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02 février 2007

Signes 20 : doryphore

 

 

 

Doryphore

 

 

 

Ce mot, familier aux écoliers de jadis, aux paysans qui tenaient autant à leurs récoltes de pommes de terre qu’à la prunelle de leurs yeux et aux férus d’insectes, est ignoré du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935). Ce n’est que dans la neuvième édition, en cours de publication, que le mot est relevé avec trois sens : soldat de la Grèce antique armé d’une lance, coléoptère aux élytres verts rayés de noir parasite de la pomme de terre et terme de mépris désignant les soldats allemands occupant la France pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le premier sens est attesté en 1752 dans le Dictionnaire dit de Trévoux (celui des Jésuites). Ce mot grec signifie "qui porte une lance" et désigne le garde d’un prince. Le français l’a emprunté au grec par le biais du latin doryphorus. Le deuxième sens est attesté en 1817 chez Cuvier. Il semble que ce soit un emprunt, non pas au grec, mais au latin savant en usage au Moyen Age doryphora. Cuvier décrit cette espèce ainsi : "les chrysomèles, dont l’arrière sternum s’avance en forme de corne, composent le genre doryphore (doruphora) d’Illiger et d’Olivier". Le troisième emploi s’est généralisé dans la France occupée : on en comprend les raisons. Les caractéristiques physiques des doryphores étant familiers aux paysans (élytres verts rayés de noir), ainsi que leurs habitudes alimentaires (parasites de la pomme de terre), ceux-ci ont par analogie nommé doryphores les soldats de la Wehrmacht : ils portaient un uniforme vert-de-gris et ils étaient réputés vivre sur le pays. La métaphore est assez juste.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré ne recense, et pour cause, que les deux premiers sens : "nom que les Grecs du Bas-Empire donnaient aux soldats de la garde impériale, qui étaient armés d’une demi-pique" et "genre de coléoptères renfermant de grands et beaux insectes originaires d’Amérique, et dont la poitrine est armée d’une longue pointe dirigée en avant". Littré complète cette description d’un exposé encyclopédique : "Ce destructeur, de petite taille, connu sous le nom d’insecte du Colorado, s’attaque, comme on le sait, aux pommes de terre" et "le doryphora n’attaque pas seulement les pommes de terre, il dévore également les feuilles de tomates, d’aubergines, etc. en un mot, les fanes de la plupart des plantes de la famille des solanées". Il est nommé aussi colorado, du nom de l’Etat des Etats-Unis d’Amérique d’où il provient.

Les auteurs du Trésor de la Langue française complètent les définitions exposées dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française d’exemples pris chez les écrivains ou tirés de l’histoire de l’art. Ainsi, doryphore est aussi un nom propre quand il désigne la célèbre statue de Polyclète qui est supposée représenter l’idéal des proportions humaines : "Polyclète avait composé un traité sur les proportions du corps humain. La statue qu’il modela pour expliquer son écrit représentait un garde du roi de Perse, armé d’une lance : un doryphore" (1876). Les synonymes du nom doryphore au sens de "coléoptère s’attaquant aux feuilles de différentes plantes" sont bête à patate ou mouche à patate. Bazin écrit : "les perdreaux sont souvent empoisonnés par les bouillies arséniatées employées contre le doryphore" (1948). Si ces insectes sont nommés ainsi, c’est à cause de leur "poitrine armée d’une longue pointe dirigée en avant" et si les soldats allemands ont été nommés entre 1940 et 1945 doryphores, c’est, est-il écrit dans le Trésor de la Langue française, "en raison de leur nombre". L’explication paraît courte. S’ils étaient des doryphores, c’est parce que les vert-de-gris se nourrissaient sur la bête, comme les insectes du même nom et aux élytres de couleur voisine. "Il ne venait pas souvent, écrit Vialar (1959) au cirque d’uniformes verts. Mais lorsqu’on signalait une telle présence les clowns étaient moins drôles et avec eux, Eugène, qui se croyait obligé d'introduire dans ses répliques des transparentes allusions aux doryphores ou aux vert-de-gris".

La crise de la France est si profonde que, dans certains villages, les gens du patelin, indigènes ou non, autochtones de longue date ou récents, nomment par mépris doryphores les propriétaires de villas d’agrément, les campeurs, les touristes, comme si ceux-ci étaient des vert-de-gris qui occupaient indûment leur pays ou l’avaient envahi.

 

 

 

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