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09 février 2007

Mulâtre

 

 

 

 

 

Voici un nom et adjectif que le français a emprunté au portugais au XVIe siècle, les Portugais, on le sait peut-être, ayant établi dès le XVe siècle des comptoirs en Afrique, à partir desquels ils ont contourné ce continent pour atteindre les Indes. En portugais, le nom mulato, auquel a été ajouté en français le suffixe à valeur péjorative – âtre, signifie "métis né d’un Noir et d’une Blanche ou d’une Noire et d’un Blanc", les vrais métis étant, aux Amériques, nés d’un Blanc et d’une Indienne ou d’un Indien et d’une Blanche. Le mot portugais est lui-même emprunté à un mot castillan (id est espagnol) dérivé de mulo, "mulet", le mulâtre étant, comme le mulet, issu de croisement de races différentes.

En français, il est attesté d’abord en 1544 au sens général de métis, puis en 1604 dans le sens moderne de "personne née de l’union d’un Blanc avec une Noire ou d’un Noir avec une Blanche", comme dans ce récit de voyage : "il y a quelques mulâtres ou métis, c’est-à-dire personnes issus d’hommes blancs et de femmes noires". Le féminin mulâtresse est attesté en 1681.

Il est relevé avec ce sens dans les dictionnaires : en 1762 ("il se dit en parlant de ceux qui sont nés d’un nègre et d’une blanche, ou d’un blanc et d’une négresse", Dictionnaire de l’Académie française) ; en 1863-1872 ("qui est né d’un nègre et d’une blanche ou d’un blanc et d’une négresse", Littré) ; en 1932-35 ("qui est né d’un nègre et d’une blanche ou d’un blanc et d’une négresse", Dictionnaire de l’Académie française) ; en 1972-1994 ("personne dont les parents sont l’un de race blanche, l’autre de race noire et dont la peau présente une coloration assez sombre", Trésor de la Langue française) ; de nos jours ("qui est né d’un parent noir et d’un parent blanc", Dictionnaire de l’Académie française, en cours).

Le sens n’a pas changé en trois siècles ; en revanche, ont changé les mots avec lesquels les auteurs de dictionnaires expriment ou glosent le sens : nègre et négresse, et même race, jugés hostiles, ambigus ou très méprisants sans doute, disparaissent des définitions dans la seconde moitié du XXe siècle et ils sont remplacés par personne et parents, mots qui rendent de l’humanité aux mulâtres et à ceux dont ils sont les enfants, mais qui n’effacent pas totalement l’animalité de ce nom : un mulâtre est chez les hommes ce qu’un mulet est chez les animaux.

Avec le temps, les exemples aussi changent. Littré cite "un domestique mulâtre", les Académiciens en 1935 "un domestique mulâtre", "une servante mulâtre", comme s’il était dans la nature sociale des mulâtres de servir des maîtres ou comme si, par ce biais, était dite l’origine biologique des mulâtres : un maître blanc ayant abusé d’une esclave noire. Dans les exemples des dictionnaires de la seconde moitié du XXe siècle, les mulâtres ne sont plus domestiques : "une femme mulâtre, un docteur mulâtre, un enfant mulâtre". Les mulâtres se sont émancipés ou l’ont été. Des exemples du Trésor de la langue française ont une connotation sexuelle ou sensuelle : "J’avais installé chez moi une mulâtresse. Quelles nuits ! Ma femme couchait au premier, elle devait nous entendre. Elle se levait la première et, comme nous faisions la grasse matinée, elle nous apportait le petit déjeuner au lit" (Sartre, 1944) ; "La chienne aboyait peu, mais parlait d’autre manière (…), baissant, d’un air complice, ses paupières charbonnées sur ses yeux de mulâtresse" (Colette, 1922) ; "Il y a peu de monde dans l’eau mais d’innombrables corps allongés sur le sable et qui se laissent rissoler pour la seule joie de s’entendre dire, en revenant à leur galère quotidienne "comme vous êtes brun !". L’amour-propre humain se contente de ces satisfactions de mulâtre"  (T’Serstevens, 1963). La condescendance n’a pas disparu, elle s’est déplacée seulement de la race ou du social au sexe.

Un des exemples les plus éloquents est celui que cite Littré (1863-1872) : "le blanc avec la noire, ou le noir avec la blanche produisent également un mulâtre dont la couleur est brune, c’est-à-dire mêlée de blanc et de noir ; ce mulâtre avec un blanc produit un second mulâtre moins brun que le premier ; et, si ce second mulâtre s’unit de même à un individu de race blanche, le troisième mulâtre n’aura plus qu’une nuance légère de brun qui disparaîtra tout à fait dans les générations suivantes". L’auteur en est Buffon, l’ouvrage d’où est extrait cet exemple a pour titre Quadrupèdes.

 

Dans la langue actuelle, le nom mulâtre est en passe de devenir désuet. L’idéologie l’a condamné. Ce nom charrie, dans son origine et son histoire, trop de mépris pour les faibles ou des rapports de force trop brutaux (qu’il faut cacher ou nier) pour désigner ce que les puissants de l’idéologie dominante jugent désormais positif et qu’ils imposent comme le seul horizon indépassable de la France ou de l’Europe : le métissage généralisé. L’idéal étant le croisement, tout lien avec le mulet et les autres animaux est effacé. Mulâtre est donc remplacé par métis, bien que ce mot soit limité par son sens ("né de l’union d’une Indienne et d’un Européen ou d’un Indien et d’une Européenne", les Indiens en question étant ceux des Indes occidentales, à savoir les naturels des Amériques), du moins en théorie, à quelques cas particuliers et assez rares de métissage. La plupart des métis que l’on rencontre aux Antilles, en Guyane, à la Réunion ou en France sont en réalité des mulâtres. Ainsi, le métissage devrait être nommé mulâtrage, l’action de métisser mulâtrer, et la "France métissée", dont rêve un homme politique, France mûlatrée. Ce que l’on observe, c’est que, de mulâtre, il n’a pas été dérivé des mots : ni verbe, ni nom, ni adjectif, comme si le mot, telle une mule, était stérile. Le seul dérivé que relève le Trésor de la Langue française est mulâtrerie, dont il est dit qu’il est un hapax (il est attesté une seule fois) chez Balzac : "Contenson (...) se montra débarbouillé de sa mulâtrerie" (1844) et qu’il aurait pour sens "aspect mulâtre". Ce mulâtrerie pourrait, dans une langue sans tabous, désigner, plus brutalement que métissage, avec plus de clarté aussi, sans fioritures, ni circonvolutions, le projet biologique de métissage généralisé que les puissants de l’idéologie politique imposent peu à peu en France et en France seulement.

 

 

 

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