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13 février 2007

Occident

 

 

En latin, occidens, auquel le français a emprunté occident, est le participe présent du verbe occidere, "tomber". Cicéron, dans De natura deorum, l’emploie comme un nom pour désigner le lieu où le soleil se couche. C’est dans ce sens ("un des quatre points cardinaux, situé du côté de l’horizon où le soleil se couche") qu’il est attesté pour la première fois en français au début du XIIe siècle. De là, occident désigne la "partie de la Terre qui se trouve à l’ouest", dans la direction de ce point cardinal.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), c’est par le sens latin que commence l’article occident : "le couchant du soleil", qu’illustre "le soleil était dans son occident". Les Académiciens précisent que "cette phrase est poétique" et que, en conséquence, quand il est employé dans ce sens, occident est d’un niveau de langue recherché. Le deuxième sens recensé est celui dans lequel occident est attesté pour la première fois au XIIe siècle : "occident signifie aussi celle des quatre parties du monde qui est du côté où le soleil se couche", comme dans les exemples "l’occident est opposé à l’orient", "se tourner à l’occident, vers l’occident, tirant à l’occident, du côté d’occident". Dans son Dictionnaire universel antérieur (1690), Furetière insiste sur ce que l’occident a de relatif : c’est le "lieu où le soleil et les autres astres se couchent à notre égard". Ou encore, au sujet de l’Amérique, il précise : "à notre égard, tout le nouveau monde est à l’occident". Dans les exemples, occident s’écrit avec une minuscule à l’initiale : c’est encore l’usage actuel. Le deuxième sens est général, le troisième sens est particulier : "partie de notre hémisphère qui est au couchant", comme dans "les régions d’occident, l’Empire d’occident, l’Eglise d’occident". A la différence des Académiciens, Furetière écrit, dans ces mêmes exemples, Occident avec une majuscule, conformément à l'usage actuel. A Occident, il associe Orient dans une série d’oppositions terme à terme ou binaires, Empire d’Occident v d’Orient, Eglise d’Occident v d’Orient, peuples d’Occident v d’Orient. L’opposition est dans les choses. Elle résulte de longs et meurtriers conflits avérés, aux causes objectives ; elle n’est donc pas arbitraire. Elle est aussi sémantique, propre aux mots eux-mêmes, les deux mots charriant des sens distincts ou même situés à l’opposé l’un de l’autre. Ces exemples éloquents montrent un fait que les auteurs de dictionnaires anciens ne relèvent pas, à savoir que le sens "un des quatre points cardinaux du ciel et de la terre" ou "le lieu où le soleil et les autres astres se couchent à notre égard" n’épuise pas le sens de ce mot, qui tient aussi à l’histoire, à des peuples, à des valeurs, morales ou spirituelles, serait-ce parce qu’il s’oppose à Orient ou vaste aire géographique dans laquelle se sont épanouies d’autres civilisations ou d’autres valeurs.

Pas plus que Furetière ou les Académiciens en 1694, les auteurs de dictionnaires publiés ultérieurement ne perçoivent que le nom Occident est un mot propre à une civilisation et qu’il tient, de façon plus ou moins lâche, à des valeurs morales ou géopolitiques. Entre 1762 et 1935, l’article occident du Dictionnaire de l’Académie française est, à un détail près (sur lequel on reviendra plus bas), le même que celui de 1694 ("celui des quatre points cardinaux qui est du côté où le soleil se couche" et "la partie de l’ancien monde qui est au couchant" ; Littré, en 1863-1872, de même : "côté où le soleil se couche" et "partie du globe qui est au couchant de notre hémisphère". Littré, pourtant, écrit Occident avec une majuscule : "Église d’Occident", "Empire d’Occident", et il indique aussi qu’en "un sens plus restreint", Occident désigne l’Europe occidentale, illustrant ce sens d’un emploi qui réfère clairement à une civilisation : "tu m’as beaucoup parlé, dans une de tes lettres, des sciences et des arts cultivés en Occident". C’est un extrait des Lettres persanes. L’auteur, Montesquieu, fait parler des Persans – id est des Orientaux qui ont conscience des différences entre le pays où ils vivent et ce qu’ils nomment Occident, et que ces différences tiennent à des réalités élevées - sciences et arts – qui définissent une civilisation.

