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31 janvier 2007

Révisionniste

 

 

 

Révisionniste, révisionnisme

 

 

 

En voilà deux beaux mots modernes qui sentent fort l’idéologie – des mots putois en quelque sorte. Révisionniste, adjectif et nom, est attesté en 1851 : Hugo l’emploie dans le discours pompeux qu’il prononce à l’Assemblée nationale au cours des débats sur la constitution de 1848, la dixième constitution que la France a eue en 57 ans et qui a été remplacée en 1852 par une nouvelle constitution, la onzième en soixante ans : une sorte de record digne d’une république bananière qui ne produit pas de bananes, mais qui couvre de peaux de banane la voie étroite de la démocratie. Quant à révisionnisme, il est attesté en 1897 pour désigner la volonté qui anime ceux des hommes politiques (alors ils étaient aussi nombreux qu’ils ne le sont aujourd’hui) qui exigent que la constitution soit révisée une énième fois.

C’est Littré qui, le premier dans le Supplément (1877) à son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), enregistre le mot révisionniste, adjectif et nom. Quand il est adjectif, il a pour sens "relatif à la révision d’une constitution". Ainsi, d’une assemblée qui a pour objet la révision de la constitution, on peut dire qu’elle est révisionniste. Chirac veut réunir le parlement pour que soit inscrite dans la constitution l’interdiction de la peine de mort. Ce parlement pourra être qualifié de révisionniste, mais ce qualificatif étant désuet, on ne le lira nulle part. Quand révisionniste est un nom, il désigne, selon Littré, un "critique qui fait la révision d’un texte", comme dans cet exemple (1876) : "aucune preuve positive ne démontre que la rédaction suivie dans l’Inde du Schahnameh (ancien poème persan) soit plus rapprochée de l’original perdu ; tout au plus doit-on faire çà et là quelques réserves en faveur des révisionnistes musulmans de l’Inde, qui ont conservé si fidèlement l’instinct de la vieille langue, le respect des formes archaïques et de la prononciation régulière". Dans cet emploi encore, révisionniste est désuet.

Ce qu’il y a de réjouissant dans ces mots idéologiques, c’est qu’ils passent vite : à peine fabriqués, ils sont morts ou leur sens premier a évolué. Même les sens relevés dans le pourtant très moderne Trésor de la Langue française (1972-1994) sont en train de sortir de l’usage. Quand il est adjectif et qu’il se rapporte à une personne, révisionniste a pour sens "partisan d’une révision de la constitution, d’un procès ; qui y est favorable ; qui y procède", comme dans cet extrait de Proust (1921) : "Mme Sazerat (...) était dreyfusarde. Mon père (...) était convaincu de la culpabilité de Dreyfus. Il avait envoyé promener avec mauvaise humeur des collègues qui lui avaient demandé de signer une liste révisionniste". Clemenceau évoque en 1899 "l’agitation révisionniste" et Barrès en 1923 "les idées révisionnistes". Quand il est employé comme nom, il désigne un partisan de la révision de la constitution ou d’un procès, comme dans ces exemples de Proust (1922, "toute la Chambre étant à un certain moment devenue révisionniste, c’était forcément parmi d’anciens révisionnistes (...) qu’on avait été obligé de recruter le parti de l’ordre social, de la tolérance religieuse, de la préparation militaire") et de Lefèvre (1963), auteur d’une Révolution française, qui qualifie le révolutionnaire Sieyès de révisionniste, adjectif incongru et anachronique, qui n’existait pas en 1795 : "le révisionniste par excellence était Sieyès qui, dès l’an III, opposait son plan à celui qu’on adopta (...). Une révision immédiate étant impossible, Sieyès méditait un coup d’état depuis son élection". Employé dans ce sens, ce mot est en train de devenir propre au domaine de l’histoire et de tout ce qui est révolu. Il en va de même du sens tout idéologique de révisionniste, "partisan du révisionnisme", nom attesté (1903) dans le sens de "attitude de ceux qui remettent en question les fondements d’une doctrine" et, plus particulièrement, "pratique politique qui, sous couvert d’adapter la théorie marxiste à la conjoncture en dénature le caractère révolutionnaire". La théorie marxiste étant morte, et enterrée au cimetière des horreurs inhumaines, sauf à Cuba, en Corée du Nord et dans les universités d’Occident, elle a entraîné dans sa tombe le révisionnisme, qui n’est plus que l’écho sinistre d’une folie meurtrière, comme l’atteste le très comique réviso, que relèvent les auteurs du Trésor de la Langue française avec ce sens : "Ce mot constitue, de la part des gauchistes, une injure à l’adresse des communistes, regardés comme infidèles à l’intransigeance révolutionnaire" et qu’ils illustrent de cet exemple : "un beau jour retentit sur le campus de Vincennes le chant Dehors, révisos ! Dehors révisos !" (Le Figaro littéraire, 1969). Dans ce campus, qui est aujourd’hui implanté à Saint-Denis, et dans tout le 9-3, aux injures usées jusqu’à la corde, réviso ou révisionniste, se sont substitués désormais les cris Allah akbar ou "le Coran est notre constitution", le Coran ayant la propriété de ne pas être révisable.

 

 

29 janvier 2007

Spécieux

 

 

 

 

 

 

En latin, l’adjectif speciosus a pour sens "de bel aspect" ou "d’extérieur brillant" et, par métaphore, il prend le sens de "qui n’a qu’une apparence de vérité" - vu que tout ce qui brille n’est pas d’or ou que les apparences sont trompeuses.

En français, spécieux est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "qui a une belle apparence". En 1601, il prend, quand il qualifie le nom prétexte, le sens de "qui paraît être juste" et en 1692, il est employé comme nom pour désigner  "ce qui a une apparence de vérité et de justice". En 1762 et en 1935, les Académiciens ne relèvent que le sens moderne : "qui a apparence de vérité et de justice", dans "prétexte spécieux, raisons spécieuses, ce qu’il dit est fort spécieux". Même l’arithmétique pouvait être spécieuse, quand elle a pour objet "le calcul des quantités représentées par des lettres". "On la nomme plus ordinairement algèbre", écrivent les Académiciens. Pourtant, spécieux est encore employé à la fin du XVIIIe siècle par Chénier dans le sens classique de "qui a une belle apparence".

Littré et les auteurs du Trésor de la Langue française sont plus précis et plus complets que les Académiciens : ils relèvent le sens classique de spécieux. "Dans le sens latin, qui est le sens propre", écrit Littré, spécieux signifie "qui a une belle apparence", comme dans ces extraits de Massillon : "le citoyen, qui, sous des dehors encore spécieux, cache une profonde misère" et "tous nos projets les plus spécieux, que l’imagination n’enfante et n’embellit que pour endormir nos peines, les réveillent et les aigrissent". Selon Littré, si l’algèbre était nommée arithmétique spécieuse, c’est que, se servant de lettres et non de chiffres, elle était plus belle que l’arithmétique. Ce sens ("qui a une belle apparence", "qui est plein d’attrait") est mentionné vieilli dans le Trésor de la Langue française. Balzac emploie spécieux comme synonyme de séduisant dans César Birotteau (1837) : "l’huile de Macassar se défendra ! Elle est spécieuse, elle a un nom séduisant".

La relation entre le sens classique et le sens moderne est bien mise en lumière dans le Trésor de la Langue française. Quand spécieux se rapporte à une construction de l’esprit, il signifie "qui séduit" ou "qui fait illusion" par de belles apparences et, plus précisément, "qui est destiné à tromper, à induire en erreur" et "qui repose sur un mensonge". Ce que l’esprit invente n’a pas besoin d’être beau ou brillant pour emporter l’adhésion de tous, il suffit que ce soit logique ou rigoureux, le bel aspect ne servant qu’à masquer le faux ou l’erreur, comme le montrent tous les cinq ans les campagnes électorales ou tous les jours la publicité. Le sens moderne de spécieux est éclairé par les synonymes : captieux, fallacieux, faux, mensonger, trompeur.

 

 

28 janvier 2007

Signes 19 : le triomphe de Tartuffe

 

 

 

 

Le triomphe de Tartuffe

 

 

 

 

Tartuffe est de retour : il préside la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité ou Halde. Il a du fric à ne savoir qu’en faire : malgré sa richesse insolente, il continue à aspirer voracement l’argent public, celui des pauvres, pour accomplir ses bonnes oeuvres. Il est si charitable qu’il pioche dans la poche des autres, jamais dans la sienne.

Tartuffe a eu son heure de gloire entre 1984 et 1986, quand il a été le directeur de cabinet de Fabius, alors premier ministre de Mitterrand, le plus jeune premier ministre que la France ait jamais eu. Ces honneurs précoces n’ont pas porté chance à Fabius, qui est le plus vieux dinosaure du monde. En revanche, d’avoir été directeur de cabinet de Fabius a porté chance à Tartuffe : il s’est retrouvé miraculeusement PDG de Renault. En 1986, Renault employait un millier d’ingénieurs et de cadres financiers ou de gestion de très haut niveau, qui, tous et légitimement, aspiraient à exercer la fonction de PDG de leur entreprise. Ils étaient compétents, ils avaient de l’expérience ; certains avaient même sacrifié à leur entreprise leur vie de famille pendant trente ans ou plus. Or, ce poste leur est passé sous le nez, comme il a échappé à d’autres capitaines d’industrie. Ils ont été victimes des pires discriminations qui soient. C’est le favorisé Tartuffe qui en a bénéficié. Avait-il les compétences d’un PDG ? Cirer les bottes d’un premier ministre est un excellent training pour cirer d’autres bottes, pas pour gérer une entreprise. Le fait est que Tartuffe a joui d’une préférence discriminatoire et qu’il a accédé à un poste auquel d’autres, plus qualifiés, ont été interdits par discrimination. Il s’y connaît donc en bénéficiaires de discriminations, pas en victimes, qu’il a dû humilier, quand il était chez Renault, tout son saoul. Ce favori de la Déesse Discrimination entend lutter contre les discriminations. A quand Hitler ressuscité pour défendre les Juifs ? Mais, bon Dieu, qu’il restitue d’abord à l’entreprise qu’il a dirigée par discrimination l’argent qu’il a indûment perçu !

On apprend aussi incidemment que Tartuffe a vécu aux Etats-Unis de 1947 à 1953 et que, là-bas, il a été horrifié par les discriminations qui frappaient les noirs et les premiers occupants de ce pays. Pourtant, il n’a rien fait, ni lui ni sa famille, il n’a pas levé le petit doigt pour protester contre cet état de choses et pour le faire changer. De même, quand il était directeur de cabinet de Fabius, il n’a pas levé le petit doigt quand le SIDA a été criminellement injecté à des enfants hémophiles ou quand le Ministère de la Justice organisait des collectes de sang dans les prisons, milieux où se trouvaient des individus (drogués et homosexuels) qui, d’un point de vue statistique, risquaient d’être porteurs du SIDA. La discrimination a joué à plein contre les enfants hémophiles : ils en sont morts. Tartuffe jouissant de la clause des individus les plus privilégiés, aucune action en justice n’a été intentée contre lui.

C’est donc l’homme qui a bénéficié toute sa vie de discriminations attentatoires au principe d’égalité qui dirige la lutte contre les discriminations et pour l’égalité. Il y applique les bons principes dont il a bénéficié toute sa vie pour donner de la légalité aux discriminations qui sont illégales en France et qui n’y existent nulle part.

 

27 janvier 2007

Vigilance

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire illustré latin français de M. Gaffiot, le nom vigilantia a deux sens : "habitude de veiller" et "attention". Est vigilant celui qui veille, c’est-à-dire, au sens propre de ce terme, celui qui ne dort pas. Le mot vigilance a été emprunté au latin assez tardivement, à la fin du XIVe siècle. Il est d’abord attesté dans le sens "d’insomnie" - le rapport avec le fait de ne pas dormir est nettement marqué -, puis au début du XVIe siècle, dans le sens de "surveillance qui a pour but de prévoir, de prévenir ou de signaler".

C’est ce sens que les Académiciens donnent à vigilance dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "attention sur quelque chose ou sur quelqu’un, accompagnée de diligence et d’activité". Sont citées en exemples des phrases peu éclairantes, du type "grande vigilance", "extrême vigilance", "vigilance pastorale". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) est encore moins explicite : il se contente de la glose "qualité de qui est vigilant". En revanche, les extraits d’écrivains qu’il cite sont plus clairs que les exemples des Académiciens : "redoublez votre vigilance à l’égard de la fille qui ne détourne point la vue des hommes, de peur qu’elle ne se perde elle-même, si elle en trouve l’occasion" ou : "la vigilance était telle en lui [l’empereur Julien] qu’il départait (id est partageait) la nuit à (en) trois ou quatre parties, dont la moindre était celle qu’il donnait au sommeil" (Montaigne, Essais, III). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), les Académiciens reprennent, en la reformulant, la définition de leurs prédécesseurs de 1762 : "attention que l’on porte avec diligence, avec activité, sur quelque chose ou sur quelqu’un". Ils ne jugent pas nécessaire de relever le sens de vigilance en héraldique.

