce nom a un seul sens. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), c’est "variété", "différence" ; dans les huitième (1932-35) et neuvième (en cours de publication) éditions, "état de ce qui est divers" : Littré y donne aussi ce sens dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872). Les exemples qui l’illustrent sont favorables : "Telle est la loi du ciel dont la sage équité / Sème dans l’univers cette diversité" (Corneille) ; "Diversité, c’est ma devise" (La Fontaine) ; "Je vous plains de ne pas aimer les histoires ; on est si aise de se transporter un peu en d’autres siècles ; cette diversité donne des connaissances et des lumières" (Madame de Sévigné) ; "Chaque jour le génie et la diversité / Viennent nous enrichir de quelque nouveauté" (Gresset). Il en va de même des exemples choisis par les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : "la diversité des formes, des couleurs, des goûts, des opinions, des religions", "il y a une très grande, une infinie diversité dans les caractères".

En revanche, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le nom diversité est relevé avec les deux mêmes sens qu’en latin. Le premier est précédé de la mention vieilli : c’est le "caractère de ce qui est opposé, contradictoire". Les synonymes en sont divergence ou opposition. Chez Maine de Biran, contrariété est le synonyme de diversité : "cette diversité ou contrariété des besoins" (1816). Une phrase du philosophe Maurice Blondel (1893) illustre ce sens vieilli : "par l’action s’entretient donc et se resserre l’unité du mécanisme vital, qui, formé d’un assemblage de parties, n’a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins passager".

Or ce sens pourtant qualifié de vieilli n’est relevé ni par Littré, ni par les Académiciens.

Dans le Trésor de la Langue française, diversité au sens usuel de "état de ce qui est divers", a pour synonymes différence, hétérogénéité, variété – trois noms qui s’ajustent si parfaitement aux prescriptions des puissants qu’ils semblent sortis tout droit du bréviaire multiculturel d’un prêtre de la modernité arc-en-ciel, comme l’attestent les emplois relevés : "diversité des aspects, des caractères, des choses, des circonstances, des éléments, des fonctions, des intérêts, du monde, des objets, des opinions, des régimes, des situations".

Une citation, pourtant, infirme le caractère moderne de cette diversité. Elle est extraite des Principes de géographie humaine (1921), ouvrage du géographe Vidal de la Blache, honni des idéologues bien pensants, parce que, auteur des Cartes de France qui étaient jadis accrochées aux murs de toutes les salles de classe, il est accusé d’avoir alimenté chez les Français pauvres l’amour de leur pays, les riches et les nantis, comme chacun sait, n’ayant pas d’autre patrie que le capital. Voici la phrase citée : "l’homme s’intéresse surtout à son semblable, et, dès qu’a commencé l’ère des pérégrinations et des voyages, c’est le spectacle des diversités sociales associé à la diversité des lieux qui a piqué son attention". La date, 1921, est éloquente : l’ère des voyages et des pérégrinations commence en 1492 avec les découvertes de nouveaux territoires, aussitôt conquis, et la constitution des empires. De fait, c’est dans les empires coloniaux, quels qu’ils soient ou aient été, que la diversité est de règle. En Algérie, la diversité n’a pas résisté à la purification ethnique. La Russie, qui continue tant bien que mal l’immense empire colonial tsariste, puis soviétique, a gardé de cette grandeur enfuie un peu de l’ancienne diversité de l’empire qu’elle a longtemps contrôlé.

La diversité des mœurs, coutumes, religions, etc. se marie à merveille à la tyrannie impériale : tous divers, pourvu que ce soit l’échine courbe et la tête basse. La diversité est la règle, à condition que les diversités fassent allégeance. Il en allait ainsi à Vienne du temps de l’Empire austro-hongrois. Hitler s’accommodait de toutes les différences, surtout si elles étaient islamiques. Le Reich pouvait être divers et varié, aux couleurs de l’arc-en-ciel, à condition qu’il fût sien. Il est donc dans l’ordre des choses que la diversité soit le mot d’ordre de la pensée unique, de l’idéologie dominante ou des tout puissants de l’empire pub com media. Les candidats à la servitude volontaire répètent en chœur que la diversité (écrit même divers-cités : ça en jette) est l’horizon indépassable de la France, à condition que la diversité soit autre que française ou chrétienne ou gréco-latine ou européenne. Ainsi va le monde. Naguère, on disait "diviser pour régner".

Est-ce pour ne pas jeter la suspicion sur la diversité et ne pas ébrécher la belle statue pittoresque et coloniale qui en est sculptée que les auteurs de dictionnaires oublient le premier sens de ce nom, le plus ancien, celui qui existe en latin, à savoir "contradiction, divergence, contrariété", sens qui est attesté en français et que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française ? La diversité cache aussi la guerre de tous contre tous. Des religions, des coutumes, des mœurs incompatibles ou situées à l’opposé les unes des autres, qui ont été importées de très loin pour coexister artificiellement sur un territoire exigu, lequel n’est pas le canton d’un empire colonial, sont les germes de haines inexpiables et les facteurs de conflits larvés sans fin.

 

 

 

13 décembre 2006

Légende dorée 4

 

 

 

Légende dorée 4 : Saint Front populaire

 

 

 

 

L’Eglise catholique célébrait jadis Saint Front chaque 25e jour du mois d’octobre. Il y a très longtemps, au premier siècle de notre ère, un dénommé Front, évêque, aurait été envoyé par Saint Pierre en personne dans le Sud-Ouest de la Gaule romanisée chez les Petrocorii ou habitants du Périgord, autrement dit département de la Dordogne, 24, pour y encadrer les premiers chrétiens. En Dordogne, c’est un Saint Front populaire : l’église cathédrale du chef-lieu y est consacrée et, autour du chef-lieu, trois villages portent son nom : Saint-Front d’Alemps, Saint Front la Rivière, Saint Front de Pardoux. En Italie aussi, ce Saint serait célébré : à Bolzano, il est présent dans la légende de Sainte Christine ; à Frontone, il est représenté dans un vitrail de l’église, et aussi à Sanfron.

Pourtant, le Saint Front le plus populaire de la France socialiste n’est pas l’évêque envoyé par Saint Pierre, mais celui de 1936 : c’est pourquoi son nom est toujours suivi de l’adjectif populaire. Il est donc naturel que la nouvelle religion occulto-socialiste l’ait intégré à son synaxaire et que, chaque année ou tous les dix ans, les bien pensants du haut clergé et les très puissants de la télé publique célèbrent sa fête : cela se fait en juin, et non le 25 octobre. En juin 2006, ce fut la soixante-dixième célébration de ce Saint Front Populaire et, comme toujours, la cérémonie s’est déroulée de la même manière convenue : diffusion d’images en noir et blanc de tandems ou de bicyclettes roulant vers les plages, de feux de camp, de tentes, de bals musette et de casquettes et de fichus sur la tête, et mêmes discours : les ouvriers et les ouvrières, les travailleurs et les travailleuses, le peuple et la populace, le courage et la dignité, etc.

