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06 janvier 2007

Sécurité

 

 

 

 

 

 

Emprunté au latin securitas, dont le sens est "absence de soucis", "sentiment d’absence de danger" et "tranquillité d’esprit", sécurité est attesté en français au XIIIe siècle. Il a le sens de "confiance de celui qui croit n’avoir aucun sujet de crainte" ; puis il est employé à la fin du XVe siècle au sens de "état de tranquillité qui résulte de l’absence de danger". En octobre 1945 est fondée la sécurité sociale.

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de ce mot tient en une courte phrase : "confiance, tranquillité d’esprit bien ou mal fondée, dans un temps, dans une occasion où il pourrait y avoir sujet de craindre" (ce sujet de craindre, présent dans la sécurité et absent dans la sûreté, est ce qui distingue dans la langue classique sécurité de sûreté), et elle est illustrée des exemples "au milieu de tant de périls, vous ne craignez rien, votre sécurité m’étonne", "il dormait au milieu des ennemis avec une sécurité incroyable", "dans une grande sécurité de conscience". En revanche, un peu plus de deux siècles plus tard, dans le Trésor de la Langue française, la description du même mot s’étend sur deux pages et demie grand format et sur cinq colonnes denses et près de vingt acceptions ou emplois différents sont distingués. Ce qui caractérise ce mot, c’est l’extension à l’infini de ses emplois à des réalités sans cesse nouvelles, en particulier dans l’administration et le social, encore que cette extension soit récente. Ainsi, Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1972-94) distingue deux sens seulement : "tranquillité d’esprit bien ou mal fondée dans une occasion où il pourrait y avoir sujet de craindre" (définition du Dictionnaire de l’Académie française) et "tranquillité (...) d’un peuple, d’une association, d’une corporation entière", comme dans la phrase la sécurité du commerce, et "par extension, tranquillité, absence de danger", comme dans les exemples" nos vaisseaux parcourent maintenant ces mers avec sécurité", "l’industrie a besoin de sécurité", "nous ne sommes pas en sécurité ici".

Les grammairiens du XVIIe siècle se sont demandés si sécurité ne faisait pas double emploi avec sûreté. Vaugelas remarque que "M. Coeffeteau n’a jamais usé de ce mot ; mais (que) M. de Malherbe et ses imitateurs s’en servent souvent". Quelques années plus tard, les Académiciens, commentant Vaugelas, notent : "M. de Vaugelas a prévu avec raison que sécurité deviendrait fort en usage ; on s’en peut servir sans y apporter aucun adoucissement". Les doutes des grammairiens étaient fondés : le nom sûreté (qui n’est pas désuet de nos jours) est issu, comme sécurité, du même étymon latin securitas, mais les sens de sûreté sont plus variés que ceux de sécurité. Dans le second mot, Littré distingue deux sens ; dans le premier, huit, à savoir "caractère de celui sur qui l’on peut compter", "état de celui qui n’a rien à craindre pour sa personne ou pour sa fortune" (au figuré, en sûreté de : "à l’abri de"), "ce qui fait la sûreté", "sécurité" (tranquillité), "mesure de précaution" ("deux sûretés valent mieux qu’une"), "assurance, certitude", "caution, garantie", "fermeté du pied pour marcher, de la main pour écrire, pour faire une opération chirurgicale, etc." (exemples : "la sûreté du pied du mulet", "la sûreté de la main est nécessaire à un chirurgien" et au figuré : "sûreté de tact, de coup d’œil, de goût, de mémoire, la méfiance est mère de sûreté").

Il est un fait qu’au XXe siècle, les emplois de sécurité se sont étendus, alors que ceux de sûreté se sont restreints. L’article consacré à sécurité dans le Trésor de la Langue française est éloquent : sécurité s’est étendu à des réalités administratives et sociales. Ainsi le sens "situation objective, reposant sur des conditions matérielles, économiques, politiques, qui entraîne l’absence de dangers pour les personnes ou de menaces pour les biens et qui détermine la confiance" et "absence de menaces, de difficultés pour une personne ou un groupe social dans un domaine particulier". Situation objective, conditions matérielles, groupe social sont les mots fétiches de la modernité sociale. Sécurité est aussi en usage dans l’administration publique et militaire : compagnie républicaine de sécurité, quartier de haute sécurité, sécurité civile, sécurité militaire, officier de sécurité, sécurité publique, sécurité internationale, collective, sécurité sociale, mesures de sécurité, sécurité aérienne, routière, dispositif, système, etc. de sécurité, ceinture de sécurité, glissière, rail de sécurité, verre de sécurité, mesures, normes de sécurité, patrouille de sécurité, marge de sécurité.

L’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen du 26 août 1789, laquelle fait partie de toute Constitution de la République depuis 1946, porte : "Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté (id est la sécurité) et la résistance à l’oppression". Ces droits sont dits naturels et imprescriptibles, ce qui signifie qu’ils sont antérieurs à toute société humaine et qu’ils ne peuvent pas être abolis. Il est donc fait obligation à "toute association politique" (on dirait aujourd’hui à tout parti exerçant le pouvoir ou ambitionnant de l’exercer), non pas de les établir, mais de les conserver, puisque les hommes les tiennent de la nature. Apparemment, il n’est pas fait aux dirigeants de la France ou de quelque autre pays que ce soit d’autre obligation que celle-là. Les citoyens sont en droit de s’étonner que leurs dirigeants s’indignent des violations des droits de l’homme dans les trois-quarts des pays du monde, mais qu’ils restent silencieux, passifs et impassibles, malgré l’obligation qui leur est faite, devant les violations des droits naturels et imprescriptibles de l’homme en France.

Le plaisant dans le triomphe de sécurité dans la langue est qu’il coïncide avec la lente disparition de la sécurité dans la réalité. En 1945, il était recensé en France cinq cent mille crimes et délits, qui étaient autant d’atteintes à la sécurité des biens et des personnes ; en 2005, on en comptait quatre millions. Leur nombre a été multiplié par huit en plus d'un demi-siècle. Les deux phénomènes ne sont pas contradictoires. En fait, les emplois étendus et multipliés de sécurité servent à cacher qu’un droit naturel et imprescriptible de l’homme est devenu caduc (aurait dit Arafat) : l’emploi de ces millions de sécurité et la déclinaison de ce nom à tous les cas n’ont pour utilité pratique (comme disent les marxistes) que d’exorciser une réalité déplaisante. Le réel est retourné par l’idéologie.

 

 

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