Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07 février 2007

Déficit

 

 

 

 

 

 

Voilà un mot étrange. En latin, deficit est un verbe : c’est la troisième personne de l’indicatif présent du verbe déficere, "manquer". Deficit signifie "il manque". En latin, tous les sons d’un mot sont notés dans l’écriture. Le t final se fait entendre en français aussi, comme dans aconit, accessit, granit, prétérit, coït, affidavit, sufficit, transit, prurit. En français, ce verbe est devenu un nom commun. Il est attesté en 1560 pour désigner une pièce qui manque dans un inventaire. A l’origine, il est la mention apposée par un notaire, un huissier ou un scribe dans un inventaire ou une liste. De la mention, il en est venu à désigner par métonymie ce qui a fait l’objet de la mention. Dans son Dictionnaire de la Langue française, Littré s’attache à expliquer ce mode rare de formation de mots et d'évolution sémantique : "autrefois mot qui, signifiant "il manque", se mettait dans un inventaire à côté des articles, pour noter qu’une pièce dont on faisait mention ne s’y trouvait pas". C’est dans ce sens étroit qu’il est relevé dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) : "mot emprunté du latin pour signifier ce qui manque". L’article que Furetière, dans son Dictionnaire Universel publié en 1690, consacre à déficit est plus complet que celui des éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "terme de pratique latin et indéclinable, qui se met à côté des articles d’un inventaire, où on fait mention d’une pièce produite qui ne s’y trouve pas effectivement : on ne peut pas contredire cette pièce, parce qu’elle est en déficit, ce qu’on dit autrement être produite en blanc". Furetière est conscient que ce verbe latin ne s’emploie pas seulement en mention, mais qu’il est aussi un nom français désignant une chose : "on dit aussi en quelques autres occasions qu’une chose est en déficit pour dire qu’elle manque". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), ce sens est relevé précédé de la mention vieux : "article manquant dans un ensemble d’objets inventoriés", comme dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1798 à 1878.

En latin, deficit est un verbe au singulier ; en français, c’est un nom qui varie en nombre. Longtemps, s’est posée la question du pluriel. En 1762, les Académiciens illustrent le sens de "pièce manquante" par l’exemple qui suit : "il y a plusieurs déficit dans cet inventaire", employant déficit au pluriel, mais sans la marque s. Ils précisent qu’il "n’a point de pluriel", ce que confirment les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, où la même phrase "il y a plusieurs déficit dans cet inventaire" sert à illustrer le sens ancien de déficit. Littré, à juste titre, critique cette décision. Il clôt l’article déficit de la remarque suivante : "au pluriel, des déficit : telle est l’orthographe de l’Académie ; mais à accessit, elle dit : quelques-uns écrivent au pluriel des accessits". Littré en tire la conclusion qui s’impose : "il n’y a aucune raison pour ne pas étendre cette remarque à déficit et pour ne pas écrire des déficits".

Dans les éditions ultérieures de leur Dictionnaire (1935 et en cours), les Académiciens se gardent bien d’employer, que ce soit dans les exemples ou en remarque, le nom déficit au pluriel. Ils optent pour le silence. En 1935 : "il y a un grand, un énorme déficit dans les finances, dans les revenus de l'État. Il faut tant pour combler le déficit. La récolte de blé, cette année, est en déficit. Le rendement des impôts accuse un déficit". Dans la neuvième édition : "Il faudrait plusieurs millions pour combler le déficit. Être en déficit. Le déficit de la Sécurité sociale. Déficit budgétaire. On dit aussi découvert budgétaire, et, improprement, impasse budgétaire. Déficit de la balance commerciale. Déficit de la balance des comptes ou des paiements. Les transferts invisibles de la balance des paiements peuvent contribuer à diminuer le déficit de la balance commerciale. Le rendement des impôts accuse un déficit. La récolte de riz, cette année, est en déficit. Déficit immunitaire". Il n’y a dans ces articles aucune allusion au pluriel de déficit, ni aucun emploi de déficits au pluriel. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ne se prononcent pas nettement sur la question, n’employant pas déficit au pluriel. Ils se contentent de citer les Académiciens du XVIIIe et du XIXe siècle et l’opinion d’un grammairien de talent, Dupré, qui "pense qu’il faudrait donner au mot la marque du pluriel puisque le mot est entré dans l’usage depuis le XVIIIe siècle" (1972). On peut être moderne, progressiste à tout crin, audacieux en politique ou anticonformiste en idéologie, et frileux pour ce qui est du s à déficits.

 

D’un siècle à l’autre, les articles consacrés à déficit sont de plus en plus longs. Le mot est étendu à de nouveaux domaines – d’abord aux finances, puis à l’économie, enfin aux sciences sociales. L’article du Dictionnaire de l’Académie française en 1762 a une courte phrase. En 1935, il a deux sens "ce qui manque dans une caisse publique ou privée" et "d’une façon générale ce qui manque en déjouant les prévisions". Dans la neuvième édition, il a trois sens : "montant de ce qui manque en espèces ou en crédit dans une caisse publique ou privée pour équilibrer les comptes entre les recettes et les dépenses", "par extension, ce qui manque par rapport à ce qui était attendu", "pathologie, diminution ou disparition de la résistance d’un individu aux agressions microbiennes, virales, parasitaires, etc." Dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré donne à déficit un sens : "ce qui est en moins dans un compte, dans une recette, etc." et "par extension, les averses compensent largement le déficit occasionné par les gelées dans l’alimentation du Rhône". L’article du Trésor de la Langue française (1972-1994) est encore plus long : trois sens et une dizaine d’emplois : "article manquant dans un ensemble d’objets inventoriés", "ce qui manque pour compléter une quantité donnée de numéraire ou pour balancer un compte", "dans le domaine de l’économie, écart entre une quantité réelle et une quantité prévue ou nécessaire pour répondre à une certaine demande, quand la quantité réelle est inférieure à la quantité optimale". Déficit est employé en médecine et biologie ("déficience quantitativement mesurée ou mesurable"), en psychologie (déficit psychique, intellectuel), en climatologie (déficit de saturation) ; il est même jugé littéraire ("absence de quelque chose dont la présence ou l’action est considérée comme normale, souhaitable ou nécessaire").

Le succès de déficit dans la France moderne a-t-il un sens ? Sans doute. Le déficit est un manque par rapport à un état parfait. Il suppose une perfection à atteindre ou dont il faut s’approcher. Jadis, la théologie enseignait que la perfection n’était pas de ce monde et qu’elle était propre à Dieu. Tout était manque ou déficit. Personne ne s’en étonnait. Personne ne cherchait à combler ces manques. A partir du moment où Dieu a disparu, la perfection qui le définissait est devenue l'idéal social ou le propre de la société juste, alors que, dans la société réelle, les déficits constatés sont innombrables. D’où l’extension de ce nom à tout ce qui est social.

 

 

 

 

Les commentaires sont fermés.