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12 février 2007

Intégration

 

 

 

 

 

Furetière ne relève pas ce nom dans son Dictionnaire Universel (1690). Il est enregistré pour la première fois dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition). C’est un terme scientifique, dérivé du verbe intégrer au sens de "calculer l’intégrale d’une quantité différentielle". C’est ainsi qu’intégration a été défini pendant deux siècles, de 1700, date où il a été employé dans un Mémoire de Varignon publié par l’Académie des sciences, à la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935) ; en 1762 : "terme de mathématique, action d’intégrer" ; chez Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) : "terme de mathématique, action d’intégrer" (intégrer a pour sens "trouver l’intégrale d’une quantité différentielle") ; en 1935 (Dictionnaire de l’Académie française) : "terme de mathématiques, action d’intégrer". Autrement dit, pendant deux siècles, les auteurs de dictionnaires ont employé les mêmes mots pour définir intégration.

Tout change au XXe siècle. Il suffit de comparer les deux éditions, la huitième, citée ci-dessus, et la neuvième (en cours), du Dictionnaire de l’Académie française pour prendre conscience de l’ampleur des changements qui affectent intégration. En 1935, le sens est expédié en trois mots ; dans l’édition en cours, le mot a trois sens, éloignés les uns des autres. Le sens des mathématiques n’est cité qu’en troisième position, comme un appendice. Ce mot, qui appartient au domaine de la science, a basculé comme de nombreux autres mots dans le social et la sociologie s’en est emparée. De fait, le premier sens cité, celui qui apparaît comme courant, le sens usuel en quelque sorte, est le sens social, tel que le montrent les exemples qui l’illustrent : "action d’intégrer, le fait de s’intégrer. L’intégration d’une personne dans un corps de la fonction publique. Intégration sociale, culturelle. L’intégration des immigrés dans un pays. Une politique d'intégration. Spécialement, en économie, regroupement ou rapprochement d’entreprises dont les activités complémentaires peuvent concourir à un même processus de production ; en politique, réunion de plusieurs États en une entité économique et politique. L’intégration européenne". L’emploi en physiologie ("traitement spécifique des messages reçus par les centres nerveux, qui permet de coordonner l’activité de divers organes et d’élaborer les sensations") et en mathématiques n’est cité qu’en deuxième et troisième position.

Ainsi, l’évolution sémantique d’intégration confirme que la loi qui régit la NLF ou Nouvelle Langue Française est l’accaparement par le social, non seulement du vocabulaire de la théologie ou de la culture ou du droit, mais aussi celui de la science, ce que montre l’article intégration du Trésor de la Langue française. Le premier sens exposé est celui des mathématiques en usage depuis trois siècles : "opération mathématique inverse de la différentiation utilisée en calcul intégral". Le deuxième sens est figuré ("action d’incorporer un ou plusieurs éléments étrangers à un ensemble constitué, d’assembler des éléments divers afin d’en constituer un tout organique", "passage d’un état diffus à un état constant"), comme le montre l’exemple cité : "je ne suis pas dans le détail le processus de dissolution radicale, puis d’intégration progressive, par lequel le monde antique a disparu afin que puisse, de ses ruines, surgir le monde chrétien. Cela s’est fait, comme cela se fera dans l’avenir sans doute, ainsi que la constitution d'un nouveau corps chimique empruntant ses éléments à d’autres corps chimiques en analyse qui se trouvent dans le territoire où son mouvement de synthèse fixe un centre d’attraction" (Faure, L’Esprit des formes, 1927). L'analogie vient de la science : c'est "un nouveau corps chimique qui emprunte ses éléments à d’autres corps chimiques".

De là, le sens "action d’incorporer" s’étend à d’autres domaines : l’administration ("incorporation d’un agent civil ou militaire de l’État dans un corps en dehors des voies de recrutement normal") ; l’économie ("processus par lequel on regroupe plusieurs activités ou plusieurs entreprises en une même unité de production") ; la politique ("processus par lequel des États décident d’abandonner une partie de leurs prérogatives au profit d’une souveraineté commune…") ; la physiologie ("processus par lequel (...) l’action du système nerveux concourt essentiellement à unifier les expressions de l’activité de l’individu") ; la psychologie ("processus par lequel l’individu acquiert son équilibre psychique par l’harmonisation de ses différentes tendances") ; et enfin la sociologie, qui a fait du nom intégration un de ses mots fétiches : "phase où les éléments d’origine étrangère sont complètement assimilés au sein de la nation tant au point de vue juridique que linguistique et culturel, et forment un seul corps social", comme l’indiquent les exemples cités : "ce haut comité est consulté par le gouvernement sur toutes les mesures concernant la protection de la famille (...) l’établissement des étrangers sur le territoire français et leur intégration dans la population française" (De Gaulle, Mémoires de guerre) et "si l’argent définit la valeur, celle-ci est universelle et rationnelle (...) elle est accessible à tous, dès lors le Juif ne saurait être exclu de la Société ; il s’y intègre comme acheteur et comme consommateur anonyme. L’argent est facteur d’intégration" (Sartre, 1946).

L’article intégration figure dans le volume 10 du Trésor de la Langue française publié en 1983. Cet article a été rédigé quelques années auparavant, sans doute à la fin des années 1970, alors que les "éléments d’origine étrangère", comme cela est écrit dans la définition ci-dessus, n’étaient pas encore nombreux en France et que leur "intégration" à la population autochtone ne soulevait pas de difficulté. De fait, les auteurs de ce Trésor établissent une sorte d’équivalence entre l’assimilation et l’intégration : ces étrangers sont intégrés, quand "ils sont complètement assimilés au sein de la nation tant au point de vue juridique que linguistique et culturel, et forment un seul corps social". Trente ans plus tard, cette belle confiance apparaît pour du pur aveuglement. D’abord, ces éléments détestent l’assimilation qu’ils jugent raciste ou tout ce que l’on voudra d’autre. Ensuite, ils ne veulent en aucun cas être considérés comme semblables aux autochtones, parce qu'ils leur sont différents en tout et qu'ils jugent que leurs propres différences sont supérieures à toutes les normes qui forment le "corps social" indigène. Ils ne refusent pas d’intégrer ce corps, ils cherchent à le désintégrer. On ne peut pas le leur reprocher. Ils ne font que mimer ceux qui, depuis des millénaires, font de l’histoire de l’humanité une succession de tragédies; ils ne sont ni meilleurs, ni pires. D'ailleurs, pourquoi se gêneraient-ils, puisqu’ils ont carte blanche ?

 

 

 

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