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13 janvier 2007

Humanistes

 

 

 

 

 

En matière de langue, les apparences sont trompeuses. Il semble, si l’on se fonde sur les ressemblances, que le nom et adjectif humaniste est dérivé du nom humanisme ou vice-versa. La réalité est tout autre. Ce qui fait que ces deux mots n’ont pas de lien véritable, sinon à la fin du XIXe siècle, c’est l’histoire de la langue et de leurs sens respectifs. Ils ne sont pas apparus en même temps. Humaniste est attesté en 1580 pendant un siècle que l’on a nommé a posteriori Renaissance et que, beaucoup plus tard, les historiens ont considéré comme le "siècle de l’humanisme" ; humanisme est attesté en 1765, encore que l’attestation soit isolée. Ce nom n’est vraiment employé qu’à compter de la seconde moitié du XIXe siècle. Ces deux mots sont étrangers l’un à l’autre par le sens. A la fin du XVIe siècle, humaniste désigne un "homme érudit et lettré", c’est-à-dire versé dans la connaissance des langues et lettres de l’Antiquité ou humanités. A l'opposé, humanisme désigne "l’amour de l’humanité", puis la doctrine qui prend pour fin "la personne humaine" (et non pas Dieu). Ces mots ne dérivent pas l’un de l’autre, en dépit de l’identité de leur suffixe iste et isme. Ils sont formés, à plus de deux siècles de distance, à partir du même mot, humanité, entendu dans deux sens différents : connaissance des lettres et langues de l’Antiquité (humaniste) et ensemble des hommes (humanisme). Voilà pourquoi ils doivent être étudiés séparément.

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1718 (deuxième édition) à 1932-35 (huitième édition), humaniste est un nom et seulement un nom. Il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication, pour que l’emploi de ce nom comme adjectif soit relevé et défini. D’une édition à l’autre, le sens ne varie pas. C’est en 1762 "celui qui sait bien ses humanités" ; en 1932-35, "celui qui a une connaissance approfondie de la langue et de la littérature grecque et romaine". Dans la quatrième édition (1762), il est précisé que le nom "se dit aussi de celui qui enseigne les humanités" : en 1932-1935, c’est le professeur des lettres, et non pas l’humaniste, qui, dans les lycées et les universités, enseigne les humanités – ce qui signifie que la connaissance approfondie des langues et de la littérature de l’Antiquité n’était pas alors réservée à ceux qui les enseignaient. Il y a un siècle, il était courant que des physiciens, des médecins, des juristes, des écrivains sachent bien le latin et le grec. Dans la huitième édition, humanités a été remplacé par connaissance approfondie de la langue et de la littérature grecque et romaine, peut-être parce que humanités risquait de ne plus être compris. En revanche, ce qui ne change pas d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, c’est le genre. On dit un, non une, humaniste. Le nom est toujours le masculin, bien que le suffixe iste puisse être indifféremment de l’un et de l’autre genre. La raison ne tient pas au machisme imaginaire que la seule langue française est accusée (sans preuves) de charrier, mais à l’histoire, non pas de la France, mais de la langue : humaniste est aujourd’hui un terme historique, dans la mesure où, quand il signifie "qui sait bien ses humanités", il se rapporte, non pas à l’état actuel de la culture, mais à ce qu’était la vie de l’esprit dans les siècles classiques, et même antérieurement, quand la connaissance des lettres anciennes était le fait des seuls hommes.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré donne à humaniste trois sens : "celui qui étudie les humanités dans un lycée, dans un collège", "celui qui sait, qui enseigne les humanités", "en Allemagne, ceux qui font de l’étude des langues classiques la base de l’enseignement ; par opposition à réalistes, ceux qui se livrent à l’industrie". Ainsi, selon Littré, un potache apprenant le latin et le grec était un humaniste. Il n’illustre ce sens d’aucun exemple. Ce sens est relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) : "élève qui fait ses humanités" (sens attesté dans le Vocabulaire de la langue pédagogique de Foulquié, 1971). Seul un germaniste pourrait confirmer si l’opposition entre les humanistes et réalistes fait encore sens dans l’Allemagne actuelle. A propos du deuxième sens "qui sait, qui enseigne les humanités", Littré remarque que dans ce sens, humaniste "ne se dit guère qu’avec une épithète" : "un bon, un savant humaniste", comme dans la phrase de Bossuet : "jeune encore et grand humaniste, nouvellement appelé par l’électeur Frédéric pour enseigner la langue grecque, Mélanchthon n’avait guère pu apprendre d’antiquité ecclésiastique avec son maître Luther". Le mot est illustré d’une phrase de Montaigne (Essais, I) : "il se voit plus souvent cette faute, que les théologiens écrivent trop humainement, que cette autre, que les humanistes écrivent trop peu théologalement". Les uns traitent plus souvent de l’homme que de Dieu (ce en quoi ils s’écarteraient de leur "mission") ; les autres "écrivent trop peu théologalement", ce qui semble signifier qu’ils traitent de façon exclusive de l’homme. Le parallèle entre les théologiens et les humanistes est éclairante : il anticipe de trois siècles l’évolution du sens de humaniste. En effet, dans le dictionnaire Larousse du XIXe siècle (1873), humaniste prend un nouveau sens théologique : en fait, un ersatz de théologie. Il désigne le penseur ou le philosophe pour qui "l’homme" est "la valeur suprême" : autrement dit, Dieu a été remplacé comme fin ultime par l’homme. Ce sens est dérivé du nom humanisme, entendu en 1846 par Proudhon, non plus comme l’amour de l’humanité, mais comme la "doctrine qui prend pour fin la personne humaine" et qui est la nouvelle religion, sociale ou socialiste, de la modernité. Humaniste, pendant des siècles, a été propre à la vie de l’esprit ou à la cultura animi chère à Cicéron ou à Hanna Harendt ; à la fin du XIXe siècle, il a basculé, en même temps que culture ou art, dans le social ou le sociétal ou dans la théologie humanitaire et sociale.