L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est plus complet. La définition de vigilance est identique à celle du Dictionnaire de l’Académie française : c’est "l’attention soutenue à veiller sur quelqu’un ou quelque chose", "la surveillance attentive, sans défaillance". Il existe cependant une différence notable. Les auteurs du Trésor font précéder la définition de la mention littéraire : les emplois qui semblent communs, tels manquer de vigilance ou redoubler de vigilance seraient propres à un usage littéraire, un peu recherché ou en passe de devenir désuet de vigilance. Le fait de rester éveillé ou attentif serait littéraire ! Certes, les mentions littéraire, vieilli, péjoratif, sont des jugements, et comme tout jugement, ils sont arbitraires et relatifs. Mais jamais la relativité d’un jugement n’a été poussée aussi loin, jusqu’à juger littéraire un mot qui désigne un fait, une qualité, des actes de la vie courante.

L’article du Trésor de la Langue française montre que vigilance a été étendu à des réalités sociales. Outre l’héraldique, il est en usage dans les domaines de la politique, de la psychophysiologie ("état du système nerveux permettant à l’organisme de s’adapter et d’échanger avec le milieu") de la psychologie ("état de la conscience éveillée et attentive") et de la technologie ("bouton, levier de vigilance, bouton, levier mettant en alerte un système de contrôle, de sécurité"). L’emploi le plus éclairant est celui de la politique : "comité de vigilance, comité surveillant certaines activités politiques". Est cité en exemple un extrait des Mandarins, roman de Mme de Beauvoir (1954) : "Qu’était-il au juste pour eux ? À la fois un grand écrivain et l’homme des comités de Vigilance et des meetings antifascistes". Mme de Beauvoir écrit Vigilance avec un grand V. Est-ce pour s’exonérer d’avoir été très discrète sous l’Occupation ? Sa vigilance est a posteriori – quand le fascisme a été vaincu, par d’autres qu’elles. Comité de vigilance est l’un des emplois les plus éloquents qui soient de vigilance. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens citent un emploi qui préfigure les emplois modernes. C’est le conseil de vigilance auquel ressemblent furieusement les comités de vigilance actuels, sociaux et politiques : contre le fascisme, contre le racisme, contre tous les maux dont souffre l’humanité – jamais contre le socialisme ou encore moins contre le communisme. Un conseil de vigilance est, selon les Académiciens, une "commission ecclésiastique veillant, dans chaque diocèse, sur l’intégrité de la doctrine". En reprenant le mot, les intellectuels se dévoilent : ce sont les hiérarques du clergé qui veillent à ce que leur doctrine s’applique à tout et partout. La censure n’existe plus – ou quasiment plus – en France. On conçoit que l’Eglise se préoccupe de doctrine et empêche les déviations. Mais, en dehors d’une Eglise et de la censure d’organismes d’Etat, les conseils, les comités, les hautes autorités, les commissions, les coordinations, etc. de vigilance ou de surveillance, qui pullulent dans la société, n’ont pas d’autre raison d’être que de surveiller, censurer, faire taire les citoyens et rendre caduque l’article 7 de la Déclaration des Droits de l’Homme qui pose comme un absolu la "libre communication des pensées et des opinions". Autrement dit, il existe en France des flics de la pensée ou des commissaires politiques de l’opinion, réunis en conseils, comités, hautes autorités, commissions, coordinations (à plusieurs, il est facile de faire peur aux citoyens isolés) qui décident que des idées sont bonnes ou mauvaises et qui s’érigent en censeurs d’autrui.


 

 

26 janvier 2007

Comité

 

 


    Ce mot a été emprunté à l’anglais au milieu du XVIIe siècle, à une époque où l’anglomanie était encore discrète en France. Il est vrai que le verbe anglais commit (“confier une mission”), dont committee est dérivé, est emprunté au verbe français commettre. En anglais, committee a été un terme de droit ayant pour sens “commis” (1495) ; puis il a désigné, comme terme politique, un nombre restreint de personnes “désignées pour délibérer sur une question” (1621). C’est dans ce sens qu’il a été introduit en français en 1652, puis dans un sens familier (1710, Mme du Deffand) : “je souperai demain avec lui ; mais ce ne sera pas dans un petit comité (id est en tête-à-tête), dont je suis très fâchée”. Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les Académiciens en font un terme spécifique de la vie politique anglaise (cf. dans l’extrait ci-dessous “chez lesquelles” et “membres de la Chambre”), comme si, dans leur esprit, il n’existait pas de réalité en France qui puisse être nommée ainsi : c’est un “terme emprunté des Anglais, chez lesquels il signifie un Bureau composé de plusieurs membres, soit de la Chambre haute, soit de la Chambre des Communes, commis pour examiner une affaire”.
    Un siècle plus tard, les définitions (il y en a trois) et les exemples de Littré attestent que le mot a fini par s’acclimater en France. C’est la “réunion d’un nombre restreint de personnes ou de membres d’une assemblée” pour régler des “affaires déterminées, donner un avis, préparer une délibération” (comité consultatif, exécutif, de surveillance). L’extrait cité (Mémoires, duc de Saint-Simon) illustre bien le sens de ce mot : “le régent (à la mort de Louis XIV) me dit qu’il formerait un comité (car on ne parlait plus qu’à l’anglaise) de quelques-uns du conseil de régence”. C’est aussi, dans comité secret, la “délibération d’une assemblée à laquelle le public n’est pas admis” et dans petit comité, une réunion de “personnes intimes”. Au théâtre, c’est enfin le comité de lecture qui décide ou non de jouer une pièce.
    Les Académiciens (huitième édition 1935) et les auteurs du Trésor de la langue française donnent à comité le même sens que Littré. La différence tient aux exemples qu’ils citent, plus divers et plus nombreux que ceux de Littré, et surtout qui se rapportent au social ou au politique : “comité consultatif, les membres, le président, le secrétaire d’un comité, comité de bienfaisance, de patronage, d’action, électoral” (Dictionnaire de l’Académie française) et "comité exécutif, de direction, d’une section de la Ligue des droits de l’homme, central du Parti communiste, d’action, de bienfaisance, électoral, formé pour l’érection d’une statue de Jeanne d’Arc, de défense, de vigilance," etc. (Trésor de la Langue française).   
    Dans l’histoire, il a existé de sinistres comités, dont le Comité de Salut public. Le seul dictionnaire qui en signale l’existence est le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : “Histoire, nom donné à divers organes de gouvernement, notamment pendant la Révolution française : comité de salut public, créé par la Convention en avril 1793 pour exercer le pouvoir exécutif, et dont la dissolution fut prononcée en octobre 1795”. Le très progressiste Trésor de la Langue française l’ignore, du moins à l’article comité. Aurait-il fait tache ?
    La nature des comités politiques ou sociaux est révélée par le nom comitard, “péjoratif” et “familier”, écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française, et qui signifie “membre d’un comité d’un parti politique”. Si le nom est péjoratif, c'est que, longtemps, l'appartenance à un comité a été le marche-pied d'une carrière tout entière politique. 

 

25 janvier 2007

Dévoration

 

 

Ce nom n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de la Langue française (1694-1935). Littré le relève dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) au seul sens de “action de dévorer” et il l’illustre d’une phrase dans laquelle dévoration est employé dans un sens figuré : “c’est, permettez-moi cette expression un peu vulgaire mais énergique, cette dévoration du capital qui se manifeste de tous côtés” (Enquête sur la Banque, 1867). Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), la définition “action de dévorer” est précédée de la mention “rare”. Deux exemples l’illustrent : “qu’importent ces dévorations d’insectes ?” (Paul Valéry, 1898) et, métaphoriquement, “la dévoration de la mystique royaliste par la politique royaliste” (Charles Péguy, 1910). Les auteurs du Trésor notent que ce nom est en concurrence avec dévorement (“loi du dévorement des créatures”, Goncourt, 1859, et “une impression qui le protégeât contre les dévorements de sa pensée” (Bloy, 1886).     

Emprunté au bas latin devoratio “action de dévorer” (une seule occurrence dans le Dictionnaire Latin Français de Félix Gaffiot chez Tertullien, père de l’Eglise, IIIe siècle), du verbe devorare, “avaler”, “engloutir des aliments”, il est attesté en français en 1393 dans “vexation et dévoration des oiseaux”, au sens de “action de dévorer”.     

Il est un écrivain contemporain, Richard Millet, qui a sorti ce nom de l’oubli et l’a employé au pluriel dans le titre, assez énigmatique, de son dernier roman Dévorations (2006, Gallimard). Pour en comprendre le sens, il faut étudier les différents sens du verbe dévorer. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en cours de publication, ce verbe a cinq sens : “manger en déchirant avec les dents” (comme les bêtes sauvages) ; “manger avidement, avaler goulûment”, “dévorer des yeux une personne, une chose, la contempler avec insistance, avec convoitise”, “dévorer les paroles de quelqu'un, les écouter avec un intérêt passionné”, “lire un livre avec avidité et promptitude”, “consumer, épuiser entièrement” (par les flammes ou la fièvre), “être dévoré d’ambition” et, dans ce sens classique, “en parlant de ce que l’on veut cacher ou que l’on est contraint de cacher” : “dévorer ses chagrins, ne pas les laisser paraître”, “dévorer ses larmes, retenir ses larmes quand elles sont près de s'échapper”, “dévorer un affront, une injure, cacher le ressentiment qu’on en éprouve”. Les dévorations, dans ce roman, sont diverses : celles des convives du restaurant Chastaing, celles d’Estelle et d’autres qui dévorent le maître d’école, ancien romancier, celles du romancier qui dévore ses chagrins et ses humiliations.

 

 

24 janvier 2007

Musée

 

 

 

    Le mot est ancien. C’est une adaptation du latin museum, emprunté au grec. Dans la Grèce antique, il désigne la petite colline d’Athènes consacrée aux Muses et où est érigé le musée ou temple des Muses. Par extension, à Alexandrie, sous les Ptolémée, ces souverains grecs de l’Egypte, le mot a désigné un lieu consacré aux arts qu’inspiraient les Muses, à la fois une académie, une bibliothèque, un musée. C’est d’ailleurs dans ces deux sens qu’il est attesté en français jusqu’au milieu du XVIIIe siècle : au XIIIe siècle, "chez les Anciens, sorte d’académie, de collège où l’on cultivait les arts, la poésie” ; en 1721, dans le Dictionnaire de Trévoux,  “nom de l’académie fondée par Ptolémée dans son palais d’Alexandrie”. Il est enregistré pour la première fois en 1762 dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française au sens propre à l’histoire de l’antiquité de “lieu destiné à l’étude des beaux Arts, des Sciences et des Lettres”.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), a le mérite de rappeler le sens historique de musée (“anciennement et proprement, temple des Muses (sens inusité)” et “par extension, édifice où l’on se livre à l’art, à la poésie, à l’érudition, etc.” (ainsi “des harangues se tenaient dans les musées d’Athènes”) et “particulièrement, le grand établissement fondé par les Ptolémées à Alexandrie pour la culture des lettres et des sciences”) qu’il distingue du sens moderne : “aujourd'hui, lieu destiné soit à l’étude, soit à rassembler les monuments des beaux-arts et des sciences, les objets antiques, etc. ” (musée du Louvre, musée britannique, musée du Vatican).     

En français, la forme musée a longtemps été concurrencée par muséum. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que les deux mots ont été rapportés chacun à un domaine spécifique : musée aux arts et muséum à la nature ou à l’histoire naturelle, au moment où sont établis les premiers musées : en 1797, le musée central des Arts au Louvre,  en 1803, le musée Napoléon au Louvre, devenu “musée royal” en 1815. Mercier, dans son Tableau de Paris (fin du XVIIIe siècle), note que les musées sont des “établissements nouveaux que quelques particuliers s’efforcent de naturaliser parmi nous”.     

Il est deux phénomènes “sociaux” et “modernes” que révèle musée : c’est l’extension à l’infini de ce nom et l’embarras que suscite cette réalité moderne qu’est le musée dans une France de plus en plus post-moderne et qui s’attache à liquider tout ce qui est moderne, depuis qu’elle a liquidé tout ce qui n’était pas moderne.

