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16 janvier 2007

Compétence

 

 

 

 

 

 

 

On nous rebat les oreilles des compétences et des compétents et même des compétences qui distingueraient les compétents, surtout les compétents en sciences sociales, du troupeau humains ou du vulgaire, comme on disait jadis. Le mot est emprunté au bas latin competentia, "proportion" ou "juste rapport", dérivé de competere, "se rencontrer au même point", "s’accorder avec", "rechercher concurremment". En français, il est attesté au milieu du XVe siècle dans en compétence de avec le sens "par rapport à". A la fin du XVIe siècle, apparaît le sens moderne. Compétence est un terme de droit qui signifie "aptitude d’un tribunal". Un siècle plus tard, en 1690, il est relevé par Furetière, dans son Dictionnaire, avec le sens de "capacité de quelqu’un en telle ou telle matière". Ce n’est qu’au début du XXe siècle qu’il désigne, par métonymie, une "personne compétente". En 1585, est attesté le sens de "rivalité" ou de "lutte", sous l’influence du verbe latin competere relevé dans le Dictionnaire latin français avec le sens de "rechercher concurremment" (cf. compétition).

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il a le sens juridique moderne de "droit qui rend un juge compétant". De là, par figure, de quelqu’un "qui n’est pas capable de juger d’un ouvrage ou d’une matière", on dit que "cela n’est pas de sa compétence". Ce nom signifie aussi "concurrence" ou "prétention d’égalité" comme dans "il n’y a point de compétence entre un bourgeois et un seigneur, entre le prince et son sujet". Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré présente ce mot comme un "terme de droit". C’est "l’attribution, le pouvoir d’un tribunal, d’un fonctionnaire, d’un officier public". Ainsi "juger la compétence", c’est "décider à quel tribunal appartient la connaissance d’une affaire". Le sens figuré est, selon Littré, "l’habileté reconnue dans de certaines matières et qui donne un droit de décider" (Vaugelas a, "dans les questions grammaticales", une compétence) et, par abus, "rivalité" - sens que ne relèvent ni les Académiciens dans les huitième et neuvième éditions (1932-35 et en cours de publication) de leur Dictionnaire, ni les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994). Les Académiciens (huitième édition, 1932-35) distinguent le sens juridique et premier (le plus important) du sens étendu et social. Comme terme de jurisprudence, compétence signifie "droit qu’un tribunal, qu’un juge a de connaître de telle ou telle manière, de telle ou telle cause" et comme terme "de société", "aptitude d’une personne à juger d’un ouvrage, à parler savamment sur une matière, etc."

Longtemps, la compétence a été une prérogative des seuls juges et tribunaux. Dans la langue moderne, elle s’étend à l’administration. C’est, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) et selon les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, "l’aptitude d’une autorité publique à effectuer certains actes". Du juge, elle est passée aux maires, aux préfets, aux ministres et aux secrétaires d’Etat et, sous la IVe République, au Président du Conseil, qui avait la compétence réglementaire. A ces compétences, les Académiciens ajoutent (neuvième édition) la compétence nationale, celle "qui relève exclusivement de la souveraineté de l’État" et qui, au moment où elle est citée comme exemple de dictionnaire (pour la première fois, dans le Dictionnaire de l’Académie française), est en passe de devenir une nostalgie ou un vestige en France.

Hors de cet emploi juridique, c’est-à-dire dans le social, le sens de compétence a évolué, dans des proportions notables, en moins de trente ans. Ainsi, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) donnent à ce nom un sens restreint : c’est la "capacité que possède une personne de porter un jugement de valeur dans un domaine dont elle a une connaissance approfondie". La compétence est encore un fait de parole : elle se réalise dans le "jugement de valeur" énoncé, à l’instar de Vaugelas en matière de langue ou de grammaire (cf. ci-dessus, Littré). Selon les Académiciens aujourd’hui (neuvième édition, en cours de publication), ce n’est plus aux seuls jugements de valeur énoncés que se remarque la compétence, mais aux actes justes et appropriés qu’elle fait accomplir : elle est la "capacité, fondée sur un savoir ou une expérience, que l’on reconnaît à une personne". Ainsi, la qualité de compétent peut être attribuée à un plombier muet ou à un soudeur qui n’exprime jamais de jugement de valeur sur quoi que ce soit, mais qui connaît son métier.

Comme les auteurs du Trésor de la langue française sont d’éminents linguistes et qu’ils sont modernes, ils prêchent aussi pour leur paroisse, ce qui est objectivement archaïque – comme une épave arrachée aux temps anciens et qui dérive dans l’océan moderne. Personne n’est parfait, même pas les auteurs de dictionnaires. Ils accordent donc plus de place au sens spécifique et en conséquence étroit, mais du dernier cri, de compétence dans les développements les plus récents de la recherche universitaire en linguistique (en réalité, une petite branche, presque une brindille, mais en vogue alors aux Etats-Unis d’Amérique, sous la houlette du grand prêtre Chomsky), en grammaire générative, qu’au sens juridique : c’est le "système de règles intériorisé par les sujets parlants et constituant leur savoir linguistique, grâce auquel ils sont capables de prononcer ou de comprendre un nombre infini de phrases inédites" ou encore "la performance (au sens anglais de ce terme) est la manifestation de la compétence des sujets parlants dans leurs multiples actes de parole" ou, selon un éminent linguiste, "tout sujet adulte parlant une langue donnée est, à tout moment, capable d’émettre spontanément, ou de percevoir et de comprendre, un nombre indéfini de phrases que, pour la plupart, il n’a jamais prononcées ni entendues auparavant ; tout sujet parlant possède donc certaines aptitudes très spéciales, qu’on peut appeler sa compétence linguistique, et qu’il a acquises, dans son enfance, au cours de la brève période d’apprentissage du langage" (Ruwet, 1967). Ce remue-ménage verbal se passait à la fin des années 1960 et au tout début des années 1970 : il est historiquement daté. Il était up to date, il est out of date : en un mot, ringard.

Cela ne retient pas les Académiciens de relever dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (l’actuelle, en cours) ce sens de compétence, minuscule et étroitement relégué dans la recherche en grammaire générative : "aptitude théorique de toute personne parlant une langue à produire et à comprendre un nombre indéfini de phrases". Il est fait aux Académiciens, depuis un siècle ou deux, une réputation détestable : ils seraient hors du coup, vieux jeu, ringards, bornés (en toutes choses, évidemment), incultes, ignares, conservateurs, réactionnaires, étroits d’esprit, etc. Il semble qu’ils n’ignorent pas les qualificatifs qui leur sont accolés par les compétents en tout. Ils donnent des gages à la modernité – du moins, ils essaient de montrer patte blanche, mais à contretemps, puisque le sens linguistique de compétence, du dernier cri en 1970, est passé de mode, au moment où les Académiciens croient juste de le relever. Il semble pourtant, à lire attentivement ce qu’ils écrivent, qu’ils soient moins suivistes, moins moutonniers, moins grégaires qu’ils n’en ont l’air. La compétence à générer des phrases inouïes et sans cesse nouvelles est, pour les linguistes, générale et propre à tous les hommes, quelque langue qu’ils parlent ; pour les Académiciens, c’est une aptitude "théorique". Ce qualificatif est admirable : il signifie à la fois "prévu par la théorie" et "qui n’a pas de réalité", "fictif", "imaginaire". Quand on sait que certains contemporains (plus nombreux qu’on ne le croit) ne connaissent que trois ou quatre cents mots, l’adjectif théorique est parfaitement adéquat, à condition qu’il soit entendu dans le sens de "fictif".

 

 

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