Ce Saint Front Populaire mérite sans aucun doute d’être vénéré, puisque les fidèles de la religion socialiste répètent depuis soixante-dix ans des mots d’ordre usés jusqu’à la corde (la vocale, bien entendu) : congés payés, 40 heures, vacances, découverte de la mer, camping et camps de toile, colonies de vacances au grand air, etc. En Géorgie, des fidèles célèbrent Staline ; l’effigie de Mao, dans la Chine capitaliste, est couverte de fumée d’encens : c’est le Grand Ancêtre de tous les Chinois. Il a fait assassiner 65 millions de malheureux, il est donc célébré. Le Saint Front Populaire qui nous occupe n’a tué personne, encore que… Il n’est donc pas scandaleux qu’il soit célébré.

En 1936, la France avait, à ses frontières, des voisins haineux qui rêvaient de s’emparer de ses quelques richesses. En Italie, Mussolini revendiquait comme lui appartenant les deux départements de la Savoie, celui des Alpes maritimes (le comté de Nice) et la haute vallée de l’Ubaye. Il était prêt à en découdre pour obtenir satisfaction, ce qu’il a fait en juin 1940. En Allemagne régnait Hitler. Le programme exposé dans Mein Kampf ne laissait planer aucun doute sur ce qu’il allait faire : c’était delenda est Francia (il faut détruire la France) ou, pour que l’Allemagne soit un grand pays, il fallait plonger la France dans le grand silence de la mer. En Espagne, Franco se préparait : il considérait que le pays catalan et le Pays basque faisaient partie depuis toujours de l’Espagne et que le Béarn devrait être rattaché à la Navarre espagnole. Mussolini et Hitler fourbissaient leurs chars, leurs avions, leurs canons ; Saint Front populaire faisait bruire musettes et accordéons. La guerre, annonçaient Hitler et Mussolini de concert, serait totale : la France vaincue serait dépecée et partagée en sept ou huit principautés croupions, vassales du Reich. Le Nord et le Pas-de-calais seraient intégrés à une Flandre fasciste ; la Bretagne serait indépendante, mais dans le giron du Reich. La Lotharingie serait ressuscitée et l’Occitanie créée : les volem viure al païs en seraient comblés. Les morceaux de France que Mussolini tenait pour siens lui seraient cédés, en échange d’un quignon de pain.

Voilà ce qui se préparait.

En 1936, le Saint Front Populaire ne l’entendait pas de cette oreille. Il était différent. C’était aussi son droit d’être sourd et aveugle. Vive le droit à la surdité et à la cécité. Il tenait les menaces fascistes et racistes pour pets de lapin ou pour des inventions de la bourgeoisie vorace qui aurait rêvé d’une autre guerre pour empocher les milliards du peuple. Ah, ce Saint Front populaire, si cher aux intellos, comme il était beau et fier, courageux et lucide : grèves, congés payés, défilés dans les rues, usines occupées, bal musette, accordéon, 40 heures et nationalisations. Les compagnies de chemins de fer croulaient sous les dettes : la République se les est appropriés. Les pauvres ont réglé la note colossale laissée par les actionnaires. C’est le progressisme. Saint Front populaire fut une resucée de 1793 et de 1871, mais tragique. Alors que les Français étaient menacés dans leur vie, leur être, leur liberté, Saint Front populaire les faisait danser et chanter, leur apprenait à faire du vélo, les allongeait sur le sable de la plage, etc. Ah la belle vie. Les nazis fabriquaient des armes, les Français dansaient dans les guinguettes.

En 1940, ce fut la défaite. Pouvait-il en être autrement ? Des blindés contre le bal musette ? Bien entendu, les élus du Saint Front populaire ont imité les communistes qui, depuis 1939, étaient alliés à Hitler : ils ont voté comme un seul homme la loi constitutionnelle du 10 juillet et ils ont donné de fait les pleins pouvoirs à un maréchal à demi gâteux. Le pacifisme bêlant faisait d’eux les alliés objectifs des fascistes, la défaite a fait d’eux des complices des nazis. Le résultat est connu : ce fut la collaboration et la honte, dont seul a tiré gloire Mitterrand. Voilà pourquoi il a fait le président durant quatorze ans.

Saint Front populaire est une verrue sur l’histoire de France. Les fidèles de la religion occulto-socialiste aiment les verrues. Ils célèbrent donc ce Front. A chacun ses Saints.

 

 

 

 

 

12 décembre 2006

Occire

 

 

 

Tuer et occire

 

 

 

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe tuer est relevé, entre autres sens, avec celui de "éteindre" (le feu, la bougie, la chandelle), désuet et cela dès le XVIIIe siècle, mais que l’on entendait dans les campagnes de France ("ce sens, écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française, 1972-1994, a été conservé en français classique, de même que dans certains parlers de la Bretagne à la Savoie") : usage que les Académiciens ont, semble-t-il, remarqué et qu’ils qualifient de populaire : "en parlant de feu, de bougie, de chandelle, etc. il se dit populairement pour éteindre". Les exemples qui l’illustrent sont : "tuez ce feu", "il faut tuer ces chandelles". Le sens "éteindre" est aussi relevé par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) et les exemples qui l’illustrent sont "tuer le feu, la chandelle" et ces vers de Malherbe : "On doute pour quelle raison / Les destins si hors de saison / De ce monde l’ont appelée ; / Mais leur prétexte le plus beau, / C’est que la terre était brûlée, / S’ils n’eussent tué ce flambeau". Les alchimistes l’employaient aussi dans tuer l’eau philosophale, au sens de "la fixer en continuant toujours le feu". Ainsi, disaient-ils dans leur jargon, qui est devenu totalement incompréhensible, "l’un tue l’autre, le fixe et le volatil se détruisent l’un l’autre" ( ?).

Le verbe tuer continue le verbe latin tutare, employé à la place du classique tutari, "protéger de" et qui est devenu synonyme de exstinguere, "éteindre" et "tuer". Il est suivi de compléments tels que famem (la faim) et sitim (la soif) au sens de "éteindre ou étancher la faim, la soif". Tuer est attesté en français au milieu du XIIe siècle dans son sens moderne, à savoir "ôter la vie" en usant de moyens violents et, à propos d’animaux de boucherie, dans le sens, aujourd’hui désuet, de " égorger " ou "assommer". A la fin du XVIIe siècle, il s’emploie à propos de plantes qui périssent à cause du froid. Il est aussi attesté dès le XIIIe siècle dans la construction pronominale se tuer, entendue dans le sens figuré de "compromettre sa santé", puis de "se donner beaucoup de peine pour". Se tuer prend le sens de  se donner la mort" au milieu du XVIe siècle. Le sens d’éteindre est attesté en 1468 "éteindre (un feu)" et le sens figuré de "ennuyer" en parlant d’un récit ou d’une histoire apparaît en 1549.