Tout faisait ventre chez Rabelais, tout fait musée dans la France moderne : le silence, les objets de la vie courante, la vie d’autrefois, un meuble, une chambre, une maison, une ville, un quartier, une usine désaffectée, une mine, un pont tournant, un vieux navire, les herbes, les simples, les plantes, les fruits et légumes anciens, les costumes, etc. : même les horreurs peuvent être recueillies et exposées dans un musée. Il y a des rues musées, des églises musées, des palais musées, des villes musées, des écomusées (évidemment – qui ne sont pas économiques), qui, tous, sont destinés aux touristes oisifs et avides de pittoresque – étrangers de préférence ou, s’ils sont français, ploucs ou troisième âge promené dans des cars de tourisme. Quand un pays ne produit plus rien, il ne lui reste plus qu’à vendre ses paysages, ses plages, ses villages, ses rues, son patrimoine : il se transforme en vaste Disneyland. Il devient un parc d’attractions pour élites mondialisées. Bien avant que le phénomène se généralise, les écrivains l’avaient décrit dans des termes prémonitoires. Les Goncourt (1869) : “elle allait à une église, à quelque reste ancien, à un marché, à tout ce qui, dans cette ville musée, arrête le pas et le regard avec un souvenir, une sculpture, un décor” ; et Romain Rolland (1910) : “il n’allait pas dans les salons pour cultiver sa renommée, mais pour renouveler sa provision de vie, son musée de regards, de gestes, de timbres de voix, tout ce matériel de formes, de sons et de couleurs, dont l’artiste a besoin d’enrichir périodiquement sa palette”. On ne peut pas résister au plaisir ironique de citer Mme de Beauvoir, la Bernadette Soubirous du progressisme : “toute petite, je m’émus au musée Grévin devant les martyrs livrés aux lions, devant la noble figure de Marie-Antoinette” (Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958). Enfant, les images l’émouvaient ; plus tard, les millions d’enfants, de femmes, de vieillards, tous livrés aux griffes acérées des deux socialismes, national et international (85.000.000.000 : en toutes lettres, quatre-vingt cinq millions de morts) ne lui ont même pas tiré une ligne de protestation.

On comprend dès lors que le musée, étendu à toute réalité du monde et intégré à une économie immatérielle, soit déconstruit. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Littré définit le musée moderne comme un lieu destiné “soit à l’étude, soit à rassembler les monuments des beaux-arts et des sciences, les objets antiques, etc.”. Dans la définition qu’en donnent les Académiciens en 1935, le mot étude a disparu : la destination d’un musée est de “réunir, conserver, classer et exposer les œuvres d’art, les objets et les documents intéressant les sciences et leurs applications”. Ces quatre verbes sont repris dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : “édifice où l’on réunit, conserve, classe et expose au public des œuvres d’art, ou des objets et documents intéressant un domaine du savoir”. Les auteurs du Trésor de la Langue française reprennent la conception que les Académiciens se font du musée : “établissement ouvert au public où sont conservés, répertoriés, classés des objets, des documents, des collections d’intérêt artistique, scientifique ou technique”. Aux finalités de savoir, sciences, arts, ils ajoutent, comme il fallait s’y attendre, un but social. Ce n’est plus seulement pour approfondir la connaissance des arts et des sciences que l’on établit un musée, c’est aussi, et de plus en plus souvent, pour divertir les oisifs, combler les flux touristiques, offrir à tous des loisirs, satisfaire les RTT obligatoires : “dans un but socioculturel et pédagogique”, est-il écrit dans le Trésor de la Langue française. En 1955, René Huyghe, qui a été un grand historien de l’art, avance une hypothèse tout intellectuelle pour rendre compte de cette folie muséale : “notre contemporain est requis de ne plus vivre que par ses sensations et surtout celles du regard. (...) c’est par elles qu’il entend acquérir les notions qu’il pensait jadis ne pouvoir chercher que dans les textes. Est-il une autre explication à la vogue des musées”. Evidemment, il y a d’autres explications, serait-ce la transformation de la France en vaste zone pour oisifs.

Dans ce contexte, le concept de “musée” comme lieu d’étude et de connaissance ne peut pas résister au règne de la marchandise et de la transformation du réel en parc touristique. Les musées, jadis modernes, qui étaient consacrés à la connaissance, tels les musées de l’Homme, des Arts et Traditions populaires, des Arts d’Asie et d’Océanie, sont devenus, en vingt-cinq années d’agit-prop post-moderne à la Lang, ringards, démodés, sans intérêt. Le quadrige infernal com. pub mode média leur a ôté toute substance. Même le Louvre est touché. Pour faire dans l’agit-prop, ses conservateurs prostituent les collections et le savoir-faire français dans la vaste zone commerciale de luxe, et toute climatisée, établie en plein désert. Les chameliers drogués au kat qui y habitent n’ont que faire des Noces de Cana, mais ils ont du fric à ne savoir qu’en faire. Le musée n’a plus d’autre raison d’être que de le leur piquer.

 

 

17 janvier 2007

Progressisme

 

 

 

Progressisme et progressistes

 

 

 

Voilà deux mots modernes. La langue française ne les a empruntés à aucune autre langue. Ils sont bien français, tels terrorisme et terroriste, par leur mode de formation : adjonction d’un suffixe (iste et isme) au nom progrès. Ils ne sont relevés dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées à ce jour (1694-1935). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) et le Supplément (1877), est le premier lexicographe à les enregistrer. Progressiste est attesté comme adjectif en 1830 et comme nom en 1841 dans le Manifeste de l’école sociétaire de Fourier. Progressisme y est contemporain : il est attesté en 1842 au sens de "système de progrès, continuel progrès", et en 1877, sous la forme progressisme allemand, dans la Revue des Deux Mondes (emploi que cite Littré dans son Supplément : "naguère encore Berlin était la capitale du progressisme allemand, il y régnait en maître").

Littré mentionne progressiste comme un néologisme. Il y donne le sens de "qui partage les idées de progrès" (au sujet d’une personne) et de "qui est consacré au progrès politique et social" (pour ce qui est des choses). Dans le Trésor de la Langue française, progressiste a trois sens, qui sont tous en relation avec le social. Il désigne celui qui est partisan d’une modification de la société par des réformes ou des moyens violents (le contraire est conservateur, réactionnaire) ou il qualifie les idées de ceux qui prônent cette modification. Il désigne ceux que l’on nommait jadis les "républicains", comme dans cette phrase de Zola ("le conseil municipal était coupé par moitié, une moitié cléricale et réactionnaire, une moitié républicaine et progressiste, toujours en lutte", 1902). Enfin, il désigne les partisans d’une politique d’extrême gauche. En quoi l’extrême gauche a-t-elle fait progresser qui que ce soit ou quelque pays que ce soit ? Les seuls progrès dont elle est responsable appartiennent à l’ordre des crimes sans nom.

Dans ce même Trésor, progressisme désigne à la fois une doctrine et, surtout après la seconde guerre mondiale, un mouvement politique. La doctrine présuppose que l’homme est capable de progresser de façon continue et toujours dans le bon sens : vers le haut. "(Il faut) éviter deux tendances également redoutables : l’une qui, en voulant sauver et conserver l’essentiel, conserve en même temps ce qui ne l’est pas et qui nous fait tomber dans le mauvais traditionalisme, dans l’intégrisme ; l’autre qui, en voulant changer ce qui doit être changé, change aussi ce qui ne doit pas l’être et qui nous conduit au progressisme, au modernisme" (cardinal Jean Daniélou, 1974). Après 1945, le progressisme, en tant que "mouvement politique et religieux" touche les catholiques qui veulent marier le christianisme au marxisme : "dans le sein du catholicisme, l’ascension du clergé indigène, la naissance du progressisme (...) divisent et inquiètent l’église romaine" (1957). Il se rapporte aux chrétiens qui ont des idées politiques "très avancées" (Mauriac, 1957 : "le miracle de la multiplication des pains (...) voilà ce qu’est l’Église (...) Que je me sens étranger, au fond, à la bataille du progressisme et de l’intégrisme !"). Il fallait que ces pauvres chrétiens fussent aliénés pour espérer que ces idées "très avancées" pussent apporter quelque progrès que ce soit à qui que ce soit.

Le progrès prend des formes diverses, dont certaines sont honorables, en particulier quand elles se rapportent à la médecine ou aux techniques. Là, le progrès est tangible. De nombreuses vies ont été sauvées grâce à la pénicilline. N’importe qui sait qu’il est plus facile et plus efficace de faire creuser une tranchée par une machine que de la creuser à la pioche. Or, les noms progressisme et progressiste ne se rapportent pas à ces inventions, avancées, faits louables qui sont autant d’incontestables progrès, mais à la fiction ou aux ombres du politique et du social. En quoi la société que forment les habitants actuels de l’Amérique du Nord est-elle préférable (ou même meilleure) à celle que formaient leurs prédécesseurs avant le début du XVIe siècle ? La seule réalité sociale ou politique qui distingue la France du XVIIe siècle de la France du XXe siècle est le remplacement de la vieille religion catholique par la nouvelle religion du tout social ou du social sacralisé. Le progressisme n’est rien d’autre que la substitution d’une croyance à une autre. Croire que cette substitution a été un progrès, c’est s’abuser.

 

 

16 janvier 2007

Compétence

 

 

 

 

 

 

 

On nous rebat les oreilles des compétences et des compétents et même des compétences qui distingueraient les compétents, surtout les compétents en sciences sociales, du troupeau humains ou du vulgaire, comme on disait jadis. Le mot est emprunté au bas latin competentia, "proportion" ou "juste rapport", dérivé de competere, "se rencontrer au même point", "s’accorder avec", "rechercher concurremment". En français, il est attesté au milieu du XVe siècle dans en compétence de avec le sens "par rapport à". A la fin du XVIe siècle, apparaît le sens moderne. Compétence est un terme de droit qui signifie "aptitude d’un tribunal". Un siècle plus tard, en 1690, il est relevé par Furetière, dans son Dictionnaire, avec le sens de "capacité de quelqu’un en telle ou telle matière". Ce n’est qu’au début du XXe siècle qu’il désigne, par métonymie, une "personne compétente". En 1585, est attesté le sens de "rivalité" ou de "lutte", sous l’influence du verbe latin competere relevé dans le Dictionnaire latin français avec le sens de "rechercher concurremment" (cf. compétition).

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il a le sens juridique moderne de "droit qui rend un juge compétant". De là, par figure, de quelqu’un "qui n’est pas capable de juger d’un ouvrage ou d’une matière", on dit que "cela n’est pas de sa compétence". Ce nom signifie aussi "concurrence" ou "prétention d’égalité" comme dans "il n’y a point de compétence entre un bourgeois et un seigneur, entre le prince et son sujet". Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré présente ce mot comme un "terme de droit". C’est "l’attribution, le pouvoir d’un tribunal, d’un fonctionnaire, d’un officier public". Ainsi "juger la compétence", c’est "décider à quel tribunal appartient la connaissance d’une affaire". Le sens figuré est, selon Littré, "l’habileté reconnue dans de certaines matières et qui donne un droit de décider" (Vaugelas a, "dans les questions grammaticales", une compétence) et, par abus, "rivalité" - sens que ne relèvent ni les Académiciens dans les huitième et neuvième éditions (1932-35 et en cours de publication) de leur Dictionnaire, ni les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994). Les Académiciens (huitième édition, 1932-35) distinguent le sens juridique et premier (le plus important) du sens étendu et social. Comme terme de jurisprudence, compétence signifie "droit qu’un tribunal, qu’un juge a de connaître de telle ou telle manière, de telle ou telle cause" et comme terme "de société", "aptitude d’une personne à juger d’un ouvrage, à parler savamment sur une matière, etc."

Longtemps, la compétence a été une prérogative des seuls juges et tribunaux. Dans la langue moderne, elle s’étend à l’administration. C’est, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) et selon les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, "l’aptitude d’une autorité publique à effectuer certains actes". Du juge, elle est passée aux maires, aux préfets, aux ministres et aux secrétaires d’Etat et, sous la IVe République, au Président du Conseil, qui avait la compétence réglementaire. A ces compétences, les Académiciens ajoutent (neuvième édition) la compétence nationale, celle "qui relève exclusivement de la souveraineté de l’État" et qui, au moment où elle est citée comme exemple de dictionnaire (pour la première fois, dans le Dictionnaire de l’Académie française), est en passe de devenir une nostalgie ou un vestige en France.

Hors de cet emploi juridique, c’est-à-dire dans le social, le sens de compétence a évolué, dans des proportions notables, en moins de trente ans. Ainsi, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) donnent à ce nom un sens restreint : c’est la "capacité que possède une personne de porter un jugement de valeur dans un domaine dont elle a une connaissance approfondie". La compétence est encore un fait de parole : elle se réalise dans le "jugement de valeur" énoncé, à l’instar de Vaugelas en matière de langue ou de grammaire (cf. ci-dessus, Littré). Selon les Académiciens aujourd’hui (neuvième édition, en cours de publication), ce n’est plus aux seuls jugements de valeur énoncés que se remarque la compétence, mais aux actes justes et appropriés qu’elle fait accomplir : elle est la "capacité, fondée sur un savoir ou une expérience, que l’on reconnaît à une personne". Ainsi, la qualité de compétent peut être attribuée à un plombier muet ou à un soudeur qui n’exprime jamais de jugement de valeur sur quoi que ce soit, mais qui connaît son métier.

