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03 janvier 2007

Coordination (suite)

 

 

 

Conjonction de coordination

 

 

 

Les noms coordination et conjonctions de coordination étaient familiers naguère aux élèves de l’école communale (laïque et publique) à qui étaient enseignés les rudiments de la langue française. Ils semblent aussi anciens que le monde ou que la langue : illusion ! Conjonction de coordination date de 1888. C’est donc à la toute fin du XIXe siècle que mais où est donc or ni car ont été nommés ainsi ! Les Académiciens, dans la huitième et dans la neuvième éditions de leur Dictionnaire (1932-35 et en cours de publication), définissent ce sens grammatical avec plus d’aisance prolixe que le sens général du nom ("action de coordonner") : c’est, écrivent-ils en 1932-1935, "en termes de grammaire, l’action de grouper, en les unissant par des conjonctions spéciales, des termes de même nature ou des propositions dont la valeur est identique logiquement ou seulement par la forme" (exemples : "les principales conjonctions de coordination sont : et, ou, ni, mais, car" et "syntaxe de coordination") ; et, dans la neuvième édition, "grammaire : action de grouper des termes ou des propositions de même nature ou de même fonction, en les unissant par des conjonctions". Dans cette dernière édition, cet emploi est expliqué par une leçon de grammaire, du type de celles que les maîtres faisaient jadis : "les principales conjonctions de coordination sont et, ou, ni, mais, car. Dans la phrase il est beau et brave, la conjonction de coordination et relie les attributs beau, brave. Dans la phrase il pleut, mais le temps est doux, la conjonction de coordination mais relie les deux propositions il pleut, le temps est doux". Il semble que les Académiciens aient conscience que le savoir élémentaire des modernes en matière de grammaire s’est effondré. Aussi tentent-ils de combler ce vide par une leçon, vaine à n’en pas douter. En effet, les mots conjonctions de coordination sont devenus plus étrangers aux élèves que s’ils étaient du chinois. En un siècle, un savoir, "moderne" au début du XXe siècle ou tout nouveau, est tombé en désuétude. Vanitas vanitatum et omnia vanitas, disait-on jadis : on ne saurait mieux dire.

Comme les auteurs du Trésor de la Langue française sont d’éminents linguistes et qu’ils ont rédigé leur dictionnaire avant la disparition à l’école de tout enseignement de la grammaire et même de la langue, ils s’attardent longuement sur le sens grammatical de coordination, en usant d’un jargon qui doit effrayer les mieux disposés de leurs lecteurs. Lisez bien ceci : c’est, "en linguistique, la réunion de plusieurs schèmes d’entendement dans un même énoncé, avec lien explicite" et "plus spécialement, taxème exprimant des relations de "+", "-", "=" entre deux éléments (addition, soustraction, égalité conceptuelles)" (Pottier, 1974). Les exemples cités ne sont heureusement pas du chinois : termes, faits, rapports, conjonctions de coordination; coordination implicite. L’article du Trésor de la Langue française ressemble de ce fait à un exposé d’encyclopédie. Trois éminents savants linguistes (mais y a-t-il des savants qui ne fussent pas éminents ?) sont cités :

Antoine (1958 : "Qu’est-ce que la coordination, fait de relation logique ou psychologique ? Qu’est-ce que la coordination, fait de liaison grammaticale ? Quels rapports entretiennent-elles l’une avec l’autre ? Mais nommer la coordination, en prenant le mot au sens aussi bien logique que linguistique, c’est appeler son "contraire" : la subordination, et aussi son voisin (également peut-être son contraire !) : la juxtaposition; seconde source de difficultés... Ainsi, la coordination, fait de grammaire, est moins qu’aucun autre séparable des réalités mentales qu’il recouvre. Mais, comme fait de grammaire, il intéresse à la fois la phonétique car il n’y a pas passage de liaison sans incidence sur la ligne mélodique et rythmique du discours ; la stylistique pour cette même raison ; la morphologie malgré tout et la sémantique car l’expression grammaticalement normale de la coordination implique recours à un outil de coordination qui, on le verra, représente une certaine espèce linguistique à cheval sur le morphème et le sémantème; la syntaxe enfin… La coordination sur les plans logique et psychologique semble donc se définir ainsi : mise en ordre de deux termes (membres) ou davantage, équilibrés et harmonisés dans un ensemble créant entre eux une unité relative") ;

Martinet (1961 : "il y a expansion par coordination lorsque la fonction de l’élément ajouté est identique à celle d’un élément préexistant dans le même cadre, de telle sorte que l'on retrouverait la structure de l’énoncé primitif si l’on supprimait l’élément préexistant... L’expansion par coordination peut affecter n’importe laquelle des unités considérées jusqu’ici ; un monème autonome dans aujourd'hui et demain, un monème fonctionnel dans avec et sans ses valises, une modalité en anglais with his and her bags, un lexème dans rouge et noir, homme et femme, un syntagme prédicatif dans il dessine et il peint avec talent") ;

Ruwet (1967 : "La coordination qui est un des processus les plus productifs du langage pose des problèmes insolubles à une grammaire syntagmatique. Notons d’abord, cependant, que la notion de constituant, telle qu’elle est définie par une grammaire syntagmatique, doit jouer un rôle considérable dans l’étude de la coordination... En effet, en général pour que la coordination soit possible, il faut que les constituants coordonnés soient des constituants de même type, et cela, souvent en un sens très étroit").

Il est dans ces trois longues citations d’innombrables mots qui devraient être définis longuement, afin qu’ils soient intelligibles au plus grand nombre, en particulier à ceux qui font l’effort de consulter les dictionnaires. Certes, ces extraits tératologiques sont obscurs ; certes, ils semblent avoir été écrits par des dérangés ; certes, personne ne les lit ; mais ils sont utiles. Ne révèlent-ils pas la cause, parmi bien d’autres, de la disparition de tout enseignement de la grammaire à l’école et ailleurs et de l’immense discrédit dans lequel cette discipline, qui a formé pendant plus de vingt siècles les Européens, s’est abîmée ? Oui, le savoir grammatical s’est effondré, comme il est prévu que le système solaire s’effondre sur lui-même dans quatre milliards (et des poussières) d’années. La cause n’est pas seulement l’élimination programmée, à l’école socialiste ou apparentée, de tout enseignement de la grammaire ; elle tient aussi au charabia des experts, d’autant plus vain ou inutile qu’il porte sur des faits simples et évidents. C’est comme si un stratège prévoyait d’utiliser les divisions blindées pour enfoncer des portes grandes ouvertes.

 

 

 

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