Le verbe tuer a fini par remplacer le verbe occire (issu du latin occidere "tuer", "faire périr") qui était d’usage courant dans la vieille langue française. Si occire a fini par s’éteindre ou se tuer, comme le feu, c’est qu’il est devenu impossible de le conjuguer. Essayez de le faire. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), occire est mentionné comme littéraire ou propre au style archaïsant : "à onze ans, vous occîtes de votre main l’assassin de votre père" (George Sand, 1857) ; "et quand il les eut tous occis, d’autres chevreuils se présentèrent, d’autres daims, d’autres blaireaux" (Flaubert, 1877) ; "c’est absolument comme s’il accusait les professeurs qui vantent la bataille de Poitiers et Charles Martel écrasant les Sarrasins de vouloir occire nos mahométans d’Algérie" (Barrès, 1902) : il semble que le politiquement correct contamainait déjà la langue. Occire s’est maintenu dans le style burlesque ou par plaisanterie : "nous étions dans le vrai en nous disant qu’Éverard n’eût pas voulu occire seulement une mouche pour réaliser son utopie" (Sand, 1855 – qui écrit cela, alors que, guérie, semble-t-il, de ses délires occultistes, elle avait cessé de se prendre pour la nouvelle Eve chargée de régénérer le monde) ; "tant qu’à faire de les occire, j’aimais mieux m’en charger moi-même !" (Céline, 1936). Dans la langue moderne, occire n’est employé qu’à l’infinitif ou au participe passé, formes qui ne se conjuguent pas.

Les modernes sont cruels avec les anciens mots dont l’emploi est devenu délicat : ils ne les mettent pas au rebut, ils les rabaissent, ils en font des mots bas ou plaisants, tout juste bons à se moquer d’autrui ou à faire sentir à autrui par un ton burlesque leur supériorité de modernes.

 

 

 

11 décembre 2006

Créatif

 

 

 

 

 

Cet adjectif est attesté au XVe siècle. Il a pour sens "qui produit quelque chose". Il résulte de la francisation de l’adjectif, en usage dans le latin médiéval, creativus, qui servait à caractériser Dieu ou un de ses attributs. Pourtant, en dépit de cette attestation ancienne, le mot n’est pas relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935). Littré le relève dans le Supplément de son Dictionnaire de la Langue française (1877). Il y donne le sens de "qui a la vertu de créer" et l’illustre de la phrase "si les chemins de fer étaient, comme on l’a dit si souvent, doués d’une force impérieusement créative de trafic…", qui atteste l'extension à d'innombrables réalités du monde d'une "vertu" qui était, jadis, spécifique de la divinité.

Dans le Trésor de la langue française (1972-94), deux sens sont distingués, suivant que créatif se rapporte à une personne et à une faculté spécifiquement humaine ou qu’il se rapporte à une chose ou à un fait. Dans le premier emploi, il qualifie celui "qui présente une tendance notable à la création imaginative", comme chez les Goncourt : "l’affaiblissement des vérités constitutives de l’ordre moral, la dégradation du bon sens primordial et l’oubli du catéchisme des principes naturels, entraînent à leur suite l’affaiblissement, je dirai plus, la viciation du sens créatif, de l’imagination" (1860). Dans le second emploi, il signifie "qui a pour résultat une création", comme dans "acte, principe, force créatifs".

Dans la neuvième édition en cours de publication de leur Dictionnaire, les Académiciens ne relèvent que le premier emploi : "qui a le goût de créer, des dispositions pour créer", comme dans "cet enfant est très créatif", "un tempérament créatif", "un sens créatif".

Aucun dictionnaire ne relève l’emploi de créatif comme nom dans le jargon des publicitaires. Le créatif est celui qui trouve le slogan qui fasse vendre les yaourts brassés par la maison Riboud et que boudent les clients. Il faut donc que la pub embellisse l’expérience et que l'imagination déforme le réel.

Adjectif ou nom, créatif empeste la modernité de pacotille. Il semble que son succès soit dû à deux facteurs : son emploi plus ancien en anglais ("having power to create ; useful and creative work : requiring intelligence and imagination, not merely mechanical skill"), une simple origine anglaise suffisant parfois à acclimater un mot frelaté et à le franciser ; et surtout les emplois croissants de ce mot dans les sciences humaines et sociales, lesquelles ont réussi à rendre aimables les horreurs de l’inhumanité : le marxisme, le racisme, le métissage, le culturalisme et autres monstres. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1984) prennent parti en faveur de créatif, évidemment : ils sont modernes et éclairés. Dans une remarque de l’article créatif, ils écrivent ceci : "cet adjectif paraît aux puristes doubler inutilement créateur. Ils oublient que les psychologues, les sociologues peuvent avoir besoin d’un terme spécifique qui se démarque d’un terme courant. Or imaginatif, sensitif, etc., justifient l’existence de créatif à côté de créateur". Encore faudrait-il démontrer en quoi le point de vue des experts en société a plus de valeur, et surtout dans un pays où tout se vaut, que celui des grammairiens, fussent-ils dits puristes par mépris. En Arabie, l’imposition d’un dogme est la règle. En France, on est tombé presque aussi bas.

 

 

10 décembre 2006

Cultuel

 

 

 

Cultuel ou culturel ?

 

 

 

Ces deux mots ont un petit air de ressemblance : seul r les distingue, absent dans l’un, présent dans l’autre. Il est vrai qu’ils sont dérivés de deux noms, culte et culture, empruntés au latin et issus du verbe colere qui a pour sens "cultiver" (agrum, un champ) et "honorer" (deos, les dieux). Cultuel et culturel sont modernes, bien que les noms à partir desquels ils ont été formés aient un passé archaïque. Ils ne sont pas relevés dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Cultuel, qui a été formé pour traduire un mot anglais relatif au culte, est attesté pour la première fois en 1872 dans la Revue d’anthropologie ; culturel est l’œuvre de Claudel en 1907. L’un et l’autre appartiennent peu ou prou, à l’origine du moins, à la religion : cultuel signifie "qui se rapporte au culte" et culturel "qui est relatif à la culture religieuse". Ce ne sont pas des termes de théologie, ils ne disent rien de la foi ou des croyances, mais ils sont liés aux "pratiques" (comme disent, dans leur jargon, les experts en sciences sociales) ou aux œuvres. Ainsi, cultuel est un mot de l’anthropologie, cette science dite humaine qui a inventé le racisme. Il est employé pour la première fois en français dans une phrase au sens tellement défavorable que cela aurait dû suffire à le déconsidérer à jamais. Citons-la, puisque Littré, le premier à avoir enregistré cultuel, la reproduit dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) pour illustrer le sens "qui a rapport au culte" de l’adjectif cultuel : "les sauvages nous offrent un spectacle mélancolique de superstitions grossières et de formes cultuelles féroces" (in Revue d’anthropologie, 1872). Les mots sauvages, grossières, féroces disent crûment le mépris qu’inspiraient les peuples dits sauvages aux anthropologues d’alors. Aujourd’hui, aux inconscients qui se risqueraient à en user au sujet des "peuples premiers", ils vaudraient un procès d’inquisition. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994) ne s’y sont pas trompés. Ils ont beau avoir rédigé leur dictionnaire à une époque où la soumission à l’idéologie dominante n’était pas encore l’impératif catégorique, ils ont jugé plus prudent de ne pas citer cet emploi premier, se contentant d’indiquer la date de 1872 et la référence au Dictionnaire de la langue française de Littré. Il est un second emploi de cultuel qui n’est pas sociologique, mais juridique, dans association cultuelle par exemple : il tient à l’existence de la loi de 1905, dite improprement "de séparation de l’Eglise et de l’Etat", qui interdit à la République et aux collectivités de participer au financement des cultes, par quelque biais que ce soit, même par des moyens détournés : le plus connu consistant à louer au prix d’un euro par an (c’est-à-dire gratis) et pendant quatre-vingt dix-neuf ans (bail emphytéotique) un terrain public à une association islamique pour y ériger un lieu de culte et / ou de culture. Une association cultuelle, qui est censée se conformer à la loi, a pour but de subvenir aux frais d’un culte sans argent public : voilà pourquoi elle se nomme, quand elle est islamique, association culturelle. Il est vrai que, dans les pays islamiques, il n’y a pas d’autre culture autorisée ou tolérée (car on est tolérant, comme chacun sait, en Arabie) que le culte : toujours le même. Voilà pourquoi on s’y ennuie à en mourir. Baptisée culturelle, l’association islamique ne relève plus de la loi de 1905, mais de celle, très libérale, de 1901. Elle émarge alors aux budgets des collectivités, car les hommes politiques ont pris le pli détestable de prodiguer l’argent public à leurs clients, affidés, obligés sous la forme d’aides, subventions, crédits, tout ça en échange de suffrages favorables.