Comme les auteurs du Trésor de la langue française sont d’éminents linguistes et qu’ils sont modernes, ils prêchent aussi pour leur paroisse, ce qui est objectivement archaïque – comme une épave arrachée aux temps anciens et qui dérive dans l’océan moderne. Personne n’est parfait, même pas les auteurs de dictionnaires. Ils accordent donc plus de place au sens spécifique et en conséquence étroit, mais du dernier cri, de compétence dans les développements les plus récents de la recherche universitaire en linguistique (en réalité, une petite branche, presque une brindille, mais en vogue alors aux Etats-Unis d’Amérique, sous la houlette du grand prêtre Chomsky), en grammaire générative, qu’au sens juridique : c’est le "système de règles intériorisé par les sujets parlants et constituant leur savoir linguistique, grâce auquel ils sont capables de prononcer ou de comprendre un nombre infini de phrases inédites" ou encore "la performance (au sens anglais de ce terme) est la manifestation de la compétence des sujets parlants dans leurs multiples actes de parole" ou, selon un éminent linguiste, "tout sujet adulte parlant une langue donnée est, à tout moment, capable d’émettre spontanément, ou de percevoir et de comprendre, un nombre indéfini de phrases que, pour la plupart, il n’a jamais prononcées ni entendues auparavant ; tout sujet parlant possède donc certaines aptitudes très spéciales, qu’on peut appeler sa compétence linguistique, et qu’il a acquises, dans son enfance, au cours de la brève période d’apprentissage du langage" (Ruwet, 1967). Ce remue-ménage verbal se passait à la fin des années 1960 et au tout début des années 1970 : il est historiquement daté. Il était up to date, il est out of date : en un mot, ringard.

Cela ne retient pas les Académiciens de relever dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (l’actuelle, en cours) ce sens de compétence, minuscule et étroitement relégué dans la recherche en grammaire générative : "aptitude théorique de toute personne parlant une langue à produire et à comprendre un nombre indéfini de phrases". Il est fait aux Académiciens, depuis un siècle ou deux, une réputation détestable : ils seraient hors du coup, vieux jeu, ringards, bornés (en toutes choses, évidemment), incultes, ignares, conservateurs, réactionnaires, étroits d’esprit, etc. Il semble qu’ils n’ignorent pas les qualificatifs qui leur sont accolés par les compétents en tout. Ils donnent des gages à la modernité – du moins, ils essaient de montrer patte blanche, mais à contretemps, puisque le sens linguistique de compétence, du dernier cri en 1970, est passé de mode, au moment où les Académiciens croient juste de le relever. Il semble pourtant, à lire attentivement ce qu’ils écrivent, qu’ils soient moins suivistes, moins moutonniers, moins grégaires qu’ils n’en ont l’air. La compétence à générer des phrases inouïes et sans cesse nouvelles est, pour les linguistes, générale et propre à tous les hommes, quelque langue qu’ils parlent ; pour les Académiciens, c’est une aptitude "théorique". Ce qualificatif est admirable : il signifie à la fois "prévu par la théorie" et "qui n’a pas de réalité", "fictif", "imaginaire". Quand on sait que certains contemporains (plus nombreux qu’on ne le croit) ne connaissent que trois ou quatre cents mots, l’adjectif théorique est parfaitement adéquat, à condition qu’il soit entendu dans le sens de "fictif".

 

 

15 janvier 2007

Animation

 

 

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire illustré latin français de M. Gaffiot, animatio est traduit par 1) "qualité d’un être animé" et 2), au sens figuré, "ardeur". Dans le sens 1), il tient au nom anima (féminin) "souffle vital, âme" ; dans le sens 2), au nom animus (masculin), "ensemble des facultés de l’âme", "esprit". Ces deux sens se retrouvent dans animation. Au XIVe siècle, est attesté le sens de "principe vital, force qui donne la vie" ; au XVe siècle, le sens de "colère, emportement".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, jusqu’à la fin du XIXe siècle, seul le premier sens est relevé. En 1762, les Académiciens (quatrième édition) en font un "terme didactique", qui appartient à la théologie – chrétienne, est-il besoin de le préciser, pas de l’Autre. C’est "l’union de l’âme au corps", en particulier dans le fœtus. Le seul exemple cité est "l’animation du fœtus". Ce sont les deux premiers sens que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) : "action d’animer, de donner de la vie" et "en particulier, union de l’âme au corps dans l’embryon humain" (exemple "l’animation du fœtus"). Dans les huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, le sens particulier d’animation du fœtus n’est plus exposé, alors qu’il l’est dans le Trésor de la Langue française, sous la rubrique théologie, "le fait de l’union de l’âme à un corps organisé" et qu’il est illustré de trois exemples : "Le corps est animé dès que l’âme vient en lui" (in Théologie catholique, 1909) ; l’habituelle "animation du fœtus" ; un autre extrait de la Théologie catholique de 1909, "les partisans de l’animation immédiate affirment que c’est au moment même de la conception que l’âme est créée et unie au corps. Les partisans de l’animation médiate retardent l’entrée de l’âme dans le corps et la fixent à l’époque (...) où le corps est construit, du moins dans ses organes principaux".

Le second sens est relevé dans le Dictionnaire de Littré : c'est "vivacité, chaleur" et il est illustré d’un seul exemple du cru de ce lexicographe : "l’animation qu’il met dans ce qu’il dit . C’est sur ce sens que s’étendent les Académiciens en 1935 : "il désigne aussi figurément la vivacité, la chaleur que l’on met à faire une chose", comme dans "l’animation de ses gestes", "il parle, il discute avec animation", "mettre de l’animation dans une réunion", "l’animation d’une ville". Dans la définition, telle qu’elle est exposée dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, ce mot, qui a été longtemps propre à la théologie, est presque uniquement social. Le sens théologique, cité en premier, est précédé de la mention vieilli : c’est "l’action d’animer ou résultat de cette action". Il est illustré de l’exemple "l’animation de la matière par le souffle de Dieu". Les autres sens relèvent du social. C’est " la vivacité, la chaleur, l’entrain que l’on met dans une action, un geste, un mouvement". Exemples : "il mettra un peu d’animation dans le débat", "discuter avec animation", "l’animation d’un orateur à la tribune". C’est encore "l’activité, le mouvement dans un lieu, dans un groupe", comme dans "l’animation des fêtes foraines", "l’animation de la foule un jour de marché". Enfin, le quatrième sens est celui du cinéma : "film d’animation, film mettant en scène divers personnages tels que poupées ou marionnettes, animaux fabriqués ou même objets, dont les modifications successives donnent, à la projection, l’illusion du mouvement".

Dans le Trésor de la Langue française, le premier sens du nom animation, celui qui date du XIVe siècle et qui est propre à la théologie, est précédé de la mention rare. C’est "l’action de communiquer ou de posséder la vie", comme dans la phrase de Volney (1791) : "Dieu fut l’esprit vital qui, répandu dans tous les êtres, anima le vaste corps du monde". Les autres sens se rapportent, quand ils ne sont pas propres au visage ou aux gestes d’une personne, aux réalités sociales : rue, ville, grands centres de commerce, bourse, banques, immeubles commerciaux, etc. Il est donc dans l’ordre des choses que la sociologie s’approprie l’animation : "en méthodologie des sciences psychologiques et sociales, l’animation est la propriété générale des méthodes de conduite des groupes, méthodes qui ont pour but d’accroître la participation et de favoriser la progression du groupe vers ses objectifs" (Mucchielli, 1969). Le social, comme la théologie, exige que soit insufflée de l’âme dans les choses, non pas un souffle divin, mais le souffle du politique ou de l’idéologique. Citons un aménageur de grands ensembles d’habitation (on désignait ainsi dans les années 1960 et 1970 les clapiers ou les cages à humains) tout entier confit en social : "il ne suffit pas de fonder des maisons, voire des centres de jeunesse pour subvenir aux loisirs extra-sportifs au sein du périmètre d’habitat, mais (...) il faut rendre ceux-ci attrayants et les faire fonctionner sous l’impulsion de "meneurs de jeu". C’est en fait une profession nouvelle qui se crée, tenant du moniteur de colonies de vacances, de l'éducateur sportif, du metteur en scène, etc. Il faut donc une équipe d’animation avec des camarades plus âgés, engagés dans une activité professionnelle qui assure à titre de référence leur droit à guider. Il faut enfin un chef. Pour le moment, on ne saurait faire appel qu’à des animateurs bénévoles" (1963). Il suffit de constater ce que sont devenus ces grands ensembles d’habitation pour estimer à sa juste valeur – proche du rien – ce que les experts en sciences sociales et en aménagement urbain ont fait de l’animation. A quoi bon se prendre pour Dieu si c’est pour tomber aussi bas ?

 

 

14 janvier 2007

Pressis

 

 

 

 

Voilà un très vieux mot qui a pour sens "jus de viande pressé". Il est sorti de l’usage et a disparu des dictionnaires modernes : le Trésor de la Langue française (1972-1994) n’y consacre aucun article ; il n’est pas relevé non plus dans l’article consacré au verbe presser, dont il dérive, bien que les auteurs de ce Trésor relèvent le mot pressement, au sens de "action de presser" (on dit de nos jours pression) et qui est encore plus désuet que pressis, et bien que, aussi, le sens de "serrer, comprimer des fruits de manière à extraire le liquide qu’ils contiennent" soit attesté au tout début du XIIIe siècle. Certes, le pressis n’est pas le jus obtenu par la pression de fruits (olives, par exemple), mais par la pression de viande. Les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), la seule qui ait été publiée au XXe siècle, l’ignorent aussi.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), y consacre un article court, mais clair. C’est le "jus qu’on fait sortir de la viande en la pressant". Ambroise Paré, médecin et auteur du XVIe siècle, l’emploie dans ce sens : "on donnera à l’accouchée un pressis de chapon". Une phrase tirée d’un roman de Lesage illustre ce sens : "d’accord, mais, entre nous, ils les vendent et les font passer pour des sucs et des pressis de viandes exquises". Littré note que ce mot désigne aussi le "suc exprimé de quelques herbes" et qu’il est employé dans un sens figuré : "le bel honneur au roi d’avoir à son service le pressis, l’élixir de toute la malice". Comme si la métaphore risquait de ne pas être entendue, au mot pressis, est juxtaposé un autre mot, élixir, qui l’éclaire.

En revanche, pressis est relevé dans les différentes éditions (de la première à la sixième) du Dictionnaire de l’Académie française, publiées entre 1694 et 1834. Ainsi dans la première et la sixième éditions, il est défini comme "le jus que l’on fait sortir de la viande en la pressant" et que l’on peut mélanger à du lait, du sucre et des amandes. Il semble que ce fût aussi un remède, comme celui que prescrit Ambroise Paré aux femmes en couches : "les malades ont besoin de bons pressis pour se remettre". Les Académiciens notent aussi l’emploi de pressis dans le sens de "consommé fort succulent" dont la vertu est de redonner des forces aux personnes affaiblies ou malades.

Il semble qu’il soit impossible de restaurer l’emploi de ce mot dans la langue moderne, et cela, bien que la chose qu’il désigne soit toujours courante : le jus de viande (surtout de poule) est toujours consommé. L’industrie alimentaire en fabrique, sous la forme de cubes solides qui se dissolvent dans l’eau bouillante et qui sont utilisés pour parfumer les bouillons. Ce sont les fameux bouillons Kub.

 

 

 

 

13 janvier 2007

Humanistes

 

 

 

 

 

En matière de langue, les apparences sont trompeuses. Il semble, si l’on se fonde sur les ressemblances, que le nom et adjectif humaniste est dérivé du nom humanisme ou vice-versa. La réalité est tout autre. Ce qui fait que ces deux mots n’ont pas de lien véritable, sinon à la fin du XIXe siècle, c’est l’histoire de la langue et de leurs sens respectifs. Ils ne sont pas apparus en même temps. Humaniste est attesté en 1580 pendant un siècle que l’on a nommé a posteriori Renaissance et que, beaucoup plus tard, les historiens ont considéré comme le "siècle de l’humanisme" ; humanisme est attesté en 1765, encore que l’attestation soit isolée. Ce nom n’est vraiment employé qu’à compter de la seconde moitié du XIXe siècle. Ces deux mots sont étrangers l’un à l’autre par le sens. A la fin du XVIe siècle, humaniste désigne un "homme érudit et lettré", c’est-à-dire versé dans la connaissance des langues et lettres de l’Antiquité ou humanités. A l'opposé, humanisme désigne "l’amour de l’humanité", puis la doctrine qui prend pour fin "la personne humaine" (et non pas Dieu). Ces mots ne dérivent pas l’un de l’autre, en dépit de l’identité de leur suffixe iste et isme. Ils sont formés, à plus de deux siècles de distance, à partir du même mot, humanité, entendu dans deux sens différents : connaissance des lettres et langues de l’Antiquité (humaniste) et ensemble des hommes (humanisme). Voilà pourquoi ils doivent être étudiés séparément.

