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27 janvier 2007

Vigilance

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire illustré latin français de M. Gaffiot, le nom vigilantia a deux sens : "habitude de veiller" et "attention". Est vigilant celui qui veille, c’est-à-dire, au sens propre de ce terme, celui qui ne dort pas. Le mot vigilance a été emprunté au latin assez tardivement, à la fin du XIVe siècle. Il est d’abord attesté dans le sens "d’insomnie" - le rapport avec le fait de ne pas dormir est nettement marqué -, puis au début du XVIe siècle, dans le sens de "surveillance qui a pour but de prévoir, de prévenir ou de signaler".

C’est ce sens que les Académiciens donnent à vigilance dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "attention sur quelque chose ou sur quelqu’un, accompagnée de diligence et d’activité". Sont citées en exemples des phrases peu éclairantes, du type "grande vigilance", "extrême vigilance", "vigilance pastorale". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) est encore moins explicite : il se contente de la glose "qualité de qui est vigilant". En revanche, les extraits d’écrivains qu’il cite sont plus clairs que les exemples des Académiciens : "redoublez votre vigilance à l’égard de la fille qui ne détourne point la vue des hommes, de peur qu’elle ne se perde elle-même, si elle en trouve l’occasion" ou : "la vigilance était telle en lui [l’empereur Julien] qu’il départait (id est partageait) la nuit à (en) trois ou quatre parties, dont la moindre était celle qu’il donnait au sommeil" (Montaigne, Essais, III). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), les Académiciens reprennent, en la reformulant, la définition de leurs prédécesseurs de 1762 : "attention que l’on porte avec diligence, avec activité, sur quelque chose ou sur quelqu’un". Ils ne jugent pas nécessaire de relever le sens de vigilance en héraldique.

L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est plus complet. La définition de vigilance est identique à celle du Dictionnaire de l’Académie française : c’est "l’attention soutenue à veiller sur quelqu’un ou quelque chose", "la surveillance attentive, sans défaillance". Il existe cependant une différence notable. Les auteurs du Trésor font précéder la définition de la mention littéraire : les emplois qui semblent communs, tels manquer de vigilance ou redoubler de vigilance seraient propres à un usage littéraire, un peu recherché ou en passe de devenir désuet de vigilance. Le fait de rester éveillé ou attentif serait littéraire ! Certes, les mentions littéraire, vieilli, péjoratif, sont des jugements, et comme tout jugement, ils sont arbitraires et relatifs. Mais jamais la relativité d’un jugement n’a été poussée aussi loin, jusqu’à juger littéraire un mot qui désigne un fait, une qualité, des actes de la vie courante.

L’article du Trésor de la Langue française montre que vigilance a été étendu à des réalités sociales. Outre l’héraldique, il est en usage dans les domaines de la politique, de la psychophysiologie ("état du système nerveux permettant à l’organisme de s’adapter et d’échanger avec le milieu") de la psychologie ("état de la conscience éveillée et attentive") et de la technologie ("bouton, levier de vigilance, bouton, levier mettant en alerte un système de contrôle, de sécurité"). L’emploi le plus éclairant est celui de la politique : "comité de vigilance, comité surveillant certaines activités politiques". Est cité en exemple un extrait des Mandarins, roman de Mme de Beauvoir (1954) : "Qu’était-il au juste pour eux ? À la fois un grand écrivain et l’homme des comités de Vigilance et des meetings antifascistes". Mme de Beauvoir écrit Vigilance avec un grand V. Est-ce pour s’exonérer d’avoir été très discrète sous l’Occupation ? Sa vigilance est a posteriori – quand le fascisme a été vaincu, par d’autres qu’elles. Comité de vigilance est l’un des emplois les plus éloquents qui soient de vigilance. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens citent un emploi qui préfigure les emplois modernes. C’est le conseil de vigilance auquel ressemblent furieusement les comités de vigilance actuels, sociaux et politiques : contre le fascisme, contre le racisme, contre tous les maux dont souffre l’humanité – jamais contre le socialisme ou encore moins contre le communisme. Un conseil de vigilance est, selon les Académiciens, une "commission ecclésiastique veillant, dans chaque diocèse, sur l’intégrité de la doctrine". En reprenant le mot, les intellectuels se dévoilent : ce sont les hiérarques du clergé qui veillent à ce que leur doctrine s’applique à tout et partout. La censure n’existe plus – ou quasiment plus – en France. On conçoit que l’Eglise se préoccupe de doctrine et empêche les déviations. Mais, en dehors d’une Eglise et de la censure d’organismes d’Etat, les conseils, les comités, les hautes autorités, les commissions, les coordinations, etc. de vigilance ou de surveillance, qui pullulent dans la société, n’ont pas d’autre raison d’être que de surveiller, censurer, faire taire les citoyens et rendre caduque l’article 7 de la Déclaration des Droits de l’Homme qui pose comme un absolu la "libre communication des pensées et des opinions". Autrement dit, il existe en France des flics de la pensée ou des commissaires politiques de l’opinion, réunis en conseils, comités, hautes autorités, commissions, coordinations (à plusieurs, il est facile de faire peur aux citoyens isolés) qui décident que des idées sont bonnes ou mauvaises et qui s’érigent en censeurs d’autrui.


 

 

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