Ce sens est relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "penseur qui fonde sa réflexion sur la reconnaissance de l’homme comme valeur universelle" et "partisan de l’humanisme" (Dictionnaire de l’Académie française) et "philosophe qui, considérant l’homme comme la mesure de toute chose, cherche à l’épanouir en prônant le développement des facultés proprement humaines" (Trésor de la Langue française), comme dans cet exemple de Sartre (La Nausée, 1938) : "l’humaniste dit "de gauche" a pour souci principal de garder les valeurs humaines ; il n’est d’aucun parti, parce qu’il ne veut pas trahir l’humain mais ses sympathies vont aux humbles : c’est aux humbles qu’il consacre sa belle culture classique". Aujourd’hui, l’humaniste de gauche, non seulement a renié toute culture classique, mais encore il a fait table rase pour en interdire la connaissance aux humbles et à ceux qui ne le sont pas.

C’est dans ces deux dictionnaires que sont relevés les emplois d’humaniste comme adjectif, qualifiant une personne ("qui souscrit à l’humanisme de la Renaissance ou à tout autre humanisme") ou des choses ou des idées : "relatif à l’humanisme", qu’il soit celui de la Renaissance ou celui des temps modernes, comme dans cet exemple tiré de Situations (Sartre, 1949) : "la pensée révolutionnaire est humaniste. Cette affirmation "nous sommes aussi des hommes" est à la base de toute révolution". Sachant ce qu’est la pensée en question et surtout ce à quoi elle a abouti (quatre-vingt cinq millions de morts, quatre génocides, près de deux milliards d’hommes réduits à l’esclavage et autres abominations), on est en droit de conclure que la valeur suprême des humanistes de la modernité dernier cri n’est pas l’homme, mais l’homme mort.

 

 

 

 

 

 

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