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01 février 2007

Despote

 

 

 

Despote et despote éclairé

 

 

 

Le français a emprunté au grec d’innombrables mots. Certains de ces mots désignent des réalités belles ou honorables, tels démocratie ou philosophie ou eucharistie ; d’autres, des réalités désagréables ou méprisables. C’est le cas de despote qui, en grec, signifie "maître absolu". En français, il est attesté au XIIIe siècle comme adjectif au sens de "qui fait preuve d’autorité et d’arbitraire", comme dans cet extrait de Nicolas Oresme : "en grec despotes, c’est seigneur de la chose de laquelle il peut dire : ce est mien". Puis il est attesté comme nom au sens de "souverain" (1611) et (1748) de "souverain autoritaire et arbitraire". Chez Balzac (1831), ce mot est transporté hors de la politique pour désigner "toute personne qui exerce un pouvoir tyrannique".

Les Académiciens dans leur Dictionnaire (quatrième édition, 1762) en donnent une définition "tautologique", au sens où le mot est défini par lui-même ou un de ses dérivés : "qui gouverne despotiquement". Ils ont conscience que ce mot est propre à un état de choses révolu, puisqu’ils font des despotes des "figures" du passé ou propres à des peuples encore barbares : "despote se dit encore des gouverneurs de certains États", écrivent-ils, donnant comme exemple "despote de Servie"  (Serbie sans doute).

Là où les Académiciens ne relèvent qu’un seul mot, Littré en relève deux, distinguant entre le nom commun et celui qui désigne un titre ou une fonction : "ancien titre de plusieurs princes grecs, tels que ceux de Servie, de Valachie", illustrant ce sens par un extrait de Voltaire : "on entendait autrefois par un despote un petit prince d’Europe vassal du Turc et vassal amovible, une espèce d’esclave couronné gouverneur d’autres esclaves". Voltaire a une claire conscience de l’infâme statut servile des peuples d’Europe soumis au pouvoir islamique des Turcs. C’est aussi le "titre honorifique que les empereurs grecs se réservèrent dans l’origine et qu’ils accordèrent ensuite à leur famille". Le nom commun despote est défini avec plus de précision que dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762) : c’est, écrit Littré, un "prince qui gouverne avec une autorité arbitraire et absolue", l’illustrant de "despotes de l’Asie". Le mot s’étend aussi par métaphore à toute personne tyrannique : "par extension, écrit Littré, personne qui s’arroge une autorité tyrannique", comme dans la phrase "cet homme (il ajoute "cette femme") est un despote dans sa famille" (il ou elle "abuse de son autorité en un moment donné pour faire faire à un autre ce qui ne lui convient pas"). L’amusant dans ces définitions est le souci qu’a Littré de ne pas limiter l’autorité tyrannique aux seuls hommes, comme s’il était un de ces modernes qui mettent les noms désignant des personnes aux deux genres, de peur que les femmes ne s’offusquent de son supposé machisme : il y a des Françaises et des Français, des travailleurs et des travailleuses, des infirmières et des infirmiers, des musulmans et des musulmanes, des directeurs et des directrices, etc. – donc des hommes et des femmes despotes : faut-il dire despotesses ? Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) notent que le mot s’emploie au féminin : ainsi chez Romain Rolland (1904 : "pour obéir aux ordres de la petite despote, car il avait pris à la lettre toutes ses prétentions, il ne sortait plus de chez lui") et chez Colette (1900 : "j’ai un peu de crainte pour cette immorale petite, et je l’avertirais bien de se méfier d’Armand, mais l’autre, sa despote, prétendrait tout de suite que je suis allée dénoncer sa conduite à Richelieu"), bien que "pour parler d’une femme, on conserve généralement la forme masculine : quel despote que cette femme !", comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, 1835-1932.

Entre despote au sens propre de ce terme, à savoir, selon Voltaire, dans les provinces de l’Empire ottoman, "l’esclave couronné gouverneur d’autres esclaves", et despote dans un sens étendu, à savoir un souverain européen, il y a un abîme, que les hommes des Lumières et Littré ont allègrement franchi. Ils n’ont pas hésité à qualifier de despote tout prince. C’est, écrit Littré, un "prince qui gouverne avec une autorité arbitraire et absolue". Il n’y a pas eu dans l’Europe classique de souverain qui ait gouverné en tyran son pays, sauf au XXe siècle l’asiate Lénine, le peintre raté Hitler et le Géorgien Staline, entre autres. Pourtant, despote désigne par mépris un "prince qui abuse ou que l’on suppose abuser d’une autorité qui en soi n’est pas absolue". Ainsi, Littré écrit que "quelques-uns traitent Louis XIV de despote", comme si, vassal des Turcs, il avait gouverné en leur nom la province soumise de France.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), deux emplois sont distingués, suivant que despote est péjoratif ou non. Quand il est péjoratif, il désigne le "chef d’État qui exerce le pouvoir seul et sans contrôle et qui gouverne avec une autorité absolue et arbitraire" ou le "chef d’État qui s’arroge une autorité absolue alors que le pouvoir qu’il détient n’est pas absolu en soi". En 1790, Marat fait du très bonasse Louis XVI un despote : "le monarque, poussé hors de son caractère pacifique, prend le ton d’un despote, qui veut que tout ploie sous ses ordres absolus", comme si ce monarque était Robespierre. Pour que despote cesse d’être péjoratif, il suffit d’y accoler l’adjectif éclairé. Auquel cas, il désigne le "chef d’État qui gouverne selon la doctrine du despotisme éclairé" - c’est-à-dire du despote éclairé par les Lumières de la raison ou de la philosophie nouvelle. C’est, écrivent les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, un "monarque de droit divin exerçant un pouvoir absolu tempéré par les lumières de la raison, selon les vœux des philosophes du XVIIIe siècle". Diderot, Voltaire et autres détestaient Louis XV et Louis XVI, qui étaient éclairés et qui n’étaient pas des despotes. Ils leur préféraient Catherine de Russie ou Frédéric II Hohenzollern, roi de Prusse, qui étaient à demi despotiques et à demi éclairés. Le despote éclairé a servi de matrice pendant tout le sinistre XXe siècle aux intellectuels, qui ont admiré ou qui admirent encore de vrais despotes d’Asie ou d’ailleurs, Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, Nasser, Boumediene, etc. Tous étaient des tyrans et aucun n’était éclairé, sinon par les braises éteintes du marxisme ou par les flammes noires de l’islam.

 

 

 

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