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06 février 2007

Sociocrate

 

 

 

 

 

Il n’existe pas d’article consacré aux noms sociocrate et sociocratie dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), encore moins dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935 ou dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1872). En revanche, la formation de ce nom et son sens sont expliqués à l’article socio du Trésor de la Langue française. Ce socio (distinct du raccourcissement par aphérèse de sociologie – courant chez les potaches, comme géo résulte de l’abréviation de géographie ou psycho de psychologie) n’est pas un mot, mais un élément formantid est un "morphème" ou une suite de sons qui a un sens mais qui n’est pas autonome (socio n’est jamais employé seul) et qui sert à former de nouveaux mots. Il est très productif depuis un siècle. Il est vrai que le social a absorbé tout ce qui n’était pas social et qui faisait tache dans un ensemble uniformisé. A socio, il est possible d’ajouter un autre élément, ou encore un suffixe, tel gramme, logie, logue, cratie, ce qui donne sociogramme, sociologie, sociologue, sociolâtre et sociocratie. Ce dernier mot, comme sociocrate, est propre aux sociologues. Il a été fabriqué par Auguste Comte, qui a inventé aussi le nom sociologie. Pour cela, il a ajouté à socio l’élément grec cratie, celui de phallocratie, aristocratie, ploutocratie, autocratie…, qui signifie "pouvoir", afin de désigner une "forme de gouvernement où le pouvoir appartient à la société entière". S’il n’avait pas été illuminé, Comte aurait dû employer le conditionnel et écrire appartiendrait. L’exemple qui illustre le sens de ce mot est éloquent. C’est "délivrer l’Occident d’une démocratie anarchique et d’une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie sociocratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces humaines" (in Catéchisme positiviste, le si bien nommé, 1852). Comte est hostile à la démocratie et à l’aristocratie, il ne veut ni de l’une, ni de l’autre : il institue donc la tyrannie de tous sur chacun. Il a fabriqué aussi l’adjectif sociocratique, "qui se rapporte à la sociocratie", dont l’emploi est illustré non pas par Comte, mais par un illuminé de l’éducation du peuple par l’avant-garde autoproclamée, le dénommé Cacérès, qui eut dans les années 1960 sa seconde de gloire et qui, depuis, a été rendu à l’obscurité : "une position sociocratique modelée de curieuse manière sur les idées d’Auguste Comte" (1964). Comte a aussi fabriqué le nom sociocrate, auquel il a donné le sens de "partisan de la sociocratie" : "nous, sociocrates, ne sommes pas davantage démocrates qu’aristocrates" (1852, toujours dans le sinistre Catéchisme positiviste). On ne saurait mieux le définir.  

Il est aisé de se représenter ce qu’est la sociocratie, à condition de la rapporter aux sociétés façonnées par Hitler ou Mussolini, ou à ce qu’elle est effectivement en Corée du Nord, à Cuba, au Vietnam ou à ce qu’elle était en Chine sous Mao ou au Cambodge sous Pol Pot. Auguste Comte n’était pas seulement un forgeron de mots, il était aussi visionnaire. Pour notre malheur, les sociocrates sont influents en France. Ils contrôlent les media, ils manipulent les partis, ils pullulent chez les extrémistes et les gauchistes. La France a le culte de la société, du social, du sociétal. Elle est atteinte de sociolâtrie : son Dieu unique est le social. On ne lit plus Auguste Comte. Pourtant, la lecture du Catéchisme positiviste et du Cours de philosophie positiviste ferait comprendre pourquoi et comment les sciences sociales et humaines prospèrent sur les ruines de la démocratie, de la pensée, de l’art, des lettres, des humanités. Incroyant, Comte admire l’Eglise catholique qui a convaincu les hommes d’adhérer au message chrétien sans les menacer du sabre. Prenant acte du désastre dans lequel elle disparaît lentement, il a l’idée de remplacer le clergé par un ordre nouveau : celui des sociocrates, savants connaissant les ressorts de l’âme humaine, formés au positivisme, chargés de diffuser le nouveau catéchisme, d’y faire adhérer les esprits et, une fois le système établi, de le maintenir. Ce clergé nouveau a fait de l’université son église. Instruit du catéchisme, ayant ses entrées dans la presse et les media de masse, dont il a formé les prêtres, petits et grands, il pénètre dans les consciences, comme si la juridiction de for intérieur était lettre vive, et, après avoir tué les lettres et proscrit de l’université les humanités, il façonne les âmes à son image : il en fait des bêtes.

 

 

 

 

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