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17 février 2007

Croissance

 

 

 

 

Dérivé de croissant, participe présent du verbe croître, auquel a été ajouté le suffixe – ance, croissance est attesté au début du XIIe siècle au sens de "action de croître" et de "développement". Il semble ne soulever aucune difficulté, puisqu’il est enregistré dans les dictionnaires avec ce sens. Ce qui est nommé croissance économique paraît aller de soi. En fait, il n’en est rien. Dans les dictionnaires consultés, c’est un sens et une réalité apparus récemment.

Dans son Dictionnaire Universel (1690), Furetière définit croissance ainsi : "augmentation qui se fait de la taille ou de la hauteur des animaux, ou des arbres, jusqu’à un certain âge". Le mot ne se dit que des êtres animés ou des végétaux. Il en est ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : "augmentation en grandeur"  ("âge de croissance", "ce jeune garçon n’a pas encore pris sa croissance", "cet arbre n’a pas encore toute sa croissance") et dans les éditions suivantes : 1762 ("augmentation en grandeur" ; mêmes exemples) ; 1835 ("augmentation en grandeur" ; aux exemples de 1694, s’ajoutent "ce cheval, ce chien prend beaucoup de croissance", "arrêter la croissance d’un arbre") ; 1935 ("action de croître" ; exemples : "âge de croissance, ce jeune garçon est arrêté dans sa croissance, cet arbre n’a pas encore toute sa croissance"). La croissance, d’un siècle à l’autre, touche les mêmes réalités : jeune garçon, chien, arbre, jamais les choses ou les phénomènes. Il est un emploi, manifestement erroné, qui ne se rencontre que dans la première édition de 1694, où croissance a été confondu avec excroissance : "il signifie aussi certaines tumeurs qui viennent dans l’aine aux jeunes gens lors qu’ils croissent". Jadis, les Académiciens avaient une connaissance flottante de la langue française, comme ceux qui, aujourd’hui, un peu frustes, confondent allocation et allocution ou lacune et lagune.

Selon Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), croissance ne s’emploie qu’à propos des corps vivants : "développement progressif des corps vivants, particulièrement en hauteur". Il relève aussi un sens qu’il est peut-être le seul à avoir observé : "on donne ce nom à certaines rocailles, ou à des herbes de mer congelées, dont on fait l’ornement des grottes".

Dans le Trésor de la Langue française, sont distingués trois types d’emploi, suivant que croissance se dit des être animés, des végétaux ou des choses et phénomènes. Les deux premiers emplois sont classiques ; seul le troisième est nouveau, encore que, dans le premier emploi, croissance n’ait pas tout à fait le même sens suivant qu’il s’applique au physique ("action de grandir, surtout en hauteur, largeur ou en nombre") ou aux mœurs ou à l’intelligence des humains ou de Dieu (croissance intellectuelle, "Dieu est pour nous l’éternelle Découverte et l’éternelle Croissance", Teilhard de Chardin). Quand croissance se dit de choses, lesquelles sont généralement des "processus autonomes", il a pour sens "évolution progressive". Des exemples cités se rapportent à l’évolution des façades des églises, à toutes les choses du monde, au mal. Il en est qui se rapportent à l’économie. Ils sont tirés d’ouvrages savants : "la croissance démographique doit normalement accompagner, et surtout ne pas contrecarrer, la croissance économique; elles doivent même se combiner" (1968) ; "la mesure de la croissance, admet-on généralement, est donnée par l’augmentation du revenu national global et par tête d’habitant" (id.) ; "la croissance n’apparaît pas partout à la fois ; elle se manifeste en des points ou pôles de croissance, avec des intensités variables" (1964) ; "le taux de croissance des troupeaux est satisfaisant en Océanie" (1966). Ces exemples datent des années 1960, au cours desquelles la croissance a été vive et générale. C’est alors aussi que l’économie a semblé être une science nouvelle et d’avenir. Autrement dit, étendre croissance aux choses et aux processus est un fait de langue relativement récent. Des siècles durant, les Français ont jugé que la croissance de leurs enfants ou des arbres qu’ils avaient plantés avait plus de sens ou de valeur que les courbes de l’augmentation de la production industrielle. En aucun cas, il ne leur serait venu à l’esprit de nommer des phénomènes matériels et somme toute secondaires avec les mots qu’ils utilisaient à propos de leurs enfants. Ils ne s’en portaient pas plus mal. Il suffit de comparer la huitième (1935) et la neuvième (en cours) éditions du Dictionnaire de l’Académie française pour montrer la modernité de ce phénomène. En 1935, croissance est défini en trois mots. C’est "l’action de croître". Dans la neuvième édition, le mot a trois sens : " développement d’un organisme jusqu’à maturité" ; "accroissement en étendue ou en importance" et "développement" ; en astronomie, courbe de croissance : "qui exprime la relation entre le logarithme de l’énergie absorbée par une raie spectrale et l’intensité théorique de cette raie". Les exemples qui illustrent le sens moderne, classé en deuxième position, attestent le succès du mot croissance appliqué à un processus et pour en signifier le développement, ainsi que la nouveauté du phénomène, c’est-à-dire la croissance de croissance : "la croissance des grandes villes, la croissance démographique d’un pays, tracer une courbe de croissance, une croissance ininterrompue, taux de croissance, favoriser la croissance de l’économie française, un rythme de croissance satisfaisant, la croissance économique est freinée par la conjoncture, pôle de croissance". Ce que les Académiciens énumèrent dans ces exemples, ce ne sont pas les divers aspects de croissance, mais les diverses facettes des calamités modernes. Ils réécrivent donc, sans en avoir conscience, le discours des malheurs de ce temps.

 

 

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