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04 janvier 2007

Sociologie

 

 

 

 

 

 

Bienheureux nos ancêtres qui ne connaissaient ni les sociologues, ni les sociocrates, ni les sociographes, ni les sociolâtres, ni les socio-linguistes, etc. et qui ne se portaient pas plus mal pour autant. Leur vie n’était en rien troublée par ces monstres.

Le nom sociologie est factice : il a été forgé de toutes pièces. Le forgeron qui l’a mis au monde a suivi des études à l’Ecole polytechnique, où il a appris à résoudre une équation à deux inconnues. X, il se prenait pour le messie de l’ordre nouveau. Cet homo faber est Auguste Comte. Son prénom le rattache à la confrérie des clowns tristes. En 1839, dans son Système de philosophie positiviste, il écrit ceci : "je crois devoir hasarder, dès à présent, le terme nouveau de sociologie, exactement équivalent à mon expression déjà introduite, de physique sociale". Il n’est pas de terme plus éclairant que ce physique sociale pour expliquer ce qu’est la sociologie, à savoir l’absorption dans le social de tout, même de la science. Il est vrai aussi que, faisant cela, Comte a pris un risque : pour un spécialiste d’arithmétique, se lancer dans la physique de la société, c’est se hasarder dans des sables mouvants.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré, qui fut un disciple de Comte, avant de se libérer de son emprise pour écrire son dictionnaire, juge que sociologie a une existence ou mérite d’exister, ce que les Académiciens, à peu près à la même époque, dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, ont refusé, objectant sans doute que ce nom formé d’un élément grec accolé à du latin était trop monstrueux pour figurer dans un dictionnaire de la langue française. Littré, qui a gardé de la déférence pour son ancien gourou, n’a pas ces scrupules : c’est un "terme didactique", dont l’emploi aurait dû rester circonscrit à l’école. Il n'en a rien été. La sociologie étant la "science du développement et de la constitution des sociétés humaines", elle ne pouvait pas être reléguée dans une école caserne. Littré n'a pas que des qualités. Il pèche par inconséquence. Il définit la théologie comme une doctrine et la sociologie, qui s’est substituée à celle-ci comme système d’explication du monde, comme une "science". Il y a sans doute là une erreur de raisonnement. Si la théologie est une doctrine, la sociologie l’est aussi. D’ailleurs, elle a plus d’un titre à faire valoir pour mériter d’être qualifiée de doctrine. Dans son Catéchisme positiviste (1852), Comte écrit ceci : "je conçois sans effort, d’après la seule connexité des phénomènes, comment on s’élève insensiblement de la biologie à la sociologie, et de celle-ci à la morale". On ne saurait mieux dévoiler la nature de la sociologie : c’est de la science abusivement transportée dans la société pour produire une morale plus haïssable que les autres. Littré est attaché aux normes, au bon usage, à la belle langue. Bien que sociologie soit un "mot hybride" (il veut dire tératologique ou monstrueux) et qu’il soit dû à Comte dans son Système de la philosophie positive, il l’enregistre dans son Dictionnaire, parce qu’il "est (ou serait) pleinement entré dans l’usage" - ce qui semble quelque peu aventuré, vu que les Académiciens, plus tard, en 1878, l’ignorent encore. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-1935), ils en expédient la définition en un fragment de phrase abrupt qui, s'il est mimétique, en dit long sur le peu d'estime dans laquelle la sociologie était alors tenue  : "science, étude des phénomènes sociaux".

A l'opposé, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) sont entichés de social : ils placent la sociologie très haut. Elle est la "science des faits sociaux humains (considérés comme un objet d’étude spécifique), des groupes sociaux en tant que réalité distincte de la somme des individus qui les composent". Cette définition est trop emberlificotée ou tortueuse pour être honnête. Les faits et les groupes, ça fait beaucoup pour une science : c’est comme vider l’océan à la petite cuillère. Les sociologues ont de quoi marner jusqu’à la fin des temps. Il est un philosophe pour qui la sociologie est une imposture : c’est Nizan. Il écrit dans Chiens de garde (1932) : "L’introduction de la sociologie dans les Écoles normales a consacré la victoire administrative de cette morale officielle" (celle de la bourgeoise). Hélas, Nizan est marxiste et la sociologie qu’il admire est pire que celle de Comte ou de Durkheim, qu’il honnit.

Il est un phénomène qui dit clairement ce qu’est le monde moderne, c’est le domination de la sociologie dans tous les champs du savoir. Elle est partout, comme jadis les partisans de la collaboration avec l’Allemagne, rien ne lui échappe, tout tombe dans ses rets. Il y a une sociologie de l’art, de la connaissance, du droit, des régimes politiques, des religions, du catholicisme, de l’islam évidemment, de l’écrit (et de l’oral ?), de la littérature, du langage, des phénomènes sociaux dans les règnes animal et végétal, du crime, du journalisme, de l’actualité, de l’économie, des élections, de l’histoire, de l’industrie, de la philosophie, de la politique, de la campagne, de la ville, de la famille, de l’ethnie, de la tribu, de l’Afrique, de l’Asie, de la France, de l’école, de l’Europe, etc. Il ne reste plus qu’à établir une sociologie de la vache et du fromage, de l’abeille et du miel, du virus et du microbe, de la mort et de la vie, de la sociologie et des sociologues. Mme Desanti, qui fut communiste enragée, décrit en ces termes la descente aux Enfers d’un dénommé Serge, 27 ans : "orphelin du maoïsme et d’une expérience d’usine qui s’est terminée en prison, il a glissé de l’Histoire à l’ethnosociologie de quartiers de Paris" (1977). Voilà une destinée bouffonne qui donne plus envie de rire que de pleurer.

La sociologie accomplit cependant des exploits : elle met le réel dans sa bouteille, qui est plus une rouquille qu'un foudre. Même si tout cela est dérisoire, encore plus que cet artisanat populaire qui fait entrer par le goulot d'une bouteille de gnôle un petit pêcheur en bois ou une barque, elle est l’empire nouveau. Il est étrange que des intellectuels et même de savants docteurs qui tiennent l’impérialisme pour le dernier avatar du Mal se prosternent de conserve aux pieds de l’impératrice du monde. Seraient-ils masos ? Ou bien la haine qu’ils vouent à l’impérialisme est de pure montre.

 

 

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