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01 janvier 2007

Cohésion

 

 

 

 

 

En latin, le verbe cohaerere a deux sens : a) "être lié", que ce soit au sens propre (cum aliqua re, "à quelque chose") ou au sens figuré (tenir des propos qui ne sont pas cohérents), et b) "former un tout compact" : ainsi, le monde physique forme un tout cohérent. De fait, cohésion, emprunté au latin médiéval cohaesio et attesté pour la première fois en 1740, est un terme de science. Il a le sens de "force par laquelle deux choses adhèrent entre elles". Il est ainsi défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) : "terme de physique, adhérence, force par laquelle des corps sont unis entre eux" et illustré par la phrase "les parties des liqueurs grasses ont une certaine cohésion qui rend la séparation moins aisée". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), expédie la définition en une phrase qu’il emprunte, après l’avoir un peu modifiée, au Dictionnaire de l’Académie française : "terme de physique", "force en vertu de laquelle les particules des corps solides se tiennent entre elles", illustrant ce sens de la phrase "dans les corps, la cohérence est l’effet de la cohésion".

Cependant, il note que cohésion s’emploie dans un sens figuré, politique ou social. Il cite l’exemple "la cohésion des parties d’un empire". C’est en 1823 que ce sens figuré est attesté en français dans Le Mémorial de Sainte-Hélène. Il signifie "union, unité", Las Cases évoquant la cohésion des citoyens. Un peu plus tard, Balzac l’emploie dans le sens de "cohérence" entre ses paroles et ses actions (en lieu et place de cohérence) – emploi qui est considéré aujourd’hui comme impropre. Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens donnent à cohésion un seul sens ("terme de physique, force par laquelle les parties d’un corps adhèrent entre elles"), qu’ils illustrent de l’exemple éloquent ("la cohésion est plus forte dans les corps solides que dans les corps liquides"), qu’ils complètent du même emploi figuré que chez Littré : "les parties de cet empire manquent de cohésion".

Il faut attendre le Trésor de la Langue française (1972-1994) pour que soit relevé, en plus du sens physique défini dans des termes modernes ("force d'attraction qui fait se tenir solidement entre elles les molécules d’un corps, qui en assure la cohérence physique"), le sens social, celui du Mémorial de Sainte-Hélène, que les auteurs de ce Trésor présentent comme figuré : "en parlant d’un groupe, d’une équipe, d’un parti, d’une troupe, d’un État, etc., union, solidarité étroite" ou "caractère quasi indestructible du lien qui unit les membres d’un groupe", comme l’expriment clairement les exemples : "ce qui frappa d’abord Gilbert, dans ce groupe, ce fut sa cohésion ; il admira que ces hommes, d’âge, de classe, de religion et de patrie différents, fussent si étroitement unis" (Arland, 1929) et "la charité chrétienne, si solennellement prêchée par l’Évangile, n’est pas autre chose que la cohésion plus ou moins consciente des âmes, engendrée par leur convergence commune in Christo Jesu" (Teilhard de Chardin, 1955).

Les termes cohésion et sociale, qui expriment l’objectif ultime que sont censées poursuivre les lois luttant contre l’exclusion, contre les discriminations (surtout les imaginaires) ou pour l’égalité des chances, sont redondants. Ils forment pléonasme. Ce nouveau sens est relevé dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française. La cohésion, outre la "force par laquelle les molécules d’un corps sont liées entre elles", est "l’union étroite entre les différentes parties d’un tout", et spécialement, la "solidarité entre les membres d’un même groupe humain", laquelle "assure son homogénéité". Dans les exemples cités, il n’est pas fait allusion à la cohésion sociale, mais à la cohésion d’un empire ou d’une nation et à la sauvegarde de la cohésion d’un parti ou d’une équipe, de sportifs ou autres (dirigeants, éducative, etc.).

Le sens social de cohésion qui est récent (il date de 1823, il est exposé par Littré) résume l’évolution du monde ou le sens de l’Histoire. On a vu que de nombreux mots de la théologie, de la culture, du droit, avaient pris un sens social, à la suite du triomphe des sciences sociales dans le champ épistémologique de la modernité. Ce triomphe affecte la science aussi, qui est phagocytée et dont les mots sont pillés, pour cantonner dans le camp social, sociétal, sociologique. La science est mobilisée, elle aussi, dans la guerre des mots. Il n’y a pas à s’en étonner, puisque les sciences sociales se sont baptisées sciences.

 

 

 

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