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18 février 2007

Appointement

 

 

 

 

 

Dérivé du verbe appointer, le nom appointement est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "règlement" ou de "accommodement" (dans un différend) ; puis au sens de "jugement qui met fin à un procès". Ce mot a été emprunté par les Anglais, qui y donnent le sens de "rendez-vous" : de l’accommodement ou de ce qui est convenu à rendez-vous, l’évolution est assez logique. A la fin du XVIe siècle, ce nom prend le sens de "salaire" : "il fallut payer ces reîtres, qui montaient à plus de huit mille et force lansquenets, puis au prince Casimir il lui fallut donner pensions et appointements excessifs" (Brantôme). Ces deux sens sont relevés par Furetière (in Dictionnaire universel, 1690) : "terme de palais" et "gages, pensions qu’un grand seigneur donner pour retenir d’honnêtes gens à son service". Ce dictionnaire, universel (au sens où il contient "tous les mots français, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts"), est aussi un dictionnaire de choses. Il est l’esquisse d’une encyclopédie. Ainsi Furetière distingue les gages des appointements dans la société de son temps. "Les gages, écrit-il, sont certains et ordinaires, attribués aux officiers par édits et patentes, ils se paient par les trésoriers ordinaires, au lieu que les appointements sont des pensions ou des gratifications annuelles que le Roi accorde par brevets pour un temps incertain et se paient au Trésor royal". A l’opposé, précise Furetière, "dans les maisons ordinaires, comme le mot appointement est plus honnête, on le dit des hauts officiers, comme intendants et secrétaires ; et gages se dit des moindres domestiques". Voilà comment, dans un article de dictionnaire, grâce à un écrivain de talent, un pan méconnu de la société française de la fin du XVIIe siècle, à savoir les rapports entre employeurs et employés, est dévoilé.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), appointement est relevé avec ces deux sens : "règlement en justice sur une affaire avant que de la juger au fond" et "entretènement (id est : entretien), pension, gages qu’on donne à un domestique, à un Officier, etc." A la différence de Furetière, les Académiciens ne traitent que des mots ; ils n’ont cure des choses désignées. Appointement est défini de la même manière dans la quatrième édition (1762) et dans la sixième édition (1835), encore que, dans cette dernière édition, les Académiciens aient conscience que la Révolution ait chamboulé la justice. Ainsi, appointement est un "terme de pratique ancienne". C’est la pratique qui est ancienne ou révolue, pas le mot. L’instruction par écrit ou le délibéré la remplace. Ce qui a changé aussi entre ces deux éditions, ce sont les mots qui désignent le paiement d’un employé. Les appointements ne sont plus des "gages" payés à un domestique, mais un "salaire annuel". Ce salaire n’est pas versé à une personne, mais "attaché à une place, à un emploi, etc." Littré, dans son Dictionnaire (1863-1877), enregistre ces bouleversements. Appointement, "terme de palais" désuet, est remplacé par délibéré ou instruction par écrit ; il ne désigne plus des gages, mais le "salaire annuel d’une place, d’une fonction, d’un grade".

Il est assez légitime de douter, au vu des résultats (têtes coupées, Empire militaire, restauration de l’Ancien Régime, etc.), que la Révolution ait vraiment changé quoi que ce soit, que ce soit la justice ou les rapports sociaux. En revanche, il y a une chose qui a changé entre 1789 et 1815 : la langue. Telle est la grande loi des révolutions modernes : l’ordre du monde ne change en rien, seuls les mots sont différents. Tout le monde est content : ceux qui ont des privilèges et les conservent (avec quelques aménagements : les biens mis à l’encan sont accaparés par les plus résolus) et ceux qui n’ont rien et dont la condition ne change pas, sauf dans les mots qui désignent leur état. En 1842, la Révolution est terminée depuis près de trente ans. Pourtant, un romancier dénommé Reybaud continue à distinguer appointements de gages suivant le statut social : gages pour les domestiques, appointements pour les employés, exactement comme Furetière le constatait dans son Dictionnaire universel en 1690 : "à peine avais-je distrait de cette somme quelques centaines de francs pour payer les appointements des employés et les gages des domestiques". Il est des écrivains rétifs aux oukases, qui restent fidèles aux usages anciens.

Au XXe siècle, rien ne change dans appointement, si ce n’est le nombre du mot et le domaine dans lequel il est en usage. Quand il signifie "salaire", "il s’emploie surtout au pluriel", écrivent les Académiciens dans leur Dictionnaire (huitième édition, 1935). En réalité, ce mot ne s’emploie plus qu’au pluriel. Les auteurs du Trésor de la Langue française et les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire notent que, le sens juridique ("terme de palais") tombé en désuétude à la fin du XVIIIe siècle, appointement s’écrit appointements dans la langue moderne. Ce qui a évolué encore, c’est le domaine dans lequel appointements s’emploie. En 1935 (Dictionnaire de l’Académie française), ce mot désigne "une rétribution fixe (comme cela est bien dit !) attachée à une place, à un emploi surtout public, et payée à des époques régulières" - assertion corrigée dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Les appointements ne sont pas attachés aux emplois publics (on dit, semble-t-il, traitements), mais aux emplois du secteur privé : c’est une "rémunération fixe et périodique (et non plus une rétribution) d’un employé" - en particulier, précisent les auteurs de ce dictionnaire, "du commerce" et "de l’industrie". Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les Académiciens se gardent de trancher entre "emploi public" et emploi dans le commerce, pour ce qui est d’appointements  : "au pluriel, écrivent-ils, rétribution fixe attachée à un emploi, à une fonction, et payée à date régulière". Comme cela se produit parfois, les exemples cités, ceux du Trésor de la Langue française par exemple, infirment les distinctions, laborieusement établies dans la définition. "Avec sa dot, ses appointements de chef de bureau au ministère de la police, les donations de sa mère, Lussinge réunit vingt-deux ou vingt-trois mille livres de rente vers 1828", écrit Stendhal en 1832. L’emploi de "chef de bureau au ministère de la police" est un emploi public, pour lequel celui qui l’exerce perçoit des appointements, et non un emploi du commerce ou de l’industrie.

 

 

 


 

 

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