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14 février 2007

Errements

 

 

 

 

"Ce mot ne doit pas être employé dans le sens d’erreurs", écrivent les Académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire. Il semble qu’ils aient raison. En effet, le nom errements, qui n’est employé qu’au pluriel, est dérivé du verbe errer, au sens de "voyager", mais aussi de "se conduire" et "agir", qui continue le verbe latin errare "errer, aller çà et là, marcher à l’aventure", "faire fausse route" et, au sens figuré, "se tromper". Errements est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens de "conduite" et de "comportement habituel".

Les Académiciens dans les six premières éditions de leur Dictionnaire (de 1694 à 1835) en font un synonyme du nom erres, entendu dans le sens de "voies", et ils ajoutent que ce sens est toujours "figuré" : "erres, il n’a d’usage que figurément et en parlant d’affaires", exemple : "reprendre les derniers errements d’une affaire" (1694) ; "erres, voies, il n’est d’usage qu’au figuré et en parlant d’affaires", comme dans "reprendre, suivre les derniers, les anciens errements d’une affaire" (1762, les Académiciens ajoutent : "on le dit plus ordinairement qu’erres") ; et à erres : "en parlant d’affaires : reprendre, suivre les premières erres, les dernières erres, recommencer à travailler sur une affaire, et la reprendre où elle avait été laissée. Voyez errements" (1835).

Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève ce "terme de palais" avec un sens légèrement différent : "dernière procédure d’un procès, dernier état d’une affaire". Les Académiciens se contentent d’erres, voies, affaires, sans que les affaires, erres, voies en question soient saisies dans le dernier état de leur déroulement. Furetière a peut-être été abusé par le fait que ce nom est souvent précédé de dernier : "les héritiers d’un tel ont repris son procès pour y procéder suivant les derniers errements", "il a donné copie de l’appointement en droit (ou "règlement"), comme étant le dernier errement" (ou le dernier état de l’affaire). Furetière précise "qu’il est moins en usage au singulier qu’au pluriel".

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), ne précise pas que c’est un "terme de palais", mais un "procédé habituel, en parlant d’affaires". La phrase "suivre les derniers, les anciens errements" est glosée ainsi : "suivre les vieux errements, faire une chose comme on la faisait autrefois". Les Académiciens (huitième édition, 1935) illustrent le sens d’errements ("manière dont une affaire est conduite") d’une phrase éloquente qui avait un sens dans la IIIe République (1871-1940) : "reprendre, suivre les errements d’un parti". Ils ajoutent que "ce mot, employé le plus souvent dans un sens péjoratif, n’implique pourtant pas forcément une idée de blâme". L’article de la neuvième édition est plus long et plus complet. Les Académiciens relèvent un sens inédit, qu’ils ont ignoré dans les éditions antérieures de leur Dictionnaire et qu’ils mentionnent comme littéraire : "le fait d’aller à l’aventure", comme dans l’exemple "les errements d’un vagabond". Le sens courant ("manière d’agir, démarches habituelles") est précédé de la mention souvent péjoratif et il est illustré par des exemples plus clairs que dans les éditions antérieures : "suivre les errements de quelqu’un", "revenir aux errements d’autrefois", au sens de "agir comme on le faisait autrefois", et péjoratif, "retomber dans les errements du passé, dans une routine".

Ce que montre le Trésor de la Langue française, c’est que errements a plus de sens que le seul sens figuré de "voies" ou "erres", comme cela a été dit, pendant trois siècles ou plus, dans le Dictionnaire de l’Académie française. Les auteurs de ce Trésor jugent même qu’il existe en français deux homonymes, distingués en errements 1 et 2. Le premier est jugé littéraire et vieux : il a pour sens "manière d’agir, de se comporter", sens historique attesté en 1167. Contrairement à ce que disent les Académiciens, qui le réservaient aux affaires, le mot se dit aussi de personnes, comme chez Balzac (1841, "vous y suivrez, jeune homme, les errements de monsieur le Premier") ou Stendhal (1823, "M. David apprit à la peinture à déserter les traces des Lebrun et des Mignard, et à oser montrer Brutus et les Horaces. En continuant à suivre les errements du siècle de Louis XIV, nous n’eussions été, à tout jamais, que de pâles imitateurs"). Dans le second article, errements a deux sens : "action d’aller çà et là sans but précis" ou action d’errer, et, péjorativement, "habitude néfaste, manière d’agir blâmable", comme dans les exemples "persévérer dans ses errements", "ces déplorables errements de l’esprit de parti" (Sand, 1855), "ne pas retomber dans les vieux errements". Ce sens péjoratif, attesté dans les Mémoires du duc de Saint-Simon, subit, selon les auteurs du Trésor, l’influence sémantique du nom erreur : il y a dans le sens même d'errements quelque chose qui relève de l'erreur,  de sorte que l'injonction des Académiciens à ne pas confondre "errements" et "erreurs" est, en partie, sans véritable objet.   

Il n’y a pas d’errements que d’affaires, il y en a aussi de dictionnaires, qui apparaissent dans les articles consacrés à d’errements : relevé des emplois restreint au seul sens de "voies" et spécifique aux affaires ; appréciation inexacte de la valeur péjorative d’un des sens (habitudes ou, plus exactement, "mauvaises habitudes") ; oubli d’un des sens : "action d’errer". Les dictionnaires ne sont pas des textes religieux : les suivre aveuglément, ce serait s’abuser.

 

 

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