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1718 (deuxième édition) à 1932-35 (huitième édition), humaniste est un nom et seulement un nom. Il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication, pour que l’emploi de ce nom comme adjectif soit relevé et défini. D’une édition à l’autre, le sens ne varie pas. C’est en 1762 "celui qui sait bien ses humanités" ; en 1932-35, "celui qui a une connaissance approfondie de la langue et de la littérature grecque et romaine". Dans la quatrième édition (1762), il est précisé que le nom "se dit aussi de celui qui enseigne les humanités" : en 1932-1935, c’est le professeur des lettres, et non pas l’humaniste, qui, dans les lycées et les universités, enseigne les humanités – ce qui signifie que la connaissance approfondie des langues et de la littérature de l’Antiquité n’était pas alors réservée à ceux qui les enseignaient. Il y a un siècle, il était courant que des physiciens, des médecins, des juristes, des écrivains sachent bien le latin et le grec. Dans la huitième édition, humanités a été remplacé par connaissance approfondie de la langue et de la littérature grecque et romaine, peut-être parce que humanités risquait de ne plus être compris. En revanche, ce qui ne change pas d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, c’est le genre. On dit un, non une, humaniste. Le nom est toujours le masculin, bien que le suffixe iste puisse être indifféremment de l’un et de l’autre genre. La raison ne tient pas au machisme imaginaire que la seule langue française est accusée (sans preuves) de charrier, mais à l’histoire, non pas de la France, mais de la langue : humaniste est aujourd’hui un terme historique, dans la mesure où, quand il signifie "qui sait bien ses humanités", il se rapporte, non pas à l’état actuel de la culture, mais à ce qu’était la vie de l’esprit dans les siècles classiques, et même antérieurement, quand la connaissance des lettres anciennes était le fait des seuls hommes.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré donne à humaniste trois sens : "celui qui étudie les humanités dans un lycée, dans un collège", "celui qui sait, qui enseigne les humanités", "en Allemagne, ceux qui font de l’étude des langues classiques la base de l’enseignement ; par opposition à réalistes, ceux qui se livrent à l’industrie". Ainsi, selon Littré, un potache apprenant le latin et le grec était un humaniste. Il n’illustre ce sens d’aucun exemple. Ce sens est relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) : "élève qui fait ses humanités" (sens attesté dans le Vocabulaire de la langue pédagogique de Foulquié, 1971). Seul un germaniste pourrait confirmer si l’opposition entre les humanistes et réalistes fait encore sens dans l’Allemagne actuelle. A propos du deuxième sens "qui sait, qui enseigne les humanités", Littré remarque que dans ce sens, humaniste "ne se dit guère qu’avec une épithète" : "un bon, un savant humaniste", comme dans la phrase de Bossuet : "jeune encore et grand humaniste, nouvellement appelé par l’électeur Frédéric pour enseigner la langue grecque, Mélanchthon n’avait guère pu apprendre d’antiquité ecclésiastique avec son maître Luther". Le mot est illustré d’une phrase de Montaigne (Essais, I) : "il se voit plus souvent cette faute, que les théologiens écrivent trop humainement, que cette autre, que les humanistes écrivent trop peu théologalement". Les uns traitent plus souvent de l’homme que de Dieu (ce en quoi ils s’écarteraient de leur "mission") ; les autres "écrivent trop peu théologalement", ce qui semble signifier qu’ils traitent de façon exclusive de l’homme. Le parallèle entre les théologiens et les humanistes est éclairante : il anticipe de trois siècles l’évolution du sens de humaniste. En effet, dans le dictionnaire Larousse du XIXe siècle (1873), humaniste prend un nouveau sens théologique : en fait, un ersatz de théologie. Il désigne le penseur ou le philosophe pour qui "l’homme" est "la valeur suprême" : autrement dit, Dieu a été remplacé comme fin ultime par l’homme. Ce sens est dérivé du nom humanisme, entendu en 1846 par Proudhon, non plus comme l’amour de l’humanité, mais comme la "doctrine qui prend pour fin la personne humaine" et qui est la nouvelle religion, sociale ou socialiste, de la modernité. Humaniste, pendant des siècles, a été propre à la vie de l’esprit ou à la cultura animi chère à Cicéron ou à Hanna Harendt ; à la fin du XIXe siècle, il a basculé, en même temps que culture ou art, dans le social ou le sociétal ou dans la théologie humanitaire et sociale.

Ce sens est relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "penseur qui fonde sa réflexion sur la reconnaissance de l’homme comme valeur universelle" et "partisan de l’humanisme" (Dictionnaire de l’Académie française) et "philosophe qui, considérant l’homme comme la mesure de toute chose, cherche à l’épanouir en prônant le développement des facultés proprement humaines" (Trésor de la Langue française), comme dans cet exemple de Sartre (La Nausée, 1938) : "l’humaniste dit "de gauche" a pour souci principal de garder les valeurs humaines ; il n’est d’aucun parti, parce qu’il ne veut pas trahir l’humain mais ses sympathies vont aux humbles : c’est aux humbles qu’il consacre sa belle culture classique". Aujourd’hui, l’humaniste de gauche, non seulement a renié toute culture classique, mais encore il a fait table rase pour en interdire la connaissance aux humbles et à ceux qui ne le sont pas.

C’est dans ces deux dictionnaires que sont relevés les emplois d’humaniste comme adjectif, qualifiant une personne ("qui souscrit à l’humanisme de la Renaissance ou à tout autre humanisme") ou des choses ou des idées : "relatif à l’humanisme", qu’il soit celui de la Renaissance ou celui des temps modernes, comme dans cet exemple tiré de Situations (Sartre, 1949) : "la pensée révolutionnaire est humaniste. Cette affirmation "nous sommes aussi des hommes" est à la base de toute révolution". Sachant ce qu’est la pensée en question et surtout ce à quoi elle a abouti (quatre-vingt cinq millions de morts, quatre génocides, près de deux milliards d’hommes réduits à l’esclavage et autres abominations), on est en droit de conclure que la valeur suprême des humanistes de la modernité dernier cri n’est pas l’homme, mais l’homme mort.

 

 

 

 

 

 

09 janvier 2007

Légende dorée 5

 

 

Bécassine est de retour

 

 

 

On a vu : Bécassine part en vacances, Bécassine invente des mots, Bécassine marche sur la grande muraille, Bécassine se coiffe du tchador, Bécassine se vêt de blanc, Bécassine pèlerine en Terre Sainte, Bécassine écoute le Hizb-u-Allah, Bécassine apprend l’arabe, Bécassine téléphone à Don Quichotte, Bécassine a son blog, Bécassine accouche, Bécassine se dore au soleil, Bécassine monte dans une voiture automobile, Bécassine prend l’avion, Bécassine rend une visite de courtoisie aux grands de ce monde, Bécassine visite ses pauvres, Bécassine dialogue avec le peuple, Bécassine passe à la télévision, Bécassine parle dans le poste, Bécassine présente ses vœux, Bécassine écrit, Bécassine lit, Bécassine dompte les éléphants de son Parti, Bécassine pavane à la tribune, Bécassine voyage en TGV, Bécassine fait du Che son toutou, Bécassine dîne aux chandelles, Bécassine va au restaurant, Bécassine mange de la dinde, Bécassine joue au député, Bécassine a une opinion sur tout, Bécassine sait comment va le monde, Bécassine lorgne sur le château de la rue du Faubourg Saint Honoré, Bécassine s’habille chez Dior, Bécassine va en Amérique, Bécassine a une SCI, Bécassine fait de la bicyclette, etc. Tout ça en blanc et en couleurs.

Depuis deux ans, Bécassine est de retour. Elle a été exhumée des albums de BD pour occuper à longueur de journées les écrans cathodiques, où l’on ne voit plus qu’elle. Merci à la propagande de l’avoir ressuscitée. La nouvelle star offre de franches rigolades aux téléspectateurs et aux lecteurs d’hebdos cultureux. Tout n’est donc pas négatif dans la propagande. Elle a parfois du bon et même de l’excellent.

Pour que la collection des nouveaux albums (du latin albus, a, um, "blanc", ou "immaculé" comme Bécassine) soit complète, il manque Bécassine en levrette et Bécassine dans la garde-robe : le 11 mai, ce sera peut-être fait ; sinon, on en aura jusqu’en 2012. Alors, Endémol et René Château Vidéo vendront le DVD de tout Bécassine ou Bécassine de A à Z, comme on la voit sur tous les écrans, tous les jours et à toutes les heures.

 

 

 

 

08 janvier 2007

Excommunier, excommunication

 

 

 

 

Voilà deux mots, un verbe et le nom qui en dérive, qui disent clairement ce que sont la communication et son avatar moderne de com. : en particulier, le lien qui unit étroitement la communication à la communion. Excommunication est, sous la forme excommunicatio, un mot latin de la vieille chrétienté européenne. Il a pour sens, dès qu’il apparaît en français, à la fin du XIIe siècle, "interdiction de communier" et, de fait, "exclusion de la communauté chrétienne". A partir de 1789, le mot s’étend aux réalités de la société autres que religieuses ou de l’Eglise, ce qui est dans l’ordre des choses, puisque Société est devenue la nouvelle divinité et Social son église. Pourtant, ce sens n’est relevé dans les dictionnaires que depuis une date récente. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, excommunication a un seul sens religieux : "censure ecclésiastique par laquelle on est excommunié". L’excommunication majeure ("qui retranche entièrement de la communion de l’Église et de toute communion avec les fidèles") est distinguée de la mineure ("qui interdit seulement l’usage des sacrements"). Dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré la définit ainsi : "punition ecclésiastique séparant quelqu’un de la communion extérieure d’une Église, c’est-à-dire du corps de ceux qui la composent". L’excommunication se fulmine, écrit Littré. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est "la censure ecclésiastique par laquelle on est retranché de la communion de l’Église".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que le sens social d’excommunication est relevé : "exclusion d’une société, d’un parti, comportant privation des droits et avantages octroyés aux membres de cette société, de ce parti". Un exemple extrait de Camus Albert l’atteste : "la révolution triomphante doit faire la preuve par ses polices, ses procès et ses excommunications, qu’il n’y a pas de nature humaine" (1951). Dans le Trésor de la Langue française, un sens figuré est relevé : "fait de rejeter, d’exclure quelque chose comme n’étant pas conforme à un modèle, à une éthique". Le synonyme en est condamnation. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), ce sens étendu est relevé : c’est "l’exclusion d’un groupe, d’une communauté, d’un parti", comme dans l’exemple "un parti où l’on brandit facilement l’excommunication".

L’extension du sens d’excommunication au social confirme un phénomène. La Société étant devenue le Dieu unique de notre temps, il est dans l’ordre des choses qu’elle emprunte ses mots à la religion amuïe et qu’elle a remplacée.

 

Ce qui se lit dans excommunication et excommunier, ce verbe ayant le sens précis de "action de retrancher de la communion de l’Eglise" (Dictionnaire de la Langue française de Littré), c’est une proximité formelle et sémantique, qui n’étonne pas ceux qui savent comment va le monde moderne, entre la communication et la communion. La première est l’usage qui est fait de la langue ou de la parole dans la société ; c’est la langue réduite à sa fonction sociale. Il était naturel qu’elle devienne, là où le social est roi, le nec plus ultra, l’horizon indépassable, le sésame qui ouvre les portes de l’interprétation, la clé de l’herméneutique moderne, le béaba de l’action politique, la condition sine qua non d’une carrière réussie de politicien et, sous la forme de la com., la pompe à aspirer le fric des chefs d’entreprise naïfs ou de l’Etat gogo. Elle a remplacé la vieille communion. Le social n’est plus dans la communion des fidèles, lors du sacrifice de la messe, ou dans le souvenir du Christ, ce qu’il a été en Europe et en France pendant des siècles, mais dans la communication : c’est-à-dire dans la communion autour du fric facile, non pas le fric gagné par le travail, mais le fric accumulé par milliards de $ ou d’€ grâce la manipulation des symboles, des mots, des signes, des images. Remplacée par la communication, la communion a changé de visage. Elle n’est plus mystique ou spirituelle : elle est dévotion au Veau d’or.

 

 

 

07 janvier 2007

Restaurant

 

 

 

 

 

 

Voilà un mot qui est familier aux modernes que nous sommes, comme s’il avait toujours été attesté dans la langue, et avec ce sens, c’est-à-dire comme si les "établissements" dans lesquels un restaurateur prépare à ses clients des repas "moyennant de l’argent" avaient toujours eu une existence en France. Il n’en est rien. Restaurant est le participe du verbe restaurer, dit "présent" et substantivé – c’est-à-dire employé comme nom. Il est attesté pour la première fois en 1521, pour désigner non pas un lieu où l’on se restaure, mais un plat qui restaure : c’est "ce qui répare les forces", un "aliment ou un remède fortifiant" ; ainsi chez Marguerite de Navarre : "l’on ne m’a fait manger que restaurants et les meilleures viandes que je mangeai jamais" ; chez d’Aubigné aussi, mais dans un sens figuré (cf. plus bas, un autre emploi par Voltaire) : "Henri IV, pour payer ses soldats des labeurs intolérables de la guerre, pensait leur avoir donné un restaurant en leur promettant une bataille".