L’adjectif culturel s’est très vite éloigné de la religion (la catholique, dans l’esprit de Claudel, en 1907), comme si cette religion était la peste. A partir de 1927, le sens de "relatif à la culture religieuse" s’efface au profit de "relatif à la culture", quelque sens qu’ait ce nom : que ce soit "l’acquisition et la possession par l’esprit de connaissances qui l’enrichissent" ou le mode de se comporter ou de répéter des savoir-faire dans une société traditionnelle. Le social commence alors sa longue marche vers la domination totale. Il s’insinue partout et là où il s’établit, il élimine ce qui a le tort d’y résister, c’est-à-dire ce qui n’est pas social. Maritain n’était pas une lumière. De fait, c’est lui qui, le premier, en 1936, dans Humanisme intégral, fait absorber le culturel par le social, et cela, dans une phrase qui tient plus du jargon alchimique de la sociologie que de la langue française : "c’est d’une refonte totale de nos structures culturelles et temporelles, formées sous le climat du dualisme et du rationalisme anthropocentriques, c’est d’une transformation substantielle de ces structures qu’il s’agit. C’est du passage à un nouvel âge de civilisation". Comme disait jadis un personnage de la télévision, "bon sang, mais c’est bien sûr". L’absorption du culturel par le social triomphant est effectif en 1968, quand le nom le culturel est employé pour la première fois, dans le Traité de sociologie, pour désigner le domaine de la culture, entendue évidemment dans le sens social de ce terme : "l’anthropologie culturelle a eu le tort de se placer à l’intérieur de ce que l’on a appelé parfois le culturalisme et qui postule la séparation du culturel et du social". La sociologie a mis fin à cette séparation. Désormais, les gants ne sont plus d’aucune utilité. Il n’est même plus nécessaire de prétexter la mauvaise place de l’anthropologie : le culturel est le socioculturel.

Aujourd’hui, la messe est dite. L’emploi de ces adjectifs est fixé. Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens y consacrent un article. Il rappellent que cultuel a le sens de "relatif à l’exercice d’un culte". Il en est ainsi dans pratiques cultuelles (ces mots s’appellent l’un l’autre, comme s’ils étaient redondants), dans "le ciboire, la custode sont des objets cultuels" (Mon Dieu, mais que sont ciboire et custode ?) et dans l’inévitable association cultuelle ou "association destinée à subvenir aux frais d’un culte". Quant à culturel, dérivé de culture sous l’influence de l’allemand kulturell, précisent-ils, reprenant à leur compte une remarque du Dictionnaire étymologique de la Langue française de Bloch et Wartburg, il a deux sens. Le premier "relatif à la culture, à ses valeurs et à ses manifestations" tend à se confondre avec le second : "par opposition à naturel, ce qui relève du groupe, du milieu, de l’acquis", comme dans ces exemples empestant la modernité sociologique et à laquelle succombent même les Académiciens, qu’on aurait pu croire moins suivistes : "les facteurs culturels" (non pas ceux de La Poste, bien sûr, mais les explications convenues, répétées et obligées par lesquelles les sociologues rendent compte de n’importe quoi) et la fameuse "identité culturelle", dont on sait à quels crimes épouvantables elle conduit ou a conduits, dans un passé récent, ceux qui en sont les chantres.

 

 

 

09 décembre 2006

Collectif

 

 

 

 

 

 

En latin, l’adjectif collectivus est un terme de grammaire qui qualifie, dans collectivum nomen, "nom de sens collectif", un nom singulier qui désigne, non pas une chose ou une personne, mais des choses ou des personnes. Collectivus humor désigne l’eau de citerne, celle qui a été "recueillie" ou collectée, comme on dit de nos jours. Collectif est attesté en français pour la première fois au XIIIe siècle comme terme de grammaire pour qualifier un nom singulier désignant plusieurs personnes ou choses. C’est dans ce sens qu’il est relevé par Richelet en 1680 dans son Dictionnaire. En 1495, il est attesté au sens de "qui réunit plusieurs personnes" dans les mots église collective. C’est en 1802 seulement qu’il est employé comme nom par Bonald dans la phrase : "il confond le général et le collectif, c’est-à-dire l’esprit et la matière".

 

Ce qui caractérise l’histoire de ce mot, c’est l’extension de ses emplois : de la grammaire à la vie de l’esprit et de la vie de l’esprit au social et même pis, au sociologique. Les éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à aujourd’hui le prouvent. Dans la quatrième édition (1762), la définition est expédiée en une phrase. Collectif a un seul sens : "terme de grammaire par lequel on désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses sous un nom singulier". Ainsi peuple, multitude, armée sont des termes collectifs. Dans la huitième édition (1932-35), la définition est un peu plus ample. L’emploi comme nom, attesté en 1802, serait une variante de l’emploi adjectival : "un nom collectif ou, comme nom masculin, un collectif". Pour les Académiciens, qu’il soit nom ou adjectif, c’est un terme de grammaire "qui désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses de la même espèce". Les exemples cités sont les mêmes que ceux de la quatrième édition. Cependant, le sens attesté en 1495, "qui réunit plusieurs personnes", est relevé : "qui est fait par plusieurs personnes ou qui se compose d’objets de même nature ou de même destination, etc.", comme dans "travail collectif" ou "œuvre collective". D’un sens unique en 1762 et de deux sens en 1932-35, on passe à quatre sens dans la neuvième édition en cours de publication, dans laquelle les Académiciens distinguent nettement l’adjectif du nom. Quand il est adjectif, il a deux sens : "qui se rapporte à un groupe" (sens attesté en 1495), "qui est fait par plusieurs individus", et, terme de grammaire, attesté en latin, "qui désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses de la même espèce". Le premier sens est illustré par deux emplois modernes, l’un propre aux sciences sociales, l’autre à la psychanalyse : conscience collective et inconscient collectif. Quand collectif est un nom, il a aussi sens, qui sont propres à la politique et au social : "organe de décision composé de plusieurs personnes" (le collectif d’un parti, d’un syndicat) et, dans les procédures de l’Assemblée nationale, il désigne la loi de finances rectificative relative aux crédits additionnels (un collectif budgétaire).

