Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04 février 2007

Révélation

 

 

 

 

 

 

En latin, revelatio (de revelare "dévoiler", velum signifiant "voile") a pour sens "action de laisser voir, de découvrir". Dans la langue latine des premiers chrétiens, ce mot s’est employé à propos de Dieu. Il est attesté en français à la fin du XIIe siècle dans un sens religieux, plus exactement chrétien : "inspiration par laquelle Dieu fait connaître surnaturellement certaines choses". Au début du XIVe siècle, il désigne aussi des actions qui ne sont pas religieuses : "action de révéler un secret, un crime". C’est à compter du XIXe siècle que le sens religieux va peu à peu s’effacer. En 1831, révélation désigne "ce qui apparaît soudain comme une connaissance nouvelle de sensations ou de sentiments jamais éprouvés" ; en 1835, une information "qui explique des événements obscurs ou fait connaître des éléments nouveaux" ; en 1902, dans le domaine sportif, un sportif "qui manifeste brusquement de grandes qualités, un grand talent" ; en 1941, le mot est employé par les photographes.

Dans les dictionnaires consultés, l’ordre dans lequel sont nommés les sens de révélation est l’inverse exact de l’ordre dans lequel ces sens sont apparus au cours de l’histoire de ce mot. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le premier sens exposé est le sens général (du moins en apparence) : "action de révéler", ce que les exemples cités nuancent, puisqu’ils sont presque tous en rapport avec la religion. Ainsi "on a publié des monitoires pour avoir révélation de telle chose", "ce monitoire fera venir bien des gens à révélation", "prendre droit par les révélations d’un Monitoire", "révélation de la confession", un monitoire, est-il besoin de le rappeler, étant une "lettre adressée par l’autorité ecclésiastique aux fidèles leur enjoignant, sous peine d’excommunication, de dénoncer tous les faits répréhensibles dont ils ont connaissance". Le seul exemple qui ne soit pas religieux est "révélation d’un secret". Le second sens est celui qui est apparu le premier dans l’histoire de la langue : "inspiration par laquelle Dieu a fait connaître surnaturellement aux prophètes, aux saints, à son église, ses mystères, sa volonté, sa venue, etc." Les Académiciens précisent que ce mot s’emploie sans adjectif ni complément du nom et qu’il signifie "la révélation divine" et que, quelquefois, "il se prend pour les choses révélées".

Littré ne s’embarrasse guère de l’histoire du nom et des divers sens qu’il a pris au cours des siècles. Il cite en premier le sens "laïque" et général, qui n’a aucun rapport avec la religion. C’est l’action de révéler, comme dans "la révélation d’un complot", "ces mémoires contiennent de curieuses révélations", "toute révélation d’un secret est la faute de celui qui l’a confié" (La Bruyère), et dans un sens figuré, "c’est toute une révélation" se dit "d’un fait qui, connu, en découvre une infinité d’autres". Littré cite le sens religieux en second : "inspiration par laquelle Dieu fait connaître surnaturellement certaines choses". Hostile à la religion chrétienne, Littré classe dans la même partie ce sens et celui du paganisme : "il se dit aussi des communications supposées avec les dieux dans le paganisme". Littré relève aussi le sens "absolu" : "la révélation divine ou la religion révélée" et le sens métonymique de "choses révélées". Il cite un extrait éloquent de l’Emile de Rousseau : "Dans les trois révélations, les livres sacrés sont écrits en des langues inconnues aux peuples qui les suivent : les Juifs n’entendent plus l’hébreu, les chrétiens n’entendent ni l’hébreu ni le grec, les Turcs ni les Persans n’entendent point l’arabe et les Arabes modernes eux-mêmes ne parlent plus la langue de Mahomet".

Il en est de même des Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire : la révélation est "l’action de révéler" un secret, un complot, une conspiration, un crime. Le contraire est non-révélation : "la non-révélation des crimes peuvent compromettre la sûreté de l'État", écrivent les Académiciens. De "action de révéler", le sens passe à "ce qui est révélé" : faits, informations et même personne, comme dans ces exemples "il est venu trouver la police, disant qu’il avait des révélations à faire", "la publication de cette œuvre a été une révélation". Le sens religieux, bien que, historiquement, il soit premier, est cité en second : le mot "désigne, dans les diverses religions, la manifestation directe de la pensée et de la volonté divines". De même, le sens chrétien de révélation est cité en second : spécialement, écrivent les Académiciens, le réduisant à un des avatars de la révélation : "Dans le christianisme, il désigne spécialement les enseignements directs ou l’inspiration par lesquels Dieu a fait connaître ses mystères, sa volonté, sa venue, etc."

Les auteurs du Trésor de la Langue française suivent, dans l’exposé des significations, non pas l’ordre historique, celui dans lequel les significations se sont succédé, mais un ordre a posteriori, tout relatif, donc idéologique. C’est "l’action de révéler quelque chose à quelqu’un" et le "résultat de cette action". C’est ensuite "dans les religions positives (sic), l’acte pouvant s’exercer suivant divers modes, par lequel Dieu ou la divinité, se manifeste à l’homme et lui communique la connaissance de vérités partiellement ou totalement inaccessibles à la raison" et "l’ensemble de vérités ainsi portées à la connaissance de l’homme et constituant le fondement de la religion en question". L’ordre dans lequel sont cités les exemples est tout aussi éloquent. En premier lieu est cité un extrait de Nerval, un des prosélytes du social occultisme, qui met sur le même plan les prédictions des pythies et la révélation divine : "Ne peut-il pas sembler qu’il y ait eu, dans tous les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine ? Le christianisme primitif a invoqué la parole des Sibylles et n’a point repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes". L’exemple qui illustre le sens chrétien n’est cité qu’en second : "Dieu doit leur avoir dit de ce que nous ne savons pas, de ce que nous ignorons nous autres. Dieu doit leur avoir fait des révélations particulières. Hauviette : Il n’y a point de révélations particulières. Il n’y a qu’une révélation pour tout le monde ; et c’est la révélation de Dieu et de Notre-Seigneur-Jésus-Christ. De Dieu par lui-même et par Notre-Seigneur-Jésus-Christ. C’est une révélation pour tous les bons chrétiens, pour tous les chrétiens, même pour les mauvais, et pour les pécheurs, pour tous les bons paroissiens" (Péguy, Mystère de la charité, 1910). Enfin, sont exposés les sens spécifiquement humains ou sociaux ou même techniques de révélation : "phénomène par lequel une réalité cachée ou ignorée se manifeste soudainement à la conscience ou à la connaissance" ; "personne qui s’impose dans le domaine du sport, des arts, du spectacle en manifestant sa valeur, son talent, ses qualités" ("ce jeune cinéaste de 26 ans, Humberto Solas, s’impose comme l’une des révélations les plus fracassantes et les plus sûres du cinéma cubain et mondial", écrivent les journalistes communistes des Lettres française, en 1969, Solas, la révélation en question, étant une pure fiction idéologique, est tombé dans un oubli total) ; et enfin "apparition de l’image donnée par un système optique".

Cet article de dictionnaire, apparemment anodin, révèle, plus clairement que les discours savants, la disparition chez les Français et chez les Occidentaux de la métaphysique. En fait, elle s’est transformée en une autre métaphysique, toute sociale ou toute immanente, une vague religion sociale et technique. Auquel cas, l’élément grec méta dans cette métaphysique nouvelle ne signifie plus "au-dessus", mais "à côté". La métaphysique n’est plus au-dessus de la nature (ou phusis, en grec), mais tout à côté de la nature ou même dans la nature.

 

 

Les commentaires sont fermés.