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21 février 2007

Détente

 

 

 

Gâchette et détente

 

 

 

Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est indiqué à l’article gâchette, au sens de "mécanisme armant le percuteur d’une arme à feu, que libère une pression sur la détente pour faire partir le coup", que ce mot s’emploie "par extension et abusivement" à la place de détente. On doit dire ou écrire appuyer sur la détente et non, comme on l’entend souvent ou on le lit couramment, appuyer sur la gâchette. Si l’on adopte la règle des Académiciens, que devient avoir la gâchette facile au sens de "se servir de son arme sans nécessité ou sans discernement" ? On devrait dire avoir la détente facile. Et bonne gâchette au sens de "bon tireur" ? Faudra-t-il dire bon détenteur ? Il est des écrivains qui jouent à qui confondra détente et gâchette : ainsi, Jules Verne ("il n’avait pas encore pressé la gâchette de sa carabine", Les Enfants du capitaine Grant, 1868) ou Maupassant ("avoir le doigt sur la gâchette" et "appuyer sur la gâchette", Contes et nouvelles, 1885). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) se contentent de noter que gâchette est le synonyme courant de détente, sans se prononcer sur cet emploi impropre, de peur de passer pour des ringards de la dernière et de la pire espèce ou, ce qui n’est pas mieux, pour des puristes, c’est-à-dire des "épurateurs".

Ces deux mots, qui désignent, entre autres réalités, les pièces d’une arme à feu, le premier étant souvent employé à la place du second, confirment la sagesse des auteurs de dictionnaires qui illustrent leurs définitions d’images, de dessins, de photos, de schémas. Pour ce qui est des réalités techniques ou matérielles, un dessin fait mieux comprendre qu’une définition non pas le sens, mais ce que le mot désigne dans la réalité, ce à quoi il réfère ; en bref, son référent. Les dictionnaires illustrés, surtout ceux qui ont été publiés dans la première moitié du XXe siècle, ont le mérite de rappeler que la langue sert à désigner les choses du monde, ce que les auteurs de dictionnaires conceptuels oublient trop souvent, laissant entendre que le raffinement des concepts, idées, conceptions, abstractions, etc. serait l’horizon unique de la langue.

Le nom détente, formé à partir d’un participe passé du verbe latin detendere, est attesté à la fin du XIVe siècle pour désigner une pièce de métal avec laquelle il est possible de détendre un ressort. Une gâchette est une petite gâche. Le mot est attesté comme terme de serrurier à la fin du XVe siècle et au XVIIIe siècle, dans les Planches du Dictionnaire des Arts de d’Alembert et Diderot, comme terme d’armurier – ce qui est son sens moderne. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), détente est relevé au sens de "petite pièce de fer qui sert au ressort des armes à feu pour tirer, pour faire partir le coup". Le nom a aussi le sens de "action de détendre" : "il se dit aussi de l’action que fait cette sorte de ressort quand il vient à se détendre", comme dans "il est à craindre que ce ressort ne se rompe à la détente". Gâchette, enregistré pour la première fois dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, a deux sens (sixième édition, 1835) : "terme d’armurier", c’est "le morceau de fer que la détente d’un fusil fait partir"; et, terme de serrurier, c’est "la petite pièce d’une serrure qui se met sous le pêne". De fait, c’est la détente qui libère la gâchette et déclenche le coup de feu.

Les dictionnaires ont tous enregistré ces sens, aussi bien Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872 : détente, "pièce de la batterie d’une arme à feu, qui sert à détendre le ressort" ; gâchette, "la petite pièce d’une serrure qui se met sous le pêne" et "morceau de fer qui fait partir la détente d’un fusil") que les Académiciens (1935 : détente, "petite pièce de fer ou d’acier qui maintient un ressort bandé et qui, en s’écartant, lui permet de se détendre (spécialement quand il s’agit des armes à feu)" ; gâchette, "terme d’arts, petite pièce d’une serrure qui se met sous le pêne et pièce d’un fusil ou d’un pistolet qui commande la détente").