Une autre comparaison entre l’article que Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) consacre à collectif, et celui qui, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), traite de ce mot, fait apparaître le même phénomène d’extension de cet adjectif et nom à des réalités sociales, toujours plus variées. Littré, comme les Académiciens en 1932-35, donne à collectif deux sens. Il cite d’abord le sens général, attesté en 1495 ("qui contient un ensemble de personnes ou de choses", "qui appartient à un ensemble de personnes ou de faits"), puis le sens que collectif a en grammaire (le sens le plus ancien) : "qui, exprimant la réunion de plusieurs individus de la même espèce, présente à l’esprit l’idée d’une collection" (peuple, armée, compagnie sont des noms collectifs). Il cite aussi l’emploi substantivé de l’adjectif, attesté en 1802 et qu’il illustre d’une phrase de Chateaubriand : "transporter le raisonnement de l’individuel au collectif, de l’homme au peuple".

Les auteurs du Trésor de la Langue française distinguent les sens de l’adjectif de ceux du nom. Adjectif, collectif a six sens. Ce qui domine, ce sont les emplois de cet adjectif dans un sens social, sociologique et psychosociologique, véritable océan au milieu duquel le sens grammatical n’est plus qu’un minuscule îlet. Ce sens est exprimé dans une langue abstraite et approximative, qui tient plus de la langue de bois que de la langue française : "qui concerne un ensemble limité, mais d’une certaine étendue, caractérisé par des traits communs ou considérés comme tels". Il est impossible à un lecteur de se représenter ce que peut être cet "ensemble limité". En revanche, l’antonyme individuel éclaire la définition, ainsi que les emplois dans le domaine social : "qui concerne une collectivité de personnes", comme dans lien collectif, illustré par une phrase de Leroux, prophète de la nouvelle religion socialo-occultiste moderne : "qui vous a appris, leur demanderait Moïse, qu’il y avait une humanité, qu’il y avait un lien collectif entre les hommes, que les hommes formaient une unité ?" (1840) ; "qui manifeste les caractères spécifiques d’une collectivité" (inconscient collectif, conscience, représentation collective ou "ensemble des idées, croyances, idéaux, modèles, symboles communs à une société", psychologie collective) ; "qui est le fait, l’œuvre de plusieurs individus" (activité, participation, idéal, rêve, efforts, hommages, progrès collectifs) ; "qui est le fait d’une collectivité réagissant à certaines situations par des actions dont les individus pris isolément ne seraient pas capables" : comportement(s), crime, enthousiasme, ivresse, psychose peuvent être qualifiés de collectifs. Ces emplois de collectif sont jugés, dans leur quasi-totalité, comme mélioratifs, positifs ou, comme on dit aujourd’hui, bien. Ce qui sous-tend ces jugements favorables, c’est l’idéologie des puissants ou idéologie dominante qui valorise le groupe au détriment de ceux qui le composent. Tout ce qui est qualifié de collectif est bon, que ce soit une propriété, une jouissance ou un droit de jouissance, un pouvoir, une responsabilité, une convention, un test, un enseignement,  des organismes, un avantage, un bien-être, et surtout un immeuble d’habitation.

Les emplois de collectif comme nom ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux qui sont relevés dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en particulier pour ce qui est de la politique. Pour les Académiciens, un collectif est un "organe de décision composé de plusieurs personnes" (le collectif d’un parti, d’un syndicat). Pour les auteurs du Trésor de la Langue française, c’est un "ensemble de personnes travaillant sur les lieux d’une même entreprise". Le domaine auquel appartient ce terme est la sociologie – et plus particulièrement le gauchisme révolutionnaire, comme l’illustre la phrase extraite de France nouvelle (1976, n° 1589), l’hebdomadaire du Parti communiste, heureusement disparu faute de lecteurs : "l’essentiel était pour notre collectif de travailler ensemble sur un vaste chantier, à partir des questions posées et non de réponses a priori". En langage léniniste, ce collectif est un soviet. Soviet étant complètement discrédité à cause de l’usage qui en a été fait dans l’URSS révisionniste et la traduction par conseil faisant, au mieux, réunion planplan et bonasse de parents d’élèves, au pis, ramassis de requins cupides administrant à leur seul profit les entreprises nationalisées, les gauchistes y ont substitué collectif qui a deux vertus : il est tout neuf et il a un sens mélioratif. Les idéologies tyranniques et criminelles en usent ainsi pour se refaire une virginité. Il n’est nul besoin de se faire opérer dans une clinique privée spécialisée dans la réfection de l’hymen : la nouvelle langue française répond d’abondance et gratis à toutes les demandes.

 

 

 

06 décembre 2006

Discrimination

 

 

 

Complément à discriminations et à discrimination positive  (notes du 11 janvier et du 7 février 2006)

 

 

 

Ce nom, bien qu’il soit moderne, même modernissime, est emprunté au latin. En latin, discriminatio était en usage dans la grammaire et dans la rhétorique où il signifie "séparation". Le nom français discrimination est attesté pour la première fois chez le psychologue Ribot dans la seconde moitié du XIXe siècle : Littré le relève dans le supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française. En revanche, le mot anglais discrimination, lui aussi emprunté au latin, est plus ancien, puisqu’il est attesté en 1646 dans le New English Dictionary.

Selon Littré, c’est un terme de psychologie qui désigne une des plus hautes facultés humaines, celle-là même qui définit l’intelligence : la "faculté de discerner, de distinguer", écrit Littré, qui cite Robot : "ce changement d’état par lequel la conscience passe d’une modification à une autre, c’est la discrimination, et c’est le fondement de notre intelligence". Ce nom est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) avec le seul sens de "action de distinguer avec précision". Le sens est positif, comme cela apparaît dans les exemples : "faire la discrimination de telles ou telles choses mêlées", "il y a là une discrimination difficile à opérer".

Un second sens se développe dans les années 1960 sous l’influence du nom anglais discrimination et du verbe anglais to discriminate qui ont l’un et l’autre deux sens, l’un positif, l’autre négatif (between good and bad books : make a difference between good and bad books ; against someone : treat differently somebody). Ce sens défavorable est étranger à l’histoire et à la civilisation de la France. Cela n’a pas dissuadé les Académiciens de le relever dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie. A  "action de distinguer deux ou plusieurs éléments d’après les caractères distinctifs" ("discrimination entre le vrai et le faux"), ils ont ajouté "action de distinguer une personne, une catégorie de personnes ou un groupe humain en vue d’un traitement différent d’après des critères variables". Le premier exemple reformule l’article 2 de la Constitution ("la loi s’applique à tous sans discrimination") ; les deux autres exemples sont, le premier, métaphorique ("la discrimination sociale"), le second, propre aux Etats-Unis ou à l’Afrique du Sud ou à tout pays régi par l’apartheid ("la discrimination raciale").