C’est d’ailleurs dans ce seul sens que les Académiciens enregistrent restaurant dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, "aliment qui restaure, qui répare les forces", l’illustrant de l’exemple "c’est un bon restaurant que le vin, l’eau-de-vie, l’ambre gris". Les Académiciens ajoutent que restaurant désigne plus particulièrement "un consommé fort succulent, un pressis (sic : Littré : "jus qu’on fait sortir de la viande en la pressant") de viande", comme dans les exemples (peu clairs, à dire vrai) "on lui a donné un restaurant", "de bons restaurants". En ancien provençal, restaurant est attesté dès 1507 dans ce sens de "boisson réconfortante". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872), commence l’article restaurant (dont il rappelle qu’il est aussi un adjectif) par ce sens : "qui restaure, qui répare les forces", l’illustrant des exemples "aliment restaurant", "potion restaurante". Il note aussi que l’adjectif s’emploie comme nom, dans "c’est un bon restaurant que le vin" et dans "consommé fort succulent" (le pressis ?). Littré cite deux phrases de Voltaire : dans la première, restaurant a son sens propre : "le père tout tremblant le fait reposer ; on lui fait prendre des restaurants" ; dans la seconde, un sens figuré (lettre à Catherine de Russie) : "chacune de vos conquêtes est mon restaurant", pour dire qu’il se réjouit des victoires de cette tsarine ou qu’elles le réconfortent, Catherine de Russie étant, dans la mythologie des philosophes des Lumières (à dire vrai, dans ce cas précis, les Lumières sont "blafardes"), avec Frédéric II (un des premiers Hohenzollern à régner sur la Prusse) le modèle du despote éclairé : despote sans (aucun) doute, éclairé, peut-être. Etrange, cette fascination pour les despotes, d’autant plus qu’elle est récurrente ou continue chez les "intellectuels" ou les "philosophes" français (fascinés par Staline, Hitler, Mao, Pol Pot, Lénine, Castro, etc. : ces "despotes éclairés" modernes), comme si elle les définissait ou leur était consubstantielle : ainsi Sartre, Aragon, Eluard, Sollers, etc. Les souverains dont Voltaire était le sujet, à savoir Louis XV et Louis XVI, étaient éclairés et, eux, ils n’étaient pas des despotes. Pourquoi fallait-il qu’il leur préférât de vrais despotes ?

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens relèvent aussi cet emploi de restaurant comme adjectif, au sens de "qui restaure", "qui répare les forces" ("aliment restaurant", "liqueur restaurante"), mais ils ignorent l’emploi du nom, au sens de "consommé". En revanche (étranges, ces chassés croisés de dictionnaires), dans le Trésor de la Langue française, l’emploi de l’adjectif n’est pas relevé : seul est mentionné comme vieux l’emploi du nom au sens de "aliment, boisson qui restaure, réconforte, redonne des forces", comme dans les exemples, extraits du Dictionnaire de l’Académie française, à savoir "prendre des restaurants", "c’est un bon restaurant que le vin, le bouillon".

Le sens moderne "établissement de restaurateur" est attesté à compter de 1803. Il est relevé dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) et illustré de l’exemple "tenir un restaurant". Citant l’auteur de Paris démoli, Littré, dans un exposé encyclopédique, raconte dans quelles circonstances a été fondé en France le premier établissement d’un restaurateur : "dans la rue des Poulies s’ouvrit en 1765 le premier restaurant, qui fut ensuite transféré à l’hôtel d’Aligre ; c’était un établissement de bouillons, où il n’était pas permis de servir des ragoûts comme chez les traiteurs, mais où l’on donnait des volailles au gros sel, des œufs frais, etc. ; Boulanger, le maître, avait pris pour devise, copiant l’Évangile : Venite ad me omnes qui stomacho laboratis, et ego vos restaurabo" (soit en français, "venez à moi vous qui souffrez de l’estomac et je vous restaurerai"). Littré explique aussi que restaurants des pieds humides était "le nom populaire des cuisines en plein vent des halles et marchés de Paris".

Ce sens moderne de restaurant est expédié en une courte phrase par les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), comme si le lieu désigné par ce nom était relativement nouveau en France  : "il s’emploie surtout comme nom masculin et désigne l’établissement d’un restaurateur" ; ainsi dans la phrase "on vient d’ouvrir un nouveau restaurant aux Champs-Élysées". Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) font précéder ce sens de la mention moderne : "établissement public où l’on sert des repas moyennant paiement". Les exemples cités sont de Maupassant (1880, "on dîna au bord de l’eau, dans un restaurant champêtre") et de Céline (1932, "je me cherchai un restaurant bien économique et j’abordai à l’un de ces réfectoires publics rationalisés où le service est réduit au minimum et le rite alimentaire simplifié à l’exacte mesure du besoin naturel") : en somme, ces réfectoires publics rationalisés préfigurent les Mac Do, Quick et autres restovites ou fast-food actuels.

Bien entendu, comme le mot est moderne, il est aussi social : "en particulier, écrivent les auteurs de ce Trésor (le bien nommé, puisqu’il renferme des pépites qui révèlent, au sens chimique de ce verbe, ce qu’est la modernité) : restaurant mis en place par une collectivité locale, une association dans un but social". Ainsi un restaurant peut être dit d’entreprise, populaire, économique, social, de collectivité, du cœur ("où sont servis des repas gratuits aux déshérités durant les mois d’hiver"), universitaire ("réservé aux étudiants et à une catégorie de personnel de l’enseignement ou de la recherche, et dont le coût est partiellement pris en charge par l’État"). La chose est si moderne et si universellement répandue que restaurant est devenu un  "élément de composition" qui forme de nouveaux mots (c’est un facteur de néologie en somme) : bar restaurant, café restaurant, hôtel restaurant, voiture-restaurant, wagon-restaurant, chèque-restaurant ("somme allouée par une entreprise à un salarié pour se restaurer, la différence de prix étant à la charge du salarié"), restaurant-pont ("restaurant qui enjambe comme un pont les différentes chaussées d’une autoroute, réservé aux usagers de cette autoroute"). Restaurant est aussi abrégé par aphérèse pour former les mots familiers restau ou resto, lesquels servent à composer de nouveaux mots, tels restauroute ou restoroute ("restaurant établi au bord d’une grande route ou d’une autoroute"), comme dans cet éloquent exemple du journal Le Monde (1972) : le "restoroute est un monde à part, le premier signal du retour à la civilisation, avec ses boutiques de mode (...) sa boîte aux lettres et son téléphone public, sa "salle à langer", sa caféterie (on dit plutôt cafétéria)". En 1972, la chose était vraiment nouvelle, comme invue, puisque Le Monde, ce quotidien de la modernité bougiste, en fait, sans qu’il y ait d’ironie apparente de la part du journaliste, le "signal du retour à la civilisation".

 

 

 

06 janvier 2007

Sécurité

 

 

 

 

 

 

Emprunté au latin securitas, dont le sens est "absence de soucis", "sentiment d’absence de danger" et "tranquillité d’esprit", sécurité est attesté en français au XIIIe siècle. Il a le sens de "confiance de celui qui croit n’avoir aucun sujet de crainte" ; puis il est employé à la fin du XVe siècle au sens de "état de tranquillité qui résulte de l’absence de danger". En octobre 1945 est fondée la sécurité sociale.

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de ce mot tient en une courte phrase : "confiance, tranquillité d’esprit bien ou mal fondée, dans un temps, dans une occasion où il pourrait y avoir sujet de craindre" (ce sujet de craindre, présent dans la sécurité et absent dans la sûreté, est ce qui distingue dans la langue classique sécurité de sûreté), et elle est illustrée des exemples "au milieu de tant de périls, vous ne craignez rien, votre sécurité m’étonne", "il dormait au milieu des ennemis avec une sécurité incroyable", "dans une grande sécurité de conscience". En revanche, un peu plus de deux siècles plus tard, dans le Trésor de la Langue française, la description du même mot s’étend sur deux pages et demie grand format et sur cinq colonnes denses et près de vingt acceptions ou emplois différents sont distingués. Ce qui caractérise ce mot, c’est l’extension à l’infini de ses emplois à des réalités sans cesse nouvelles, en particulier dans l’administration et le social, encore que cette extension soit récente. Ainsi, Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1972-94) distingue deux sens seulement : "tranquillité d’esprit bien ou mal fondée dans une occasion où il pourrait y avoir sujet de craindre" (définition du Dictionnaire de l’Académie française) et "tranquillité (...) d’un peuple, d’une association, d’une corporation entière", comme dans la phrase la sécurité du commerce, et "par extension, tranquillité, absence de danger", comme dans les exemples" nos vaisseaux parcourent maintenant ces mers avec sécurité", "l’industrie a besoin de sécurité", "nous ne sommes pas en sécurité ici".

Les grammairiens du XVIIe siècle se sont demandés si sécurité ne faisait pas double emploi avec sûreté. Vaugelas remarque que "M. Coeffeteau n’a jamais usé de ce mot ; mais (que) M. de Malherbe et ses imitateurs s’en servent souvent". Quelques années plus tard, les Académiciens, commentant Vaugelas, notent : "M. de Vaugelas a prévu avec raison que sécurité deviendrait fort en usage ; on s’en peut servir sans y apporter aucun adoucissement". Les doutes des grammairiens étaient fondés : le nom sûreté (qui n’est pas désuet de nos jours) est issu, comme sécurité, du même étymon latin securitas, mais les sens de sûreté sont plus variés que ceux de sécurité. Dans le second mot, Littré distingue deux sens ; dans le premier, huit, à savoir "caractère de celui sur qui l’on peut compter", "état de celui qui n’a rien à craindre pour sa personne ou pour sa fortune" (au figuré, en sûreté de : "à l’abri de"), "ce qui fait la sûreté", "sécurité" (tranquillité), "mesure de précaution" ("deux sûretés valent mieux qu’une"), "assurance, certitude", "caution, garantie", "fermeté du pied pour marcher, de la main pour écrire, pour faire une opération chirurgicale, etc." (exemples : "la sûreté du pied du mulet", "la sûreté de la main est nécessaire à un chirurgien" et au figuré : "sûreté de tact, de coup d’œil, de goût, de mémoire, la méfiance est mère de sûreté").

Il est un fait qu’au XXe siècle, les emplois de sécurité se sont étendus, alors que ceux de sûreté se sont restreints. L’article consacré à sécurité dans le Trésor de la Langue française est éloquent : sécurité s’est étendu à des réalités administratives et sociales. Ainsi le sens "situation objective, reposant sur des conditions matérielles, économiques, politiques, qui entraîne l’absence de dangers pour les personnes ou de menaces pour les biens et qui détermine la confiance" et "absence de menaces, de difficultés pour une personne ou un groupe social dans un domaine particulier". Situation objective, conditions matérielles, groupe social sont les mots fétiches de la modernité sociale. Sécurité est aussi en usage dans l’administration publique et militaire : compagnie républicaine de sécurité, quartier de haute sécurité, sécurité civile, sécurité militaire, officier de sécurité, sécurité publique, sécurité internationale, collective, sécurité sociale, mesures de sécurité, sécurité aérienne, routière, dispositif, système, etc. de sécurité, ceinture de sécurité, glissière, rail de sécurité, verre de sécurité, mesures, normes de sécurité, patrouille de sécurité, marge de sécurité.

L’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen du 26 août 1789, laquelle fait partie de toute Constitution de la République depuis 1946, porte : "Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté (id est la sécurité) et la résistance à l’oppression". Ces droits sont dits naturels et imprescriptibles, ce qui signifie qu’ils sont antérieurs à toute société humaine et qu’ils ne peuvent pas être abolis. Il est donc fait obligation à "toute association politique" (on dirait aujourd’hui à tout parti exerçant le pouvoir ou ambitionnant de l’exercer), non pas de les établir, mais de les conserver, puisque les hommes les tiennent de la nature. Apparemment, il n’est pas fait aux dirigeants de la France ou de quelque autre pays que ce soit d’autre obligation que celle-là. Les citoyens sont en droit de s’étonner que leurs dirigeants s’indignent des violations des droits de l’homme dans les trois-quarts des pays du monde, mais qu’ils restent silencieux, passifs et impassibles, malgré l’obligation qui leur est faite, devant les violations des droits naturels et imprescriptibles de l’homme en France.

Le plaisant dans le triomphe de sécurité dans la langue est qu’il coïncide avec la lente disparition de la sécurité dans la réalité. En 1945, il était recensé en France cinq cent mille crimes et délits, qui étaient autant d’atteintes à la sécurité des biens et des personnes ; en 2005, on en comptait quatre millions. Leur nombre a été multiplié par huit en plus d'un demi-siècle. Les deux phénomènes ne sont pas contradictoires. En fait, les emplois étendus et multipliés de sécurité servent à cacher qu’un droit naturel et imprescriptible de l’homme est devenu caduc (aurait dit Arafat) : l’emploi de ces millions de sécurité et la déclinaison de ce nom à tous les cas n’ont pour utilité pratique (comme disent les marxistes) que d’exorciser une réalité déplaisante. Le réel est retourné par l’idéologie.

 

 

05 janvier 2007

Moyenner

 

 

 

 

 

Ce verbe français et de formation française (dérivé du nom moyen) n’est plus en usage que sous la forme moyennant, préposition ayant pour sens "en contrepartie de" ou "au prix de". Pourtant, il est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à aujourd’hui) et dans tous les dictionnaires de langue. Il est attesté pour la première fois à la fin du XIIe siècle dans le sens, disparu en français moderne, de "atteindre le milieu de" (moyenner sa vie, ses jours) et à la fin du XIVe siècle dans un autre sens disparu "diviser en deux". Le sens qui s’est maintenu en français apparaît au début du XIIIe siècle : c’est "se procurer ou procurer quelque chose" grâce à la médiation de quelqu’un.