C’est dans les dictionnaires récents, le Trésor de la Langue française (1972-1994) et dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française que le sens géopolitique ou propre à une civilisation d’Occident est exposé, timidement dans le Trésor de la Langue française et par les Académiciens, nettement - Trésor de la Langue française : "pays d'Europe situés à l’ouest du continent" (sens géographique), "par métonymie, civilisation, peuples de ces pays" (sens géopolitique ou lié à des valeurs) ; et "en politique internationale, ensemble de nations comprenant les pays capitalistes de l’Europe de l’Ouest et les États-Unis (par opposition aux pays de l’Est, d’économie socialiste et à la Chine populaire)" ; "en particulier, Etats membres de l’O.T.A.N. (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord)" - Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : "Occident a désigné plus particulièrement, après la Seconde Guerre mondiale, les pays de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord, considérés comme formant un ensemble défensif, politique et culturel, par opposition à l’Europe de l’Est communiste, à l’Afrique et à l’Asie". Dans cette définition, c’est l’opposition qui donne un sens fort, autre que géographique, au nom Occident. Les Académiciens ajoutent : "dans une vision fondée sur des aires de civilisation et d’héritage culturel, Occident désigne l’ensemble des pays d’Europe et d’Amérique, par opposition aux pays d’Afrique et d’Asie". Autrement dit, il faut attendre le XXIe siècle pour que des auteurs de dictionnaires expriment dans la définition d’Occident le sens relatif à un héritage culturel ou à une civilisation, dont ce nom est porteur depuis longtemps, mais de façon latente en quelque sorte ou implicite, dans les seuls exemples de dictionnaires. Les exemples cités par le Trésor de la Langue française sont éloquents : c’est "défense ou évolution de l’Occident" ; "depuis cent ans, le régime capitaliste de l’Occident a résisté à de rudes assauts" (Camus, 1951) et "(l’atome est) la possibilité pour l’Occident de se libérer du besoin du pétrole du Moyen-Orient" (1962).

L’article Occident du Dictionnaire de l’Académie française (en cours) se clôt par une référence au livre célèbre de Spengler, Le Déclin de l’Occident (1918). Le choix du mot déclin dans le titre n’est sans doute pas dû totalement au hasard, dans la mesure où le nom occident (avec une minuscule) a pris, par analogie avec le coucher du soleil, le sens de "déclin" ou de "ruine". Ce sens est attesté chez le poète du XVIe siècle, Desportes : "L’espoir de mes travaux, la fin de mon désir, / Par un cruel orage, hélas ! se va perdant, / Et, dès le point du jour, je vois mon occident". Furetière en 1690 écrit : "occident se dit figurément de choses morales" et il illustre ce sens figuré de deux exemples : "l’Empire romain fut dans son Occident dès le quatrième siècle : fut dans sa décadence, fut ruiné" et "en poésie, on dit que les jours d’un homme sont dans leur occident pour dire qu’il est proche de la fin". Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "occident signifie figurément décadence, déclin". Il est illustré par "dans l’occident de ses jours" et "cet Empire était dans son occident". Dans les éditions postérieures, de 1762 à aujourd’hui, en revanche, ce sens a disparu. Littré a le mérite de le relever : "figuré, chute, ruine", et l’illustre d’un extrait de Malherbe : "le chevalier de Guise, de qui on a vu précipiter le bel orient dans l’occident d’un déplorable désastre". Il est relevé dans le Trésor de la Langue française ("au figuré, déclin"). Un écrivain du XXe siècle l’a même employé, sans doute par archaïsme, dans ce sens : "la "crise de conscience" dont Renan entendit se prévaloir à l’occident de sa vie" (Massis, 1923). Tout se passe comme si le déclin, la décadence, la ruine étaient consubstantiels de l’Occident – ce qui, en soi, est assez réjouissant. Il décline pour mieux se redresser.

 

 

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