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), ce qui discrimine (id est distingue) les deux sens, c’est l’absence ou la présence d’un "traitement inégal". S’il n’y a pas de traitement inégal, le sens est positif, comme dans "il est nécessaire de faire une discrimination entre des documents de valeur inégale" ; sinon, il est défavorable, quand des personnes en sont la cible : "souvent péjoratif : traitement différencié, inégalitaire, appliqué à des personnes sur la base de critères variables", comme dans les exemples "on a pu reprocher aux syndicats d’exercer à leur tour une discrimination devant les demandes du personnel, selon qu’il est syndiqué ou non" et "le gouvernement australien établit une discrimination raciale en n’acceptant que des blancs". Les auteurs de ce Trésor n’ont pas trouvé dans les codes de lois en vigueur en France d’exemples qui pourraient illustrer ce sens : seulement au sujet de l’Australie ou des habitudes un peu mafieuses des syndicats. Le succès de ce nom en France, pays où les discriminations n’ont pas d’existence et où discrimination devrait avoir conservé le seul sens qu’il avait en 1877, tient à l’extension de termes de droit (ce qu’est en anglais une discrimination) à des "faits" - c’est-à-dire à des constructions sociologiques a posteriori dont la seule vertu est de diaboliser ce sur quoi elles s’appliquent.

 

 

 

05 décembre 2006

Avent

 

 

 

 

 

Voilà un mot propre à la religion du Christ que la sociologie n’a pas récupéré, mais qui tend à devenir désuet, comme tous les mots (et les choses) de la théologie, au point que le sens peu à peu se perd. En latin, adventus a pour sens propre "acte d’arriver ou fait d’arriver", comme dans "à l’arrivée de César en Gaule" ou dans Gallicus adventus, "l’arrivée (en fait l’invasion) des Gaulois" à Rome. Ce mot a été employé, dès le IIe et IIIe siècle, dans la langue latine en usage parmi les premiers chrétiens pour désigner la venue du Christ sur terre et, aux IVe et Ve siècles, la période de l’année liturgique qui précède Noël.

C’est dans ce dernier sens que avent est attesté, sous la forme advent, au tout début du XIIe siècle : "les quatre semaines qui précèdent Noël, pendant lesquelles l’Église catholique se prépare à cette fête". Par extension, ce nom désigne au XVIIe siècle les "sermons des dimanches de l’Avent".

Les dictionnaires qui relèvent tous avent y donnent ces sens, qui ne changent pas au cours des siècles. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), c’est "le temps destiné par l’Église pour se préparer à la fête de Noël". Parmi les exemples qui illustre cet emploi, celui-ci : "on dit prêcher l’avent, jeûner l’avent pour dire "pendant l’avent" ; et on dit au pluriel les avents de Noël, c’est aux avents qu’on a coutume de planter". Pour Littré (1863-1872), c’est le "temps pendant lequel on se prépare, dans l’Église catholique, à célébrer la fête de Noël". Littré rejette le pluriel. Il écrit : "ne dites pas : c’est aux avents que j’irai me confesser ; mais dites : c’est à l’avent. Les avents se disent de plusieurs avents, comme les étés, les hivers. Les avents pour l’avent, c’est un provincialisme, comme on le voit par le picard". En revanche, les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire en 1932-35 et dans la neuvième édition en cours de publication, reprennent la définition et les exemples de l’édition de 1762. La seule nouveauté est que, dans la neuvième édition, la durée du temps de l’avent est précisée : c’est quatre semaines, et que l’emploi d’avent au pluriel est mentionné vieilli, alors qu’il ne l’était pas dans la huitième édition.

De tous les dictionnaires consultés, le Trésor de la Langue française (1972-1994) est le seul où soit relevé un emploi non religieux, mais philosophique, du nom avent, et conforme au sens que ce nom avait en latin. Certes, il est précédé de trois mentions : vieilli, rare, littéraire. Il a pour synonymes avènement et venue, comme dans cette phrase de Jankélévitch qui illustre ce sens : "la liberté n’est pas quelque chose-qui-est. La liberté n’est rien. La liberté n’est pas, mais elle sera ; elle n’"existe" pas, mais devient. La liberté est chose à venir, futurum, c’est-à-dire non-chose, perpétuellement en instance et puissance d’avènement si l’aventure est d’affronter cet avènement ou avent de la chose-qui-advient mais qui sera toujours un pas-encore" (Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, 1957).

En revanche, le sens religieux est clairement exposé et il est illustré d’une longue phrase extraite de L’Oblat, roman de Huysmans, qui expose clairement la signification spirituelle de l’avent : "pour nous, le jour de l’an liturgique, qui est le premier dimanche de l’Avent, fut un sujet de peines. L’Avent, symbole d’Israël, qui appelait, en se macérant et en jeûnant sous la cendre, l’arrivée du Messie est, en effet, un temps de pénitence et de deuil. Plus de Gloria, plus d’orgue aux féries, plus d’ite missa est, plus de Te Deum, à l’office de nuit ; nous avons adopté comme marque de tristesse le violet (...). La liturgie de cette époque est splendide. Aux détresses des âmes qui pleurent leurs péchés, se mêlent les clameurs enflammées et les hourras des Prophètes annonçant que le pardon est proche ; les messes des Quatre-Temps, les grandes antiennes des O, l’hymne des Vêpres, le Rorate coeli du salut, le répons de Matines du premier dimanche peuvent être considérés parmi les plus précieux bijoux du Trésor des offices ; (...) l’Avent se réfère non seulement à la Nativité du Christ, mais aussi à son dernier Avènement, c’est-à-dire à cette fin du monde où il viendra, selon le Credo, juger les vivants et les morts. Il sied, par conséquent, de ne point oublier ce point de vue et d’enter sur la joie rassurante du Nouveau-Né, la crainte salutaire du Juge. L’Avent est donc à la fois le Passé et le Futur ; et il est aussi, dans une certaine mesure, le Présent ; car cette saison liturgique est la seule qui doive subsister, immuable, en nous, les autres disparaissant avec le cycle qui tourne ; (...) nous devons toujours vivre en un éternel Avent, car, en attendant la suprême débâcle du Monde, il aura son accomplissement en chacun de nous, avec la mort".

Voilà une longue citation qui a le mérite de rappeler ce que fut l’avent (et ce qu’il est encore parfois) pour des milliards de chrétiens.

 

 

 

04 décembre 2006

Résistance

 

 

 

 

Encore un mot dont les racines se trouvent dans la religion du Christ. Il est emprunté au latin resistentia, dérivé du verbe resistere, dont le premier sens est "s’arrêter" et qui a pour second sens "tenir tête à". En usage dans l’Eglise des premiers siècles, il est attesté à la fin du IVe siècle. Saint Augustin l’emploie dans un ouvrage sur les péchés. La resistentia consiste à "faire face" aux péchés, aux tentations ou aux pulsions.