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens est exposé, parfois dans les mêmes termes : "procurer quelque chose par son entremise" (1762, les exemples cités sont "moyenner un accommodement", "moyenner une entrevue, une réconciliation entre deux personnes", "moyenner un accord entre les Princes") ; "procurer quelque chose par son entremise" (1932-1935, les exemples cités sont "moyenner un accommodement, une entrevue, une réconciliation entre deux personnes") ; "ménager, procurer par son entremise" (en cours de publication : "moyenner un accommodement"). D’une édition à l’autre, les exemples se font moins nombreux et plus courts – indice certain d’une désuétude croissante. En 1762, les Académiciens précisent que moyenner "vieillit" ; en 1932-35, qu’il "est vieux" ; dans l’édition en cours de publication, ils se contentent de la mention vieilli.

Les auteurs du Trésor de la Langue française confirment la mention vieilli. La définition qu’ils donnent est plus explicite et plus complète. Moyenner, selon eux, c’est "mener des tractations pour un arrangement entre deux parties". Le synonyme en est arranger. Le sens est illustré par les exemples suivants : "ils avaient admis dans la société deux éléments inconciliables, entre lesquels ils ne pouvaient que moyenner des arrangements, et jamais les amener à une union intime" (Destutt de Tracy, 1807) ; "on a essayé l’autre jour de moyenner une réconciliation entre Walewski et Morny" (Mérimée, 1862) ; "le roi, qui depuis cinq ou six mois devenait chaque jour plus ennemi des résolutions décisives, avait envoyé son fils chez le ministre des finances afin de moyenner un raccommodement avec le vieux maréchal" (Stendhal, 1835). Est relevé aussi, en remarque, le nom moyenneur, mentionné comme vieux et dont le sens serait "personne qui s’entremet, qui mène une tractation". Sainte-Beuve l’emploie : "la méthode de cet artificieux Bouillon, c’est de se rendre nécessaire de tous côtés, de nouer avec tous, puis de retenir tous les fils dans sa main, et de rester, en fin de compte, le maître et le moyenneur des situations" (1856).

Le seul auteur de dictionnaire qui ne fasse pas précéder la définition de moyenner ("procurer par entremise, par secours") de la mention vieux ou vieilli est Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872). En revanche, à la différence des Académiciens, il cite l’expression dont il précise qu’elle se dit populairement : "il n’y a pas moyen de moyenner", au sens de "la chose est impossible", et qui est attestée en français dès 1640. Les auteurs du Trésor de la Langue française la relèvent aussi et la font précéder de la mention familier : "il n’y a pas moyen de moyenner", au sens de "il est impossible d’arriver à un résultat".

Ce verbe et le dérivé moyenneur pourraient être rétablis dans l’usage contemporain. Les occasions de les employer ne manquent pas, surtout dans le social, où tout se négocie, où médiation, transaction, accommodement sont la règle et où la bonne gouvernance fait du compromis un idéal. Leur ancienneté et le sens précis qu’ils ont toujours eu les rend préférables, du point de vue verbal, à médiateur, jouer (faire le) au médiateur, médiation, série à laquelle il manque un verbe qui serait le pendant de moyenner (médiatiser ?). A la différence de médiateur, moyenner n’a rien de christique : il n’a donc pas sa place dans la langue moderne, ne pouvant pas nimber d’une auréole mystique, même amuïe, le social.

 

 

 

04 janvier 2007

Sociologie

 

 

 

 

 

 

Bienheureux nos ancêtres qui ne connaissaient ni les sociologues, ni les sociocrates, ni les sociographes, ni les sociolâtres, ni les socio-linguistes, etc. et qui ne se portaient pas plus mal pour autant. Leur vie n’était en rien troublée par ces monstres.

Le nom sociologie est factice : il a été forgé de toutes pièces. Le forgeron qui l’a mis au monde a suivi des études à l’Ecole polytechnique, où il a appris à résoudre une équation à deux inconnues. X, il se prenait pour le messie de l’ordre nouveau. Cet homo faber est Auguste Comte. Son prénom le rattache à la confrérie des clowns tristes. En 1839, dans son Système de philosophie positiviste, il écrit ceci : "je crois devoir hasarder, dès à présent, le terme nouveau de sociologie, exactement équivalent à mon expression déjà introduite, de physique sociale". Il n’est pas de terme plus éclairant que ce physique sociale pour expliquer ce qu’est la sociologie, à savoir l’absorption dans le social de tout, même de la science. Il est vrai aussi que, faisant cela, Comte a pris un risque : pour un spécialiste d’arithmétique, se lancer dans la physique de la société, c’est se hasarder dans des sables mouvants.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré, qui fut un disciple de Comte, avant de se libérer de son emprise pour écrire son dictionnaire, juge que sociologie a une existence ou mérite d’exister, ce que les Académiciens, à peu près à la même époque, dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, ont refusé, objectant sans doute que ce nom formé d’un élément grec accolé à du latin était trop monstrueux pour figurer dans un dictionnaire de la langue française. Littré, qui a gardé de la déférence pour son ancien gourou, n’a pas ces scrupules : c’est un "terme didactique", dont l’emploi aurait dû rester circonscrit à l’école. Il n'en a rien été. La sociologie étant la "science du développement et de la constitution des sociétés humaines", elle ne pouvait pas être reléguée dans une école caserne. Littré n'a pas que des qualités. Il pèche par inconséquence. Il définit la théologie comme une doctrine et la sociologie, qui s’est substituée à celle-ci comme système d’explication du monde, comme une "science". Il y a sans doute là une erreur de raisonnement. Si la théologie est une doctrine, la sociologie l’est aussi. D’ailleurs, elle a plus d’un titre à faire valoir pour mériter d’être qualifiée de doctrine. Dans son Catéchisme positiviste (1852), Comte écrit ceci : "je conçois sans effort, d’après la seule connexité des phénomènes, comment on s’élève insensiblement de la biologie à la sociologie, et de celle-ci à la morale". On ne saurait mieux dévoiler la nature de la sociologie : c’est de la science abusivement transportée dans la société pour produire une morale plus haïssable que les autres. Littré est attaché aux normes, au bon usage, à la belle langue. Bien que sociologie soit un "mot hybride" (il veut dire tératologique ou monstrueux) et qu’il soit dû à Comte dans son Système de la philosophie positive, il l’enregistre dans son Dictionnaire, parce qu’il "est (ou serait) pleinement entré dans l’usage" - ce qui semble quelque peu aventuré, vu que les Académiciens, plus tard, en 1878, l’ignorent encore. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-1935), ils en expédient la définition en un fragment de phrase abrupt qui, s'il est mimétique, en dit long sur le peu d'estime dans laquelle la sociologie était alors tenue  : "science, étude des phénomènes sociaux".

A l'opposé, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) sont entichés de social : ils placent la sociologie très haut. Elle est la "science des faits sociaux humains (considérés comme un objet d’étude spécifique), des groupes sociaux en tant que réalité distincte de la somme des individus qui les composent". Cette définition est trop emberlificotée ou tortueuse pour être honnête. Les faits et les groupes, ça fait beaucoup pour une science : c’est comme vider l’océan à la petite cuillère. Les sociologues ont de quoi marner jusqu’à la fin des temps. Il est un philosophe pour qui la sociologie est une imposture : c’est Nizan. Il écrit dans Chiens de garde (1932) : "L’introduction de la sociologie dans les Écoles normales a consacré la victoire administrative de cette morale officielle" (celle de la bourgeoise). Hélas, Nizan est marxiste et la sociologie qu’il admire est pire que celle de Comte ou de Durkheim, qu’il honnit.

Il est un phénomène qui dit clairement ce qu’est le monde moderne, c’est le domination de la sociologie dans tous les champs du savoir. Elle est partout, comme jadis les partisans de la collaboration avec l’Allemagne, rien ne lui échappe, tout tombe dans ses rets. Il y a une sociologie de l’art, de la connaissance, du droit, des régimes politiques, des religions, du catholicisme, de l’islam évidemment, de l’écrit (et de l’oral ?), de la littérature, du langage, des phénomènes sociaux dans les règnes animal et végétal, du crime, du journalisme, de l’actualité, de l’économie, des élections, de l’histoire, de l’industrie, de la philosophie, de la politique, de la campagne, de la ville, de la famille, de l’ethnie, de la tribu, de l’Afrique, de l’Asie, de la France, de l’école, de l’Europe, etc. Il ne reste plus qu’à établir une sociologie de la vache et du fromage, de l’abeille et du miel, du virus et du microbe, de la mort et de la vie, de la sociologie et des sociologues. Mme Desanti, qui fut communiste enragée, décrit en ces termes la descente aux Enfers d’un dénommé Serge, 27 ans : "orphelin du maoïsme et d’une expérience d’usine qui s’est terminée en prison, il a glissé de l’Histoire à l’ethnosociologie de quartiers de Paris" (1977). Voilà une destinée bouffonne qui donne plus envie de rire que de pleurer.

La sociologie accomplit cependant des exploits : elle met le réel dans sa bouteille, qui est plus une rouquille qu'un foudre. Même si tout cela est dérisoire, encore plus que cet artisanat populaire qui fait entrer par le goulot d'une bouteille de gnôle un petit pêcheur en bois ou une barque, elle est l’empire nouveau. Il est étrange que des intellectuels et même de savants docteurs qui tiennent l’impérialisme pour le dernier avatar du Mal se prosternent de conserve aux pieds de l’impératrice du monde. Seraient-ils masos ? Ou bien la haine qu’ils vouent à l’impérialisme est de pure montre.

 

 

03 janvier 2007

Coordination (suite)

 

 

 

Conjonction de coordination

 

 

 

Les noms coordination et conjonctions de coordination étaient familiers naguère aux élèves de l’école communale (laïque et publique) à qui étaient enseignés les rudiments de la langue française. Ils semblent aussi anciens que le monde ou que la langue : illusion ! Conjonction de coordination date de 1888. C’est donc à la toute fin du XIXe siècle que mais où est donc or ni car ont été nommés ainsi ! Les Académiciens, dans la huitième et dans la neuvième éditions de leur Dictionnaire (1932-35 et en cours de publication), définissent ce sens grammatical avec plus d’aisance prolixe que le sens général du nom ("action de coordonner") : c’est, écrivent-ils en 1932-1935, "en termes de grammaire, l’action de grouper, en les unissant par des conjonctions spéciales, des termes de même nature ou des propositions dont la valeur est identique logiquement ou seulement par la forme" (exemples : "les principales conjonctions de coordination sont : et, ou, ni, mais, car" et "syntaxe de coordination") ; et, dans la neuvième édition, "grammaire : action de grouper des termes ou des propositions de même nature ou de même fonction, en les unissant par des conjonctions". Dans cette dernière édition, cet emploi est expliqué par une leçon de grammaire, du type de celles que les maîtres faisaient jadis : "les principales conjonctions de coordination sont et, ou, ni, mais, car. Dans la phrase il est beau et brave, la conjonction de coordination et relie les attributs beau, brave. Dans la phrase il pleut, mais le temps est doux, la conjonction de coordination mais relie les deux propositions il pleut, le temps est doux". Il semble que les Académiciens aient conscience que le savoir élémentaire des modernes en matière de grammaire s’est effondré. Aussi tentent-ils de combler ce vide par une leçon, vaine à n’en pas douter. En effet, les mots conjonctions de coordination sont devenus plus étrangers aux élèves que s’ils étaient du chinois. En un siècle, un savoir, "moderne" au début du XXe siècle ou tout nouveau, est tombé en désuétude. Vanitas vanitatum et omnia vanitas, disait-on jadis : on ne saurait mieux dire.

