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24 janvier 2007

Musée

 

 

 

    Le mot est ancien. C’est une adaptation du latin museum, emprunté au grec. Dans la Grèce antique, il désigne la petite colline d’Athènes consacrée aux Muses et où est érigé le musée ou temple des Muses. Par extension, à Alexandrie, sous les Ptolémée, ces souverains grecs de l’Egypte, le mot a désigné un lieu consacré aux arts qu’inspiraient les Muses, à la fois une académie, une bibliothèque, un musée. C’est d’ailleurs dans ces deux sens qu’il est attesté en français jusqu’au milieu du XVIIIe siècle : au XIIIe siècle, "chez les Anciens, sorte d’académie, de collège où l’on cultivait les arts, la poésie” ; en 1721, dans le Dictionnaire de Trévoux,  “nom de l’académie fondée par Ptolémée dans son palais d’Alexandrie”. Il est enregistré pour la première fois en 1762 dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française au sens propre à l’histoire de l’antiquité de “lieu destiné à l’étude des beaux Arts, des Sciences et des Lettres”.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), a le mérite de rappeler le sens historique de musée (“anciennement et proprement, temple des Muses (sens inusité)” et “par extension, édifice où l’on se livre à l’art, à la poésie, à l’érudition, etc.” (ainsi “des harangues se tenaient dans les musées d’Athènes”) et “particulièrement, le grand établissement fondé par les Ptolémées à Alexandrie pour la culture des lettres et des sciences”) qu’il distingue du sens moderne : “aujourd'hui, lieu destiné soit à l’étude, soit à rassembler les monuments des beaux-arts et des sciences, les objets antiques, etc. ” (musée du Louvre, musée britannique, musée du Vatican).     

En français, la forme musée a longtemps été concurrencée par muséum. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que les deux mots ont été rapportés chacun à un domaine spécifique : musée aux arts et muséum à la nature ou à l’histoire naturelle, au moment où sont établis les premiers musées : en 1797, le musée central des Arts au Louvre,  en 1803, le musée Napoléon au Louvre, devenu “musée royal” en 1815. Mercier, dans son Tableau de Paris (fin du XVIIIe siècle), note que les musées sont des “établissements nouveaux que quelques particuliers s’efforcent de naturaliser parmi nous”.     

Il est deux phénomènes “sociaux” et “modernes” que révèle musée : c’est l’extension à l’infini de ce nom et l’embarras que suscite cette réalité moderne qu’est le musée dans une France de plus en plus post-moderne et qui s’attache à liquider tout ce qui est moderne, depuis qu’elle a liquidé tout ce qui n’était pas moderne.

Tout faisait ventre chez Rabelais, tout fait musée dans la France moderne : le silence, les objets de la vie courante, la vie d’autrefois, un meuble, une chambre, une maison, une ville, un quartier, une usine désaffectée, une mine, un pont tournant, un vieux navire, les herbes, les simples, les plantes, les fruits et légumes anciens, les costumes, etc. : même les horreurs peuvent être recueillies et exposées dans un musée. Il y a des rues musées, des églises musées, des palais musées, des villes musées, des écomusées (évidemment – qui ne sont pas économiques), qui, tous, sont destinés aux touristes oisifs et avides de pittoresque – étrangers de préférence ou, s’ils sont français, ploucs ou troisième âge promené dans des cars de tourisme. Quand un pays ne produit plus rien, il ne lui reste plus qu’à vendre ses paysages, ses plages, ses villages, ses rues, son patrimoine : il se transforme en vaste Disneyland. Il devient un parc d’attractions pour élites mondialisées. Bien avant que le phénomène se généralise, les écrivains l’avaient décrit dans des termes prémonitoires. Les Goncourt (1869) : “elle allait à une église, à quelque reste ancien, à un marché, à tout ce qui, dans cette ville musée, arrête le pas et le regard avec un souvenir, une sculpture, un décor” ; et Romain Rolland (1910) : “il n’allait pas dans les salons pour cultiver sa renommée, mais pour renouveler sa provision de vie, son musée de regards, de gestes, de timbres de voix, tout ce matériel de formes, de sons et de couleurs, dont l’artiste a besoin d’enrichir périodiquement sa palette”. On ne peut pas résister au plaisir ironique de citer Mme de Beauvoir, la Bernadette Soubirous du progressisme : “toute petite, je m’émus au musée Grévin devant les martyrs livrés aux lions, devant la noble figure de Marie-Antoinette” (Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958). Enfant, les images l’émouvaient ; plus tard, les millions d’enfants, de femmes, de vieillards, tous livrés aux griffes acérées des deux socialismes, national et international (85.000.000.000 : en toutes lettres, quatre-vingt cinq millions de morts) ne lui ont même pas tiré une ligne de protestation.

On comprend dès lors que le musée, étendu à toute réalité du monde et intégré à une économie immatérielle, soit déconstruit. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Littré définit le musée moderne comme un lieu destiné “soit à l’étude, soit à rassembler les monuments des beaux-arts et des sciences, les objets antiques, etc.”. Dans la définition qu’en donnent les Académiciens en 1935, le mot étude a disparu : la destination d’un musée est de “réunir, conserver, classer et exposer les œuvres d’art, les objets et les documents intéressant les sciences et leurs applications”. Ces quatre verbes sont repris dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : “édifice où l’on réunit, conserve, classe et expose au public des œuvres d’art, ou des objets et documents intéressant un domaine du savoir”. Les auteurs du Trésor de la Langue française reprennent la conception que les Académiciens se font du musée : “établissement ouvert au public où sont conservés, répertoriés, classés des objets, des documents, des collections d’intérêt artistique, scientifique ou technique”. Aux finalités de savoir, sciences, arts, ils ajoutent, comme il fallait s’y attendre, un but social. Ce n’est plus seulement pour approfondir la connaissance des arts et des sciences que l’on établit un musée, c’est aussi, et de plus en plus souvent, pour divertir les oisifs, combler les flux touristiques, offrir à tous des loisirs, satisfaire les RTT obligatoires : “dans un but socioculturel et pédagogique”, est-il écrit dans le Trésor de la Langue française. En 1955, René Huyghe, qui a été un grand historien de l’art, avance une hypothèse tout intellectuelle pour rendre compte de cette folie muséale : “notre contemporain est requis de ne plus vivre que par ses sensations et surtout celles du regard. (...) c’est par elles qu’il entend acquérir les notions qu’il pensait jadis ne pouvoir chercher que dans les textes. Est-il une autre explication à la vogue des musées”. Evidemment, il y a d’autres explications, serait-ce la transformation de la France en vaste zone pour oisifs.

Dans ce contexte, le concept de “musée” comme lieu d’étude et de connaissance ne peut pas résister au règne de la marchandise et de la transformation du réel en parc touristique. Les musées, jadis modernes, qui étaient consacrés à la connaissance, tels les musées de l’Homme, des Arts et Traditions populaires, des Arts d’Asie et d’Océanie, sont devenus, en vingt-cinq années d’agit-prop post-moderne à la Lang, ringards, démodés, sans intérêt. Le quadrige infernal com. pub mode média leur a ôté toute substance. Même le Louvre est touché. Pour faire dans l’agit-prop, ses conservateurs prostituent les collections et le savoir-faire français dans la vaste zone commerciale de luxe, et toute climatisée, établie en plein désert. Les chameliers drogués au kat qui y habitent n’ont que faire des Noces de Cana, mais ils ont du fric à ne savoir qu’en faire. Le musée n’a plus d’autre raison d’être que de le leur piquer.

 

 

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