En français, résistance est attesté à compter de la fin du XIIIe siècle, d’abord dans un sens physique : c’est la "qualité par laquelle un corps résiste à l’action d’un autre corps". Le sens moral ou militaire, "action de se défendre par les armes, de s’opposer par la force à une personne ou un groupe qui emploie la force ou la contrainte physique", apparaît au début du XVe siècle.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, 1762, et huitième édition, 1932-35, il a pour sens "qualité par laquelle une chose (la pierre par exemple) résiste, et ne saurait être pénétrée que difficilement". C’est aussi "la défense que font les hommes, les animaux contre ceux qui les attaquent" ou "l’opposition aux desseins, aux volontés, aux sentiments d’un autre". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), relève en premier les sens physiques ("qualité par laquelle un corps résiste à l’action d’un autre corps", "résistance des solides", "force qui agit en sens contraire d’une autre, dite puissance, dont elle détruit ou diminue les effets", "obstacle" ou "difficulté"), avant d’exposer le sens militaire et moral propre aux humains ("défense de l’homme et des animaux contre ceux qui les attaquent", "défense contre ce qui est comparé à un assaillant", "opposition aux desseins, aux volontés d’un autre", "force avec laquelle on se défend contre la fatigue, la faim"). Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les sens de résistance sont distingués suivant que le mot se dit de choses ("tout phénomène physique qui s’oppose à une action ou à une force") ou d’êtres animés et surtout d’êtres humains ("énergie qui permet de supporter sans dommage grave des atteintes et des agressions diverses" et "refus de subir violences ou vexations exercées par une autorité contre une personne, les libertés individuelles ou collectives").

Le nom résistance est aussi en usage en politique. De Gaulle, dans le célèbre discours du 18 juin 1940, y a donné du lustre, quand il a évoqué la "flamme de la résistance française" qui jamais ne devait s’éteindre et qui, hélas, semble bien être à jamais éteinte. De fait, le mot a été écrit, à partir de 1940, parfois avec une majuscule pour désigner "l’action clandestine menée en France et en Europe contre les armées allemandes d’occupation : la Résistance du Vercors, entrer dans la Résistance, passer à la Résistance" ; "si cette bataille de France est sombre nous pouvons dire, cependant, que jamais la résistance française n’a tant fait ni tant subi" (De Gaulle, 1956) ; "mes tâches dans la Résistance n’avaient d’ailleurs aucun intérêt en elles-mêmes. Mais je voulais accélérer l’issue, je ne voulais pas rester les bras croisés en attendant qu’on me délivre" (Jankélévitch, 1979), "je leur donnai pour instruction de hâter la formation, autour de Jean Moulin, du Conseil national de la résistance qui comprendrait les représentants de tous les mouvements, syndicats et partis" (De Gaulle, 1956).

De Gaulle ne mettait pas de majuscule au nom résistance, ni même à Conseil national de la résistance. Seul Conseil porte la majuscule. Le premier et sans doute le plus grand résistant de France n’a pas cherché à transformer la résistance en absolu pour la faire servir à des objectifs politiques à court terme - à l’instrumentaliser, comme on dit de nos jours. Sans lui, le nom résistance aurait gardé le sens détestable qu’il a longtemps eu et que relèvent les Académiciens dans le complément de 1842 à la sixième édition de leur Dictionnaire : "Parti de la résistance (dans le domaine politique) : se dit des hommes d’État qui craignent de s’engager dans des voies nouvelles et qui opposent une force d’inertie aux tentatives de réforme". Littré reproduit mot à mot cette définition, à laquelle il ajoute "on dit aussi absolument la résistance". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), ce sens est précédé de la mention "histoire (XIXe siècle)" : "le parti de la Résistance est, au début de la monarchie de Juillet, le parti des orléanistes conservateurs". C’est sans doute dans ce sens ancien que l’on employait, il y a trente ans, le nom résistance à propos de Mitterrand, de Marchais et des communistes de 1939 à 1942 : "ils craignaient de s’engager dans des voies nouvelles". Sans De Gaulle, qui a sauvé le mot et la chose, résister serait resté le propre d’affreux réactionnaires et de cyniques nantis.

 

 

 

 

03 décembre 2006

Euphémismes

 

 

 

 

 

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la cinquième édition, publiée en 1798. Il a été introduit en français par un grammairien de talent, César Du Marsais (Des tropes, 1730) : "l’euphémisme est une figure par laquelle on déguise des idées désagréables, odieuses ou tristes, sous des noms qui ne sont point les noms propres de ces idées". Du Marsais l’illustre par la phrase de son cru : un ouvrier qui a fait la besogne pour laquelle on l’a fait venir, et qui n’attend plus que son payement pour se retirer, au lieu de dire "payez-moi", dit par euphémisme : "n’avez-vous plus rien à m’ordonner ?" En latin, euphemia signifie "désignation favorable" et "euphémisme" ; il est emprunté au grec et formé de eu (bien) et de phémia (parole). Dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), Littré glose ainsi le sens grec assez justement et peut-être insolemment : "employer des expressions de bon augure". Mais, pour définir euphémisme, il se contente de reprendre la définition de Du Marsais, tout en limitant l’euphémisme au domaine de la rhétorique : "figure de rhétorique qui consiste dans l’adoucissement d’un mot dur".

Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), ne limitent pas l’euphémisme à la seule rhétorique. Ils en font un phénomène verbal commun. C’est un "adoucissement d’expression par lequel on déguise des idées désagréables, ou tristes, ou déshonnêtes, sous d’autres plus douces, plus indulgentes, plus décentes, qui laissent deviner les premières". Ils l’illustrent des exemples suivants : mettre au secret pour mettre en prison, l’exécuteur des hautes œuvres pour le bourreau, probité douteuse, goût contestable, avoir des démêlés avec la justice, n’être qu’un médiocre admirateur de quelqu’un sont des euphémismes. Ces exemples paraissent, de nos jours, insignifiants, comme si l’euphémisme était quelque chose de gentillet et anodin. Il n’en est rien. Cet autre exemple cité dans ce même Dictionnaire, à savoir parbleu pour par Dieu , révèle que l’euphémisme est lié au sacré : c’est une façon de dire, par un détour et malgré l’interdit, ce qui est tabou.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), comme d’ailleurs les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, rétablissent le lien entre l’euphémisme et la rhétorique. C’est (in Trésor de la Langue française) une "figure de pensée par laquelle on adoucit ou atténue une idée dont l’expression directe aurait quelque chose de brutal, de déplaisant" (comme dans "il a trouvé un studio où poursuivre ses études, (...) ses palabres amicales et ses aventures de cœur. J’écris de cœur par euphémisme", Arnoux, 1952) ; ou, par métonymie, c’est le mot qui est employé par euphémisme, et c’est (in Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition), "une figure de pensée et de style par laquelle on atténue l’expression de faits ou d’idées considérés comme désagréables, tristes, effrayants ou choquants".

Les dictionnaires consultés sont discrets, prudents et peu prolixes sur l’euphémisme, se contentant d’expliquer le mot sans analyser ce qu’il désigne. La morale interdit d’user en public de mots grossiers. Or les modernes sont libérés : ils sont affranchis de toute contrainte quand ils parlent du sexe, des besoins physiques, du désir, des pulsions, du corps. Il est de bon ton de dire en public bite, queue, baiser, pisser, con, chatte, enculer, tirer un coup, etc. Faire cattleya, s’il était employé, ne serait plus compris que des quelques lecteurs de Proust.

