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02 janvier 2007

Coordination

 

 

 

 

 

 

En latin, coordinatio est employé pour la première fois par Boèce, philosophe des Ve et VIe siècles de notre ère, au sens "d’arrangement". En français, coordination, qui y est emprunté, est d’un emploi très rare jusqu’au XXe siècle. Si coordination n’avait pas été fabriqué par Boèce et s’il n’avait pas été introduit en français en 1361 par Nicolas Oresme, philosophe et mathématicien (1320-1382), deux des plus grands esprits de l’Europe, on aurait pu dire de ce mot qu’il est moderne, tant il s’accorde avec l’époque : il est dans le vent, il bouge dans le mouvement, il suit le sillage des adeptes du bougisme (les dinosaures du marxisme). Il n’est enregistré par les Académiciens qu’en 1835, dans la sixième édition de leur Dictionnaire. Encore est-ce dans le seul sens, vague et général, de "action de coordonner" ou de "résultat de cette action", sans que ce soit précisé qui ou ce qui coordonne ou qui ou ce que l’on coordonne. Les exemples une habile coordination, la coordination de tous les êtres ne sont guère parlants. Littré y consacre un article, bref et peu explicite, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872). Le sens en est "action de coordonner" et "état des choses coordonnées". Un seul écrivain, selon Littré, aurait employé coordination et encore dans un sens obscur. C’est Jean-Jacques Rousseau (Emile) : "ils ont beau couvrir leur galimatias de coordination". Dans ce cas aussi, le sens n’est pas clair. Le mérite de Littré est de citer deux phrases, obscures elles aussi, extraites des œuvres de Nicolas Oresme : "les Pythagoriciens furent disciples et ensuivant la doctrine du philosophe appelé Pythagore qui mettait deux coordinations de choses (pair et impair)" et "ils mettaient un ordre de bien ou coordination".

En revanche, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, le sens de coordination, et surtout l’extension de ce mot à des réalités de plus en plus nombreuses (sociales évidemment, pour la plupart) sont assez clairement exposés, malgré quelques erreurs bénignes : ainsi les Académiciens datent du XVIIIe siècle l’introduction de ce mot en français, alors que Nicolas Oresme l’employait quatre siècles auparavant. La définition que les Académiciens en donnent aujourd’hui est aussi vague que celle de 1835, mais les exemples sont clairs, dans le mesure où est nommé ce qui coordonne ou ce qui est coordonné. Ce sont "une bonne, une mauvaise coordination des mouvements", "le secrétaire général d’une société assure la coordination de tous les services", "on a constaté un manque de coordination entre les deux ministres". Les auteurs du Trésor de la Langue française ont compris eux aussi que, pour rendre intelligible le mot coordination, ils ne devaient se contenter de la définition "action de coordonner" ou d’exemples vagues. Pour eux, c’est la "mise en ordre, l’agencement calculé des parties d’un tout selon un plan logique et en vue d’une fin déterminée". Ainsi "la coordination des faits, des idées, des recherches", "la coordination des efforts" (Jaurès), "un cruel effort de coordination dans l’exécution" (Valéry, 1929), "il faut admettre le fatalisme, ou la coordination forcée des choses soumises à un plan général" (Balzac, 1832), "la coordination des moyens à une fin" (Bergson, 1907). Le mot désigne aussi, par extension, l’état qui résulte d’un bon agencement des choses, comme dans la phrase de Jean Rostand "le plus humble des êtres vivants est un monde ordonné ; il témoigne d’une unité, d’une coordination, d’une harmonie, d’une finalité, dont la matière n’offre pas même l’esquisse" (1939) ou d’un des fondateurs de la religion occultiste, Leroux : "Nier toute harmonie des choses, tout plan, tout rapport, toute coordination dans l’œuvre divine" (1840). A partir de ces sens, mise en ordre des choses et état d’harmonie qui en résulte, coordination s’est étendu, quasi naturellement, à l’administration, à l’armée, à la politique et, bien entendu, au social, après qu’il a été policé ou lissé par les experts. C’est la "mise en harmonie de divers services, de diverses forces, de différentes composantes, en vue d’en renforcer l’efficacité". La bonne administration se reconnaît immédiatement à l’existence en son sein d’organes et de services de coordination ou d’un comité interministériel de coordination en matière de sécurité sociale. Les révolutionnaires marxistes sont avides de coordination, comme l’atteste cet extrait éloquent de La Condition humaine (Malraux, 1933) : "après l’échec des émeutes de février, le comité central du parti communiste chinois avait chargé Kyo de la coordination des forces insurrectionnelles". Dans les transports, la coordination est devenue un impératif moderne : c’est " l’harmonisation et répartition équitable des trafics entre le rail et la route, le rail et l’eau, etc., en vue d’une meilleure rentabilité de ces moyens de transports" : la coordination rail-eau ou fer-eau est "la préoccupation des pouvoirs publics depuis plus de vingt ans". Elle risque de le rester longtemps encore.

Il est un emploi encore plus moderne de coordination qui est échappé aux auteurs du Trésor de la Langue française et du Dictionnaire de l’Académie française : c’est l’extension du sens dans lequel Malraux emploie coordination : mise en harmonie des forces révolutionnaires afin d’en améliorer l’efficacité et, par extension, "organe" (quelque chose comme un "comité" local, image du comité central) qui assure cette mise en harmonie. C’est pourquoi on voit fleurir en France depuis vingt ans ou davantage des coordinations d’intermittents et de précaires, de travailleurs en lutte, de commerçants en colère, d’artistes plasticiens subventionnés, de clandestins, de fascistes verts, etc. qui forment en toute occasion des coordinations ou ce que l’on nommait jadis en URSS des soviets.

 

 

 

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