Il reste à examiner la question en suspens : pourquoi gâchette s’emploie-t-il couramment à la place de détente ? Ce sont deux termes techniques. Seuls les armuriers ou ceux qui manient habituellement des armes à feu sont capables de distinguer les deux pièces ainsi nommées, lesquelles, dans le mécanisme, sont "proches" l’une de l’autre. Les définitions du Dictionnaire de l’Académie française flottent pour ce qui est du sens de ces termes techniques : en 1835 (sixième édition), la gâchette est "le morceau de fer que la détente d’un fusil fait partir" ; en 1935 (huitième édition), c’est la "pièce d’un fusil ou d’un pistolet qui commande la détente". En un siècle, la fonction de la gâchette a été renversée : en 1835, elle était commandée par la détente ; en 1935, c’est elle qui commande la détente. Il est vraisemblable que la définition de 1935 est erronée. Si les Académiciens se trompent sur la fonction des pièces d’un mécanisme dont ils définissent les termes, alors qu’ils disposent, pour rédiger les définitions, de nombreux ouvrages sérieux, on comprend que les sujets parlant, qui n’ont jamais tenu d’armes à feu prennent la détente pour la gâchette.

La deuxième raison tient aux nombreux sens figurés qu’a pris au XIXe et au XXe siècles le nom détente, s’étendant à des réalités sans rapport avec les armes à feu, alors que gâchette a conservé ses deux sens techniques de serrurier et d’armurier. D’abord, détente a pour sens "action de lâcher la détente" et que, par analogie avec une arme à feu "dure à la détente", appliquée à des êtres humains, l’expression "être dur à la détente" est en usage dans le sens de "être avare", "ne se résoudre que difficilement à payer ou à donner de l’argent". Le synonyme est " être dur à la desserre ". Ensuite, détente s’est étendu par métaphore aux mœurs et à la morale. Littré en glose ainsi le sens : "relâchement de quelque tension morale ou intellectuelle" (exemples : "il y avait sur son visage une détente visible d’esprit et d’inquiétude") ; les Académiciens, en 1935 : "figurément, il signifie relâchement d’une tension physique, morale ou intellectuelle et moment de calme, de répit qui en résulte" (exemples : "après cette crise, il s’est produit une détente de l’organisme, ces deux hommes se haïssaient sans se connaître : il y a dans leurs rapports une détente visible, la détente s’accentue entre le gouvernement et l’opposition"). Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens figuré de détente s’est étendu à tellement de domaines que les Académiciens ont jugé bon de le faire éclater en trois sens distincts : dans les sports, "brusque extension des muscles produisant, par libération de la force, un mouvement puissant, rapide" ("cet athlète a une belle détente") ; dans la vie intérieure ou dans la vie sociale : "relâchement d’une tension du corps ou de l’esprit" ("s’accorder quelques instants de détente après l’effort") et en politique : "apaisement qui survient au cours d’un conflit, après une vive tension" ("mener, poursuivre une politique de détente internationale"). Enfin, détente est un terme scientifique ; un "terme de mécanique", écrit Littré (en fait de physique ou de chimie) : "augmentation de volume d’un gaz ou d’une vapeur, d’où résulte une diminution de pression". Les Académiciens en 1935 distinguent deux sens : "diminution progressive de la pression d’un gaz ou d’une vapeur qui augmente de volume" et "en termes de mécanique, travail développé par la vapeur dans le cylindre d’une machine", alors que, dans la neuvième édition (en cours), ils ont fondu ces deux sens en un seul : "physique, augmentation de volume d’un gaz" (exemple : "le cycle d’une machine à vapeur comprend une phase d’admission et une phase de détente").

La France ayant été transformée en deux décennies et demie en une zone de non-travail vouée aux désœuvrements, fêtes à tire-larigot, loisirs, tourisme, par l’extension, non pas du domaine de la lutte, mais du domaine de la non-lutte ou Disneyland, à tout le territoire, DOM-TOM compris, on comprend que détente soit devenu le mot fétiche de cet ordre nouveau et que, dans son plus ancien emploi (pièce d’une arme à feu), il soit remplacé par gâchette, au sens moins ambigu. Les Académiciens, en 1935, illustrent le nouveau sens de détente par "après un long travail, il faut se donner quelques jours de détente" : en trois-quarts de siècle, les quelques jours de détente sont devenus décennies, presque une éternité à l’échelle humaine, comme si, à force de presser (sur) la détente, il avait été décidé de faire disparaître à jamais la France de l’histoire en la suicidant.

 

 

 

 

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