Pourtant, l’euphémisme n’a pas été aboli, il a seulement été déplacé. Exclu du sexe, de la politesse, du corps, des fonctions naturelles, il a fait de la société sa forteresse. Il y règne en maître absolu. Les réalités sociales, telles les crimes, la misère, le vandalisme, la faim, le chômage, l’exclusion, etc., dont la recrudescence pourrait être opposée aux puissants qui avaient promis de les changer ou de les éradiquer, ne sont plus nommées par les noms justes et reçus par l’usage, mais par des caches, tels violence scolaire, jeunes, techniciens de surface, sans-emploi, sans-abri, quartiers sensibles ou en difficulté, SDF. Si ces réalités étaient dites avec les mots justes, elles feraient tache dans un pays socialiste, donc moderne et parfait. Puisqu’il a été décidé que la "vie" avait "changé", il fallait que le changement se voie. Comme il ne pouvait pas l’être dans les faits, il l’a été dans la langue.

Ce qui fait l’euphémisme, ce n’est pas la nécessité d’user de paroles adoucies, mais la volonté de ne pas dire ce qui est. Dans l’euphémisme classique, les réalités désagréables ont beau être adoucies, elles sont dites. Certes, elles le sont avec des mots mal ajustés, mais elles ne sont pas tues : il y est fait allusion. Dans l’euphémisme moderne, il est fait interdiction aux hommes de dire ces réalités, telles qu’elles sont. "Un certain mot ne doit pas passer par la bouche. Il est simplement effacé de l’usage, il ne doit plus exister" (Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1974). Ainsi sont interdits crimes, délits, viols, crime raciste, négation de crimes contre l’humanité, etc.

Souvenons-nous de ce que disaient, il y a trente ans ou plus, les "penseurs" attitrés du Monde, de Libération, du Nouvel Observateur, les socialistes, les pontes de l’Université et du CNRS, qui, tous ou quasiment tous, rêvaient de changer le monde, la vie, la société. On ne changera pas les Français, pensaient-ils, en les fusillant. Il faut d’abord changer leur "âme". Alors, la société changera, sans qu’il soit nécessaire de réduire à l’esclavage quarante millions de citoyens, après en avoir exterminé vingt millions. Dans quel lieu autre que l’école peut-on changer l’homme ? On a donc changé l’école pour forger l’homme nouveau. Trente ans plus tard, les résultats sont éloquents : on a l’homme primitif, celui des cavernes, de la jungle épaisse, des forêts vierges, ou le barbare sanguinaire. La société nouvelle qui émerge n’a rien de l’utopie espérée, mais elle a tout des sociétés archaïques, avec leur litanie de crimes, viols, coups et blessures, insultes sexistes et racistes, rackets, vols, agressions, loi du plus fort ou du plus brutal, etc. Avec l’homme nouveau, la culture devait progresser. Le seul progrès qui ait été constaté dans les écoles est l’illettrisme, qui devait y être extirpé. On comprend que ceux qui ont imposé, souhaité, approuvé cette révolution ou leurs affidés ou leurs complices s’empressent d’en cacher les résultats. La si mal nommée violence scolaire et les délicieuses incivilités mettent les délits et les crimes sur le compte de la nature humaine ou de l’impolitesse innée des jeunes. Ce faisant, les révolutionnaires honteux chargent l’école de la responsabilité du désastre, comme le Lion, le Loup ou l’Ours de la fable sacrifient le baudet pour détourner sur l’innocent la colère du Ciel.

 

 

 

02 décembre 2006

Quota

 

 

 

 

Voici un mot qui empeste sa modernité. Il n’est enregistré ni dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe siècle).

Il est attesté la première fois en 1927 dans un ouvrage d’André Siegfried, professeur à l’Ecole libre des Sciences politiques. L’ouvrage a pour titre Les États-Unis d'aujourd'hui. C’est un emprunt à l’anglais quota, attesté en 1668 et qui est utilisé par abréviation de quota pars (en français quote-part : "fraction d’une chose ou d’une masse indivise" et, au figuré, "part proportionnelle"). Il a été introduit en français à propos de la loi de 1921 sur le contingentement de l’immigration aux Etats-Unis, nommée loi du quota ; puis en économie, à propos du contingentement des films en Grande-Bretagne et, enfin, dans les méthodes appliquées dans la mesure de l’opinion.

En français, les domaines dans lequel il est en usage sont sensibles : c’est l’économie et la politique. Quota y a le sens de "contingent" et de "pourcentage déterminé, imposé ou autorisé" (in Trésor de la Langue française, 1972-1994). Etablir un quota d'immigration consiste à limiter le nombre d’immigrants admis dans un pays : le quota est établi en fonction de la nationalité des impétrants ou de leur qualification professionnelle. Une phrase de Paul Morand (in New York, 1930) illustre dans le Trésor de la Langue française ce sens : "depuis la nouvelle loi d'immigration de 1921, dite loi du quota, le ministère du travail fait examiner dans chaque consulat américain d’Europe les candidats à l'immigration ; le visa ne leur est accordé que lorsqu’ils ont été reconnus dignes d’entrer". Fixer un quota d’importation, c’est limiter en volume ou en valeur, les biens et les services autorisés à être importés dans un pays. Quant au quota de vente, c’est le chiffre d’affaires que doit réaliser un représentant, un VRP, un agent, un attaché de clientèle, un service quelconque dans une zone ou dans un territoire donné.

Le nom quota est aussi employé par les sociologues : dès que la sociologie met le nez à la fenêtre, comme la belette de la fable, le temps commence à se gâter, comme dans les romans d’aventure. La méthode des quotas consiste, dans un sondage, à choisir les individus à sonder, en fonction de leur âge, de leur profession, de leur niveau d’études, etc., en veillant à ce que le pourcentage de chaque catégorie de la population réelle (actifs, non-actifs, jeunes, vieux, professions diverses, etc.) se retrouve dans "l’échantillon", à savoir la liste des individus dont l’opinion a été sondée. Cette méthode est distincte de la méthode aléatoire où les individus à sonder sont choisis au hasard.

En français actuel, quota est tantôt diabolique, tantôt angélique. Il est le Mal quand il se rapporte à l’immigration : fixer des quotas d’immigration, ou plus innocemment des quotas d’importation, comme les Américains l’ont fait en 1921 ou comme Jobert a tenté de le faire en 1982, c’est du "racisme", s’indignent les antiracistes et leurs affidés. On ne sait ce que le "racisme" vient faire là-dedans. En revanche, quand quota a un sens sociologique, comme pour ce qui est de la représentation des  minorités visibles à la télévision ou dans la haute fonction publique ou dans les grandes écoles ou pour ce qui est de la représentation des femmes à l’Assemblée nationale ou au gouvernement, alors quota est le deux ex machina, l'antiracisme viscéral, la panacée, la manne céleste, la solution ultime et finale, etc. donc le Bien absolu - sauf, bien entendu, s’il s’agit, non pas de l’exiger, ce qui serait obscène et même suicidaire, mais de suggérer qu’il fût appliqué dans les équipes nationales de sport. C’est une idéologie de pacotille qui décide donc, comme la théologie jadis, de ce qui est le Bien et de ce qui est le Mal et qui, ce faisant, contamine la langue et ses pauvres mots – lesquels, en théorie, n’ont rien à voir ni avec le Bien, ni avec le Mal.