Comme les auteurs du Trésor de la Langue française sont d’éminents linguistes et qu’ils ont rédigé leur dictionnaire avant la disparition à l’école de tout enseignement de la grammaire et même de la langue, ils s’attardent longuement sur le sens grammatical de coordination, en usant d’un jargon qui doit effrayer les mieux disposés de leurs lecteurs. Lisez bien ceci : c’est, "en linguistique, la réunion de plusieurs schèmes d’entendement dans un même énoncé, avec lien explicite" et "plus spécialement, taxème exprimant des relations de "+", "-", "=" entre deux éléments (addition, soustraction, égalité conceptuelles)" (Pottier, 1974). Les exemples cités ne sont heureusement pas du chinois : termes, faits, rapports, conjonctions de coordination; coordination implicite. L’article du Trésor de la Langue française ressemble de ce fait à un exposé d’encyclopédie. Trois éminents savants linguistes (mais y a-t-il des savants qui ne fussent pas éminents ?) sont cités :

Antoine (1958 : "Qu’est-ce que la coordination, fait de relation logique ou psychologique ? Qu’est-ce que la coordination, fait de liaison grammaticale ? Quels rapports entretiennent-elles l’une avec l’autre ? Mais nommer la coordination, en prenant le mot au sens aussi bien logique que linguistique, c’est appeler son "contraire" : la subordination, et aussi son voisin (également peut-être son contraire !) : la juxtaposition; seconde source de difficultés... Ainsi, la coordination, fait de grammaire, est moins qu’aucun autre séparable des réalités mentales qu’il recouvre. Mais, comme fait de grammaire, il intéresse à la fois la phonétique car il n’y a pas passage de liaison sans incidence sur la ligne mélodique et rythmique du discours ; la stylistique pour cette même raison ; la morphologie malgré tout et la sémantique car l’expression grammaticalement normale de la coordination implique recours à un outil de coordination qui, on le verra, représente une certaine espèce linguistique à cheval sur le morphème et le sémantème; la syntaxe enfin… La coordination sur les plans logique et psychologique semble donc se définir ainsi : mise en ordre de deux termes (membres) ou davantage, équilibrés et harmonisés dans un ensemble créant entre eux une unité relative") ;

Martinet (1961 : "il y a expansion par coordination lorsque la fonction de l’élément ajouté est identique à celle d’un élément préexistant dans le même cadre, de telle sorte que l'on retrouverait la structure de l’énoncé primitif si l’on supprimait l’élément préexistant... L’expansion par coordination peut affecter n’importe laquelle des unités considérées jusqu’ici ; un monème autonome dans aujourd'hui et demain, un monème fonctionnel dans avec et sans ses valises, une modalité en anglais with his and her bags, un lexème dans rouge et noir, homme et femme, un syntagme prédicatif dans il dessine et il peint avec talent") ;

Ruwet (1967 : "La coordination qui est un des processus les plus productifs du langage pose des problèmes insolubles à une grammaire syntagmatique. Notons d’abord, cependant, que la notion de constituant, telle qu’elle est définie par une grammaire syntagmatique, doit jouer un rôle considérable dans l’étude de la coordination... En effet, en général pour que la coordination soit possible, il faut que les constituants coordonnés soient des constituants de même type, et cela, souvent en un sens très étroit").

Il est dans ces trois longues citations d’innombrables mots qui devraient être définis longuement, afin qu’ils soient intelligibles au plus grand nombre, en particulier à ceux qui font l’effort de consulter les dictionnaires. Certes, ces extraits tératologiques sont obscurs ; certes, ils semblent avoir été écrits par des dérangés ; certes, personne ne les lit ; mais ils sont utiles. Ne révèlent-ils pas la cause, parmi bien d’autres, de la disparition de tout enseignement de la grammaire à l’école et ailleurs et de l’immense discrédit dans lequel cette discipline, qui a formé pendant plus de vingt siècles les Européens, s’est abîmée ? Oui, le savoir grammatical s’est effondré, comme il est prévu que le système solaire s’effondre sur lui-même dans quatre milliards (et des poussières) d’années. La cause n’est pas seulement l’élimination programmée, à l’école socialiste ou apparentée, de tout enseignement de la grammaire ; elle tient aussi au charabia des experts, d’autant plus vain ou inutile qu’il porte sur des faits simples et évidents. C’est comme si un stratège prévoyait d’utiliser les divisions blindées pour enfoncer des portes grandes ouvertes.

 

 

 

02 janvier 2007

Coordination

 

 

 

 

 

 

En latin, coordinatio est employé pour la première fois par Boèce, philosophe des Ve et VIe siècles de notre ère, au sens "d’arrangement". En français, coordination, qui y est emprunté, est d’un emploi très rare jusqu’au XXe siècle. Si coordination n’avait pas été fabriqué par Boèce et s’il n’avait pas été introduit en français en 1361 par Nicolas Oresme, philosophe et mathématicien (1320-1382), deux des plus grands esprits de l’Europe, on aurait pu dire de ce mot qu’il est moderne, tant il s’accorde avec l’époque : il est dans le vent, il bouge dans le mouvement, il suit le sillage des adeptes du bougisme (les dinosaures du marxisme). Il n’est enregistré par les Académiciens qu’en 1835, dans la sixième édition de leur Dictionnaire. Encore est-ce dans le seul sens, vague et général, de "action de coordonner" ou de "résultat de cette action", sans que ce soit précisé qui ou ce qui coordonne ou qui ou ce que l’on coordonne. Les exemples une habile coordination, la coordination de tous les êtres ne sont guère parlants. Littré y consacre un article, bref et peu explicite, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872). Le sens en est "action de coordonner" et "état des choses coordonnées". Un seul écrivain, selon Littré, aurait employé coordination et encore dans un sens obscur. C’est Jean-Jacques Rousseau (Emile) : "ils ont beau couvrir leur galimatias de coordination". Dans ce cas aussi, le sens n’est pas clair. Le mérite de Littré est de citer deux phrases, obscures elles aussi, extraites des œuvres de Nicolas Oresme : "les Pythagoriciens furent disciples et ensuivant la doctrine du philosophe appelé Pythagore qui mettait deux coordinations de choses (pair et impair)" et "ils mettaient un ordre de bien ou coordination".

En revanche, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, le sens de coordination, et surtout l’extension de ce mot à des réalités de plus en plus nombreuses (sociales évidemment, pour la plupart) sont assez clairement exposés, malgré quelques erreurs bénignes : ainsi les Académiciens datent du XVIIIe siècle l’introduction de ce mot en français, alors que Nicolas Oresme l’employait quatre siècles auparavant. La définition que les Académiciens en donnent aujourd’hui est aussi vague que celle de 1835, mais les exemples sont clairs, dans le mesure où est nommé ce qui coordonne ou ce qui est coordonné. Ce sont "une bonne, une mauvaise coordination des mouvements", "le secrétaire général d’une société assure la coordination de tous les services", "on a constaté un manque de coordination entre les deux ministres". Les auteurs du Trésor de la Langue française ont compris eux aussi que, pour rendre intelligible le mot coordination, ils ne devaient se contenter de la définition "action de coordonner" ou d’exemples vagues. Pour eux, c’est la "mise en ordre, l’agencement calculé des parties d’un tout selon un plan logique et en vue d’une fin déterminée". Ainsi "la coordination des faits, des idées, des recherches", "la coordination des efforts" (Jaurès), "un cruel effort de coordination dans l’exécution" (Valéry, 1929), "il faut admettre le fatalisme, ou la coordination forcée des choses soumises à un plan général" (Balzac, 1832), "la coordination des moyens à une fin" (Bergson, 1907). Le mot désigne aussi, par extension, l’état qui résulte d’un bon agencement des choses, comme dans la phrase de Jean Rostand "le plus humble des êtres vivants est un monde ordonné ; il témoigne d’une unité, d’une coordination, d’une harmonie, d’une finalité, dont la matière n’offre pas même l’esquisse" (1939) ou d’un des fondateurs de la religion occultiste, Leroux : "Nier toute harmonie des choses, tout plan, tout rapport, toute coordination dans l’œuvre divine" (1840). A partir de ces sens, mise en ordre des choses et état d’harmonie qui en résulte, coordination s’est étendu, quasi naturellement, à l’administration, à l’armée, à la politique et, bien entendu, au social, après qu’il a été policé ou lissé par les experts. C’est la "mise en harmonie de divers services, de diverses forces, de différentes composantes, en vue d’en renforcer l’efficacité". La bonne administration se reconnaît immédiatement à l’existence en son sein d’organes et de services de coordination ou d’un comité interministériel de coordination en matière de sécurité sociale. Les révolutionnaires marxistes sont avides de coordination, comme l’atteste cet extrait éloquent de La Condition humaine (Malraux, 1933) : "après l’échec des émeutes de février, le comité central du parti communiste chinois avait chargé Kyo de la coordination des forces insurrectionnelles". Dans les transports, la coordination est devenue un impératif moderne : c’est " l’harmonisation et répartition équitable des trafics entre le rail et la route, le rail et l’eau, etc., en vue d’une meilleure rentabilité de ces moyens de transports" : la coordination rail-eau ou fer-eau est "la préoccupation des pouvoirs publics depuis plus de vingt ans". Elle risque de le rester longtemps encore.

Il est un emploi encore plus moderne de coordination qui est échappé aux auteurs du Trésor de la Langue française et du Dictionnaire de l’Académie française : c’est l’extension du sens dans lequel Malraux emploie coordination : mise en harmonie des forces révolutionnaires afin d’en améliorer l’efficacité et, par extension, "organe" (quelque chose comme un "comité" local, image du comité central) qui assure cette mise en harmonie. C’est pourquoi on voit fleurir en France depuis vingt ans ou davantage des coordinations d’intermittents et de précaires, de travailleurs en lutte, de commerçants en colère, d’artistes plasticiens subventionnés, de clandestins, de fascistes verts, etc. qui forment en toute occasion des coordinations ou ce que l’on nommait jadis en URSS des soviets.

 

 

 

01 janvier 2007

Cohésion

 

 

 

 

 

En latin, le verbe cohaerere a deux sens : a) "être lié", que ce soit au sens propre (cum aliqua re, "à quelque chose") ou au sens figuré (tenir des propos qui ne sont pas cohérents), et b) "former un tout compact" : ainsi, le monde physique forme un tout cohérent. De fait, cohésion, emprunté au latin médiéval cohaesio et attesté pour la première fois en 1740, est un terme de science. Il a le sens de "force par laquelle deux choses adhèrent entre elles". Il est ainsi défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) : "terme de physique, adhérence, force par laquelle des corps sont unis entre eux" et illustré par la phrase "les parties des liqueurs grasses ont une certaine cohésion qui rend la séparation moins aisée". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), expédie la définition en une phrase qu’il emprunte, après l’avoir un peu modifiée, au Dictionnaire de l’Académie française : "terme de physique", "force en vertu de laquelle les particules des corps solides se tiennent entre elles", illustrant ce sens de la phrase "dans les corps, la cohérence est l’effet de la cohésion".

Cependant, il note que cohésion s’emploie dans un sens figuré, politique ou social. Il cite l’exemple "la cohésion des parties d’un empire". C’est en 1823 que ce sens figuré est attesté en français dans Le Mémorial de Sainte-Hélène. Il signifie "union, unité", Las Cases évoquant la cohésion des citoyens. Un peu plus tard, Balzac l’emploie dans le sens de "cohérence" entre ses paroles et ses actions (en lieu et place de cohérence) – emploi qui est considéré aujourd’hui comme impropre. Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens donnent à cohésion un seul sens ("terme de physique, force par laquelle les parties d’un corps adhèrent entre elles"), qu’ils illustrent de l’exemple éloquent ("la cohésion est plus forte dans les corps solides que dans les corps liquides"), qu’ils complètent du même emploi figuré que chez Littré : "les parties de cet empire manquent de cohésion".

Il faut attendre le Trésor de la Langue française (1972-1994) pour que soit relevé, en plus du sens physique défini dans des termes modernes ("force d'attraction qui fait se tenir solidement entre elles les molécules d’un corps, qui en assure la cohérence physique"), le sens social, celui du Mémorial de Sainte-Hélène, que les auteurs de ce Trésor présentent comme figuré : "en parlant d’un groupe, d’une équipe, d’un parti, d’une troupe, d’un État, etc., union, solidarité étroite" ou "caractère quasi indestructible du lien qui unit les membres d’un groupe", comme l’expriment clairement les exemples : "ce qui frappa d’abord Gilbert, dans ce groupe, ce fut sa cohésion ; il admira que ces hommes, d’âge, de classe, de religion et de patrie différents, fussent si étroitement unis" (Arland, 1929) et "la charité chrétienne, si solennellement prêchée par l’Évangile, n’est pas autre chose que la cohésion plus ou moins consciente des âmes, engendrée par leur convergence commune in Christo Jesu" (Teilhard de Chardin, 1955).

Les termes cohésion et sociale, qui expriment l’objectif ultime que sont censées poursuivre les lois luttant contre l’exclusion, contre les discriminations (surtout les imaginaires) ou pour l’égalité des chances, sont redondants. Ils forment pléonasme. Ce nouveau sens est relevé dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française. La cohésion, outre la "force par laquelle les molécules d’un corps sont liées entre elles", est "l’union étroite entre les différentes parties d’un tout", et spécialement, la "solidarité entre les membres d’un même groupe humain", laquelle "assure son homogénéité". Dans les exemples cités, il n’est pas fait allusion à la cohésion sociale, mais à la cohésion d’un empire ou d’une nation et à la sauvegarde de la cohésion d’un parti ou d’une équipe, de sportifs ou autres (dirigeants, éducative, etc.).

Le sens social de cohésion qui est récent (il date de 1823, il est exposé par Littré) résume l’évolution du monde ou le sens de l’Histoire. On a vu que de nombreux mots de la théologie, de la culture, du droit, avaient pris un sens social, à la suite du triomphe des sciences sociales dans le champ épistémologique de la modernité. Ce triomphe affecte la science aussi, qui est phagocytée et dont les mots sont pillés, pour cantonner dans le camp social, sociétal, sociologique. La science est mobilisée, elle aussi, dans la guerre des mots. Il n’y a pas à s’en étonner, puisque les sciences sociales se sont baptisées sciences.

 

 

 

Signes 18

 

 

Chiffres et voeux

 

 

Ouvert à la toute fin de l'année 2005, ce "blog" a "reçu" 43855 "visiteurs" (comme on dit sur le net) en 2006 et 90948 pages ont été lues.   

 

Arouet le Jeune souhaite une bonne année à